Saldmann à "Quelle époque !" : du "Hanouna pour CSP+"
article

Saldmann à "Quelle époque !" : du "Hanouna pour CSP+"

Offert par le vote des abonné.e.s
Frédéric Saldmann est médecin et en promo pour son 17ème livre. Sur le plateau de "Quelle époque !" sur France 2, il a partagé son enthousiasme pour le jeûne séquentiel, qui "rend intelligent" et permettrait de "rester jeune"... sans aucune remise en contexte de la part de Léa Salamé, fascinée. Sauf que pour des médecins, Saldmann est "un charlatan" qui "raconte des insanités scientifiques". Oups.

Si vous avez pris trois semaines de vacances l'été dernier, vous êtes sans doute devenu·e complètement idiot·e. C'est la thèse défendue très sérieusement par le médecin Frédéric Saldmann, cardiologue et nutritionniste, sur le plateau de Quelle époque ! sur France 2 le 27 janvier, où il était invité pour faire la promotion de son 17ème livre, Votre avenir sur ordonnance (éd. Robert Laffont). "En trois semaines de vacances, on perd 20 points de QI", a-t-il clamé face à Léa Salamé, qui n'a pas bronché. Le médecin prône le "jeûne séquentiel" qui favoriserait "l'acuité cérébrale".

Léa Salamé, qui présente Quelle époque !, introduit Frédéric Saldmann comme "cardiologue, nutritionniste" mais précise qu'on l'appelle aussi "le médecin des people" : "Je ne sais pas si vous aimez ça… ça pue un peu, non ?" dit-elle. Saldmann grimace : "J'aime pas trop... je suis le médecin de tout le monde." Salamé poursuit : "La star de la médecine prédictive, ça c'est vrai… Vous nous promettez une nouvelle révolution santé, avec au cœur de cette révolution une nouvelle pratique, qui a beaucoup, beaucoup de fans maintenant, c'est le jeûne." En gros, explique Salamé, "pour rester jeune – parce que c'est ça votre obsession, nous faire vivre le plus longtemps en bonne santé – il faut jeûner." À Saldmann qui réplique que oui, il considère que "toute mort avant 120 ans est une mort prématurée", elle répond : "Belle punchline !" L'interview promo peut commencer.

Frédéric Saldmann décrit son remède miracle contre le vieillissement : le "jeûne séquentiel", qui permet de "rajeunir de l'intérieur en 52 jours" en passant de trois repas à deux. Question de Salamé : "Si je fais le jeûne séquentiel pendant 52 jours, je gagne combien d'années ?" Saldmann ne répond pas, mais affirme que ce jeûne est "un optimisateur de bien-être", car "ça augmente la capacité auto-nettoyante du corps et on se purifie de l'intérieur". Cela ne veut rien dire, mais Léa Salamé est fascinée.

Mais le docteur-cardiologue-nutrionniste Saldmann va plus loin, en décrétant que "le jeûne séquentiel, ça rend intelligent", parce qu'on "sécrète une molécule BDNF qui augmente l'acuité cérébrale". Léa Salamé acquiesce : "Sur l'intellectuel, il y a plein de petits trucs, pas que le jeûne : il y a aussi ne jamais faire de grasse mat', et ne pas prendre trop de vacances. Vous dites : au-delà de trois semaines de vacances on devient débile… Et je dois dire que vous avez raison." C'est alors que Saldmann déclare : "En trois semaines de vacances on perd 20 points de QI, je ne vous dis pas le désastre…"

Aucun commentaire de Salamé, qui rebondit sur l'"obsession de devenir centenaire" du docteur. Selon elle, "le plus important" dans son livre : "Pour vivre centenaire, il va falloir faire l'amour, beaucoup, beaucoup, beaucoup. Il faut avoir 12 rapports sexuels par mois pour augmenter l'espérance de vie de 10 ans ?" S'en suit une séquence de plusieurs minutes ponctuée de rires gras, de l'insistance de Léa Salamé qui veut savoir "qui dans le public font douze fois par mois", et de Saldmann qui parle de tantrisme pour "sublimer le rapport du couple". Salamé liste encore le "tas de trucs" qu'on trouve dans son livre : "Vous dites : se mettre pieds nus au bureau, claquer des doigts, dire des gros mots, dire non, mentir pour le plaisir, ne pas être radin, jouer au ping-pong… tous ces trucs-là vont nous faire vivre plus longtemps, sérieusement ?" C'est la seule question vaguement incrédule qui sera posée à Saldmann, qui ne répond pas mais déclare que "le cerveau aussi a besoin de jeûner", ou encore que "deux rapports par semaine diminuent de 60% le risque de rhumes". Les invités en plateau, dont les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme, sont perdus.

Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls.

Un "charlatan" qui "raconte des insanités scientifiques"

Après la diffusion de l'émission, plusieurs médecins ont exprimé leur indignation face à cette séquence sur les réseaux sociaux. Le médecin Christian Lehmann y a qualifié Saldmann de "charlatan" : contacté par Arrêt sur images, il réitère ce qualificatif, en ajoutant que Saldmann "raconte de la merde en barre""Son truc sur le quotient intellectuel, ça n'a aucun sens !, s'exclame-t-il. Même moi qui fais du débunk à Libération, je n'ai pas de temps à perdre avec ça, tellement c'est con." Le Dr. Mahmoud Zureik, professeur d'épidémiologie et de santé publique, s'est lui aussi indigné sur les réseaux sociaux de voir un "charlatan" comme Frédéric Saldmann "passer dans une émission payée par nous pour dire des énormités sans aucun fondement scientifique". À ASI, il explique que les propos de Saldmann sur le plateau de Quelle époque ! ne sont "pas du tout" basés sur des études scientifiques : "Sur l'immunité, rien ne peut affirmer [que le jeûne aide]. Pour le vieillissement, c'est pareil. Il n'y a rien, absolument rien qui le prouve." 

Le 29 janvier, quelques jours après la diffusion de l'émission, l'Express consacrait un article aux "approximations et contre-vérités" partagées par Frédéric Saldmann dans l'émission. Sur le jeûne séquentiel qui rendrait intelligent, l'Express note que  "la science, bien que parcellaire sur le sujet, pointe pourtant à l'opposé de ce qu'il dit". Pareil sur les relations sexuelles régulières pour rajeunir : "Comme pour le jeûne, en réalité, aucun consensus scientifique n'existe à ce sujet". Bref, le journaliste de l'Express confirme le diagnostic des Dr. Zureik et Lehmann : Frédéric Saldmann a "une bien étrange idée du processus scientifique".

Sa seule source, "une extrapolation douteuse"

"Il y a énormément d'études qui montrent que ça marche !", s'exclame Frédéric Saldmann quand ASI le contacte pour revenir sur ses propos sur le jeûne séquentiel. Lesquelles ? Eh bien, il ne sait pas trop, il nous conseille d'aller sur la "première base de données scientifiques mondiales" et d'y taper les mots-clés pour "jeûne intermittent"Mais lui, n'a-t-il pas basé son argumentaire sur des études scientifiques spécifiques ? Il ne peut pas en citer une précise, comme ça, au téléphone, se défend-il : "Au début de mon livre, j'explique que les études disent la vérité et son contraire..." 

Mais il renvoie tout de même vers "les travaux du Pr Siegfried Lehrl", qui, "il y a une quinzaine d'années, signalaient qu'en trois semaines de vacances, on perdait des points de quotient intellectuel". CheckNews s'est également penché sur les travaux de Lehrl, pour en conclure que "les «vingt points de QI perdus à l'issue de trois semaines de vacances» – qui se retrouvent mentionnés par de nombreux médias en ligne, en mentionnant sempiternellement Siegfried Lehrl en source – apparaissent comme une extrapolation douteuse de travaux dont il est, par ailleurs, très difficile d'évaluer la solidité".

Pourquoi n'avoir jamais cité ses sources en plateau comme dans Quelle époque !, par exemple, demande-t-on à Frédéric Saldmann ? "Parce qu'on ne m'a jamais posé la question !" En tout cas, pas pour la promotion de ce livre dans les médias français, précise-t-il.

"Quelle époque !", du "Hanouna pour CSP+"

Quelle responsabilité à inviter Frédéric Saldmann ? Christian Lehmann trouve "délirant" de l'inviter : "Voir ce type raconter de telles insanités, pour un médecin, c'est physiquement douloureux. On ne peut pas se plaindre que le public soit perdu, qu'il écoute des discours antivax ou complotistes, si ce qu'on a à lui mettre sur les plateaux du service public, c'est Frédéric Saldmann !" Il regrette que Léa Salamé ne lui oppose aucune critique, alors même qu'elle anime également des émissions sérieuses, comme la Matinale de France Inter, dans lesquelles elle interviewe des spécialistes : "Léa Salamé, ensuite, sur France Inter, invitera des médecins comme Jean-François Delfraissy [le président du Comité consultatif national d'éthique, ndlr], en hochant la tête pleine de compassion quand ils va parler de son combat contre la désinformation médicale..."

Mahmoud Zureik est lui aussi outré : "On se demande comment madame Salamé peut recevoir des gens comme lui, sans quelqu'un en face pour dire : «Montrez-nous les études» ! Il n'y a pas de parole publique en face pour rappeler que ces affirmations ne reposent sur rien." Pour Christian Lehmann, le talk-show de France 2 est "un condensé de l'époque" dans le pire sens du terme : "Léa Salamé et tous ces gens en plateau critiquent les émissions des chaînes de Bolloré qui «abêtissent le peuple», mais qu'est-ce que c'est que Quelle époque ! si ça n'est pas du Hanouna pour CSP+ ?"

Contactée par ASI, Léa Salamé n'a pas souhaité nous répondre, excédée qu'on l'appelle à nouveau après notre article sur l'invitation de Sylvain Tesson dans la Matinale de France Inter, dans laquelle elle oubliait de préciser sa proximité avec l'extrême droite. Elle "ne comprend pas" qu'ASI "l'appelle toutes les semaines" : "Ça suffit, quoi ! J'ai ma liberté éditoriale ! Toutes les semaines, vous allez m'appeler, Arrêt sur images ? Moi, je ne réponds pas, appelez ma prod'."

"Gourou du tout-Paris"... et chef d'entreprise

Outre ses propos sans aucune base scientifique valide, qui n'ont rencontré aucune remise en contexte sur le plateau de Quelle époque !, Frédéric Saldmann a oublié d'indiquer sur France 2 qu'en plus d'être "cardiologue", "nutritionniste", "médecin des people" et "star de la médecine prédictive" tel que présenté par Léa Salamé, il est aussi "gourou du tout-Paris" mais surtout... chef d'entreprise. Et pas de n'importe laquelle : une société de conseil en marketing et en communication qui compte parmi ses clients de grandes entreprises de l'agro-alimentaire et la grande distribution, comme le rappelait sur X la journaliste Anne Jouan après la diffusion de Quelle époque ! le 27 janvier. Elle citait une phrase de l'épouse et associée de Saldmann, tirée d'un long portrait du médecin publié dans Vanity Fair en avril 2015 : "Nous sommes un pont entre l'industrie et le monde médical."

Dès 2015, Vanity Fair rapportait les multiples activités de la société de Saldmann, nommé Sprim : "L'entreprise propose des conseils en tous genres, conception de produits pour l'industrie agro-alimentaire, prévention des crises et des risques sanitaires, campagnes de communication, création d'études, de congrès, de labels..." Parmi les clients de la firme, "les géants comme Danone, Nestlé, Herta et Blédina" ou encore "les producteurs de céréales, de volailles, ou le Comité interprofessionnel du Canard à Rôtir", listait le magazine. "Sprim assiste les industriels désireux de créer des départements «light» ou «no gluten» et leur porte secours, si un de leurs produits se vend moins bien ou s’il est attaqué dans les médias. Son spectre est large, la société crée aussi des call-centers (à la demande des pouvoirs publics) pour rassurer les usagers en cas d'infection dans une cantine ou un hôpital." 

Frédéric Saldmann précisait au magazine avoir "pris de la distance" avec ce juteux business en ayant transféré la présidence à son épouse mais déclarait tout de même : "Ce business m'a permis de faire la médecine que j'aime, à mon rythme, en consacrant du temps à mes patients sans prendre de dépassements ni me préoccuper des questions d'argent." Quant à son épouse, officiellement la présidente de Sprim, elle soulignait l'importance que conservait son mari dans l'entreprise : "Frédéric donne les idées et moi, j'exécute.Vanity Fair ajoutait qu'"elle non plus ne veut guère donner trop de détails sur l'entreprise conjugale : «Nous sommes un pont entre l'industrie et le monde médical. On intervient aussi en amont en cas de crise et si vous n'en entendez pas parler, c'est qu'on fait bien notre boulot.»" Questionné par ASI sur ses liens avec Sprim, Frédéric Saldmann explique avoir "pris une autre trajectoire" mais avoir "gardé des liens, bien évidemment". Il confirme à ASI en être toujours actionnaire. Majoritaire ? "Peut-être", dit-il. Il n'est pas sûr.

Dans un article datant de 2022, le site du collectif L'Extracteur se fendait d'un article critiquant le "mélange des genres" de Frédéric Saldmann : "Pendant qu'il collabore en douce avec ceux qui mettent en rayon la nourriture industrielle à l'origine des nombreuses maladies de civilisations, le docteur Saldmann nous propose de les prévenir avec simplement quelques heures de méditation ou 12 coïts par mois."

Déontologiquement, dit Christian Lehmann, Frédéric Saldmann devrait annoncer ses conflits d'intérêts avant de prendre la parole sur un plateau de télévision. Une opinion partagée par Mahmoud Zureik, qui considère que c'est également le rôle des journalistes de ne pas se faire avoir par ce "mélange des genres" : "Léa Salamé aurait pu demander clairement qu'il déclare ses liens d'intérêts, ou le dire, elle". Il soupire : "Quelque part, ce n'est pas lui le problème, c'est ceux qui lui donnent la parole."

Partager cet article Commenter

 

Cet article est libre d’accès
En vous abonnant, vous contribuez
à une information sur les médias
indépendante et sans pub.

Déjà abonné.e ?

Lire aussi

Sylvain Tesson sur France Inter : prière de ne pas déranger

L’effet des “fées” : faire oublier les faits ?

David Khayat, médecin vent debout contre le Nutri-score

Il critique le Nutri-score sur LCI et franceinfo... en reprenant les "bons arguments" de l'industrie agro-alimentaire

Outing et complotisme : le "Figaro" contre les "militants trans"

Un article provoque une plainte de la Haute autorité de santé

Voir aussi

Ne pas manquer

DÉCOUVRIR NOS FORMULES D'ABONNEMENT SANS ENGAGEMENT

(Conditions générales d'utilisation et de vente)
Pourquoi s'abonner ?
  • Accès illimité à tous nos articles, chroniques et émissions
  • Téléchargement des émissions en MP3 ou MP4
  • Partage d'un contenu à ses proches gratuitement chaque semaine
  • Vote pour choisir les contenus en accès gratuit chaque jeudi
  • Sans engagement
Devenir
Asinaute

5 € / mois
ou 50 € / an

Je m'abonne
Asinaute
Généreux

10 € / mois
ou 100 € / an

Je m'abonne
Asinaute
en galère

2 € / mois
ou 22 € / an

Je m'abonne
Abonnement
« cadeau »


50 € / an

J'offre ASI

Professionnels et collectivités, retrouvez vos offres dédiées ici

Abonnez-vous

En vous abonnant, vous contribuez à une information sur les médias indépendante et sans pub.