Laura Poitras, histoire d'un licenciement
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Laura Poitras, histoire d'un licenciement

First Look Media a changé plusieurs fois de version sur les raisons de son licenciement

La réalisatrice Laura Poitras martèle qu'il n'y a qu'une seule raison au non-renouvellement brutal de son contrat avec First Look Media, l'entreprise qu'elle a fondée et qui publie The Intercept : les critiques qu'elle a formulées dans la presse sur des manquements graves à la protection des sources. First Look Media change sans cesse de version sur les raisons du licenciement de cette proche d'Edward Snowden. Retour sur un bras de fer médiatique.

Lorsque Laura Poitras décroche son téléphone, on n'entend presque rien. Réseau new-yorkais défaillant ou surveillance de la NSA ? "Try again", suggère-t-elle ("essayez à nouveau"). Cette fois, c'est la bonne : on l'entend correctement. Rien à voir avec la NSA, donc, même si, vu la notoriété de la journaliste d'investigation et réalisatrice, récompensée du prix Pulitzer en 2014 pour son travail sur les révélations d'Edward Snowden, et de l'Oscar du meilleur documentaire l'année suivante pour son film Citizenfour sur le même sujet, ça n'aurait pas étonné. C'est de Snowden dont elle nous parle en premier : elle n'a pas fermé l'œil de la nuit, espérant de tout cœur l'annonce de sa grâce et de celle de Julian Assange - sujet de son documentaire Risk, sorti en 2016 - lors des dernières heures du mandat Trump. Aucune des deux n'a finalement été accordée, regrette-t-elle, alors que Joe Biden est intronisé en direct sur CNN.  

Virée sans ménagement

Depuis le 30 novembre, le jour où elle a appris son licenciement de First Look Media, Poitras panse ses plaies - tout en se consacrant à ses autres projets, nombreux. Il faut dire que l'annonce a été brutale : l'entreprise, qui publie le média d'investigation The Intercept qu'elle a fondé en 2014 aux côtés de Glenn Greenwald et Jeremy Scahill, l'a virée sans ménagement ni préavis, "par téléphone", raconte-t-elle. "Mon licenciement prenait effet immédiatement. J'ai appris par la suite que l'équipe n'avait pas été prévenue."

Depuis 2016, Poitras s'était concentrée sur Field of Vision, un deuxième site spécialisé dans les films documentaires; au carrefour entre journalisme et cinéma. La presse écrite, explique-t-elle, ça n'a "jamais été son truc", elle qui s'est lancée en réalisant des documentaires ; il était donc normal qu'elle se consacre à la vidéo plus qu'au site de presse The Intercept. À Field of Vision, elle travaillait simultanément en tant que productrice exécutive sur plusieurs projets. En 2019, elle annonçait quitter son rôle à plein temps dans l'entreprise afin de se consacrer à d'autres projets, tout en restant sous contrat avec eux. Jusqu'au 30 novembre : "Tout s'est arrêté," dit-elle. 

Dans une lettre ouverte publiée le 14 janvier sur le site de sa boîte de production Praxis Films, Poitras écrivait : "J'ai été virée de First Look Media, une organisation que j'ai cofondée. Mon licenciement se produit deux mois après que j'ai parlé à la presse à propos de The Intercept, de son échec à protéger la lanceuse d'alerte Reality Winner ainsi que de l'étouffement de l'affaire et de l'absence de prise de responsabilités qui s'en sont suivis." Elle y dénonçait des "formes de discrimination et de représailles" au sein du média et soulignait ses efforts pour "alerter en interne" à ce sujet, en ajoutant : "La décision de First Look Media de me virer après que j'ai émis des réserves sur la protection des sources et les responsabilités - plutôt que de rétropédaler ou demander la démission des responsables de cette faute journalistique suivie de son étouffement et de représailles - en dit long sur les priorités de l'éditrice en chef de The Intercept Betsy Reed et du PDG de First Look Media Michael Bloom."

First Look Media change quatre fois de version

Poitras a des raisons d'être énervée. First Look Media a "changé plusieurs fois de version" sur les raisons de son licenciement, nous explique-t-elle. Elle en a compté au moins quatre : "D'abord, ils m'ont dit qu'il n'y avait pas de raison". C'est également ce qu'elle relatait dans sa lettre ouverte en écrivant : "On m'a dit que mon licenciement était immédiat et sans cause." En insistant, elle a ensuite appris que First Look Media se séparait de tous ses cofondateurs, évolution "naturelle" d'une start-up. Jeremy Scahill, le troisième cofondateur, est pourtant toujours en poste. Par la suite, l'entreprise a complètement changé sa version déjà bancale : dans un communiqué cité par le Washington Post, First Look Media évoquait une décision "naturelle" de ne pas renouveler son contrat après qu'elle ait "décidé de s'éloigner de son rôle dans l'entreprise pour poursuivre ses propres projets". Énième retournement de veste plus tard le même jour, dans un autre communiqué cité par le New York Times : Poitras n'aurait "pas été active depuis plus de deux ans au sein de l'entreprise", affirme alors First Look Media.

Contactés par ASI, les attachés de presse de First Look Media tâtonnent, bredouillent et jouent sur les mots. "Soyons clairs, Laura était une indépendante, donc on ne peut pas dire qu'il y a une « cause » ni qu'elle a été « virée », ça n'a pas de sens : l'entreprise n'a simplement pas renouvelé son contrat," explique l'un d'eux. "Ils n'ont pas été honnêtes", estime Poitras. "Je n'étais en aucun cas en violation de mon contrat." 

ASI a pu confirmer que First Look Media a changé plusieurs fois de version. Avant que nous leur parlions, la version la plus récente du groupe était que Laura Poitras avait été virée car elle ne faisait plus rien au sein de l'entreprise. Sauf que c'est faux : en tant que productrice exécutive de plusieurs films financés par Field of Vision, Poitras était non seulement active mais, selon les réalisateurs qu'elle conseillait, était "plus impliquée [dans leurs projets] que qui que ce soit d'autre à First Look".

Des réalisatrices contredisent First Look Media : "Ils devraient s'auto-fact-checker"

Shourideh Molavi, la réalisatrice du documentaire Disappearing trees of Gaza ("Les arbres en cours de disparition à Gaza"), actuellement en post-production, a développé son film avec l'aide financière de Field of Vision à la suite de sa rencontre avec Poitras en juin 2018. "En juillet, nous travaillions ensemble sur la structure du film. En août j'étais à New York pour signer les contrats," se souvient-elle. Depuis, Shourideh Molavi est en "contact régulier" avec Laura Poitras : "Je sais que je peux compter sur ses idées et ses suggestions, sur l'image, le son, les recherches." À l'évocation de l'inactivité prétendue de Poitras évoquée par First Look Media, elle s'exclame : "C'est complètement faux. Bien sûr que Laura a été impliquée dans le film, plus que n'importe qui d'autre à First Look en termes de soutien et de conseils artistiques et intellectuels. Elle m'aide encore aujourd'hui, alors qu'elle ne travaille plus pour eux, juste par engagement personnel. J'invite First Look à fact-checker leur communiqué."

La réalisatrice Cecilia Aldarondo, dont le documentaire Landfall ("Glissement de terrain") sur la situation à Porto Rico après le passage de l'ouragan Maria a été nominé pour plusieurs prix et présenté au festival de Tribeca à New York, a elle aussi reçu le soutien de Field of Vision et travaillé avec Laura Poitras. "Elle était disponible à chaque fois que nous avions besoin d'elle," se souvient la réalisatrice, qui a travaillé avec Poitras sur son film de 2017 au printemps 2020. Elle aussi a gardé le contact : "Nous discutons toujours, elle continue à nous soutenir et à défendre notre film." 

Cecilia Aldarondo et Shourideh Molavi décrivent toutes deux Laura Poitras comme "une personne à l'intégrité journalistique impeccable", "qui ne déroge jamais à ses principes", "allergique à la corruption" et "totalement engagée dans sa défense et son soutien de ses collègues réalisateurs‧rices". Son départ de Field of Vision, Aldarondo le décrit comme une perte qui "impacte négativement toute la profession" "Des femmes dans ce secteur, avec son parcours hors-pair, sa réputation, son intégrité, il n'y en a pas beaucoup. Nous avons besoin de plus de modèles comme Laura, pas de moins." 

Lorsqu'ASI soumet ces avis à First Look Media, la raison de son non-renouvellement de contrat change encore. On nous explique qu'elle "ne contribuait simplement pas [à l'entreprise] d'une façon qui justifiait qu'elle continue à être payée". C'était une "décision commerciale", tout simplement, explique un attaché de presse : "Laura a décidé de quitter son rôle à Field of Vision en 2019 pour se concentrer sur ses projets. Elle demeurait impliquée dans des projets en cours à Field of Vision qui avaient été signés en 2018." Elle était donc bien "active au sein de l'entreprise", fait-on remarquer. Oui, mais non... De toute façon, précise-t-il, "c'est faux de dire que Laura a été virée, et faux également que la décision de ne pas renouveler son contrat était en représailles de ses propos sur l'affaire Reality Winner." Mais ses propos sur cette affaire, ajoute-t-il, "sont infondés et diffamatoires"

"Ils doivent sans cesse adapter leur version parce qu'à chaque fois qu'ils envoient un communiqué à la presse, ils sont confrontés à des faits qui les contredisent," réplique Laura Poitras. "Je maintiens ce que je dis dans ma lettre ouverte : mon licenciement a été acté en représailles pour avoir parlé."

L'affaire Reality Winner

Selon Poitras, la véritable raison de son licenciement serait un entretien qu'elle a accordé à Ben Smith, le spécialiste média du New York Times, deux mois avant l'appel mettant fin à son contrat. L'article revenait sur un cas très grave de manquement à la protection des sources à The Intercept datant de 2017. Le site avait reçu par courrier anonyme des documents top secrets provenant de la NSA. Matthew Cole, le journaliste chargé de l'article, avait envoyé une copie du document au service presse de la NSA pour l'authentifier... sans l'anonymiser au préalable. Le papier montrait clairement qu'il avait été imprimé dans le bureau d'une linguiste de 25 ans de la NSA, du nom de Reality Winner. Elle était arrêtée quelques jours plus tard par le FBI, avant même la publication de l'article sur The Intercept. Bien qu'elle ait pris de gros risques - imprimer un document top secret sur son lieu de travail - l'équipe éditoriale de The Intercept n'avait pas pris les mesures nécessaires pour protéger sa source. Le média avait ensuite publié des excuses sur ce qu'il qualifiait de "faute professionnelle". La rédactrice en chef Betsy Reed écrivait : "Je prends mes responsabilités dans cet échec et ferai en sorte de résoudre les problèmes internes qui y ont contribué." Le groupe avait aussi promis de financer une partie des frais de justice de Winner.

A l'heure actuelle, Reality Winner est toujours en prison où elle purge une peine de cinq ans et trois mois. Matthew Cole, quant à lui, demeure en poste à The Intercept. Il n'a pas souhaité faire de commentaire à ASI pour cet article. "Les erreurs que nous avons faites résultaient d'un échec institutionnel et non des actions d'une personne individuelle," observe pour ASI un attaché de presse de The Intercept.

Au New York Times, Poitras déclarait en septembre que The Intercept aurait dû se montrer à la hauteur de la gravité de la situation : "Nous avons fondé cette organisation sur le principe de faire répondre les puissants de leurs actes, et de protéger les lanceurs d'alerte," regrettait-elle dans l'article de Ben Smith. "Non seulement l'affaire a été étouffée en trahissant nos valeurs-clés, mais personne n'a été sommé de rendre des comptes, ce qui a créé une culture d'impunité au sein du groupe, et met en danger de futures sources." 

Dans un communiqué faisant suite à l'article du New York Times, The Intercept écrivait que "la suggestion qu'il n'y a eu aucune enquête indépendante de nos procédures et que l'enquête était diligentée par la rédactrice en chef est fausse." Le site assurait alors avoir mené "deux enquêtes séparées" sans toutefois revenir sur l'absence de prises de responsabilités et sur la "culture d'impunité" mentionnée par Poitras. Betsy Reed, la rédactrice en chef de The Intercept, a déclaré à ASI que le licenciement de Poitras n'avait "rien à voir avec The Intercept", avant de renvoyer vers son attaché de presse.

"Ils ont fait tant de graves erreurs"

En 2013, lorsqu'ils couvraient l'explosive affaire Snowden, Glenn Greenwald et Laura Poitras avaient redoublé d'attention, utilisant une messagerie cryptée et voyageant à Hong Kong pour protéger leur source, qui avait décidé de tout risquer pour révéler la surveillance massive de la NSA. Comment imaginer qu'un média ayant à sa disposition ces deux journalistes parmi les plus célèbres au monde, reconnus pour leur attention portée à la protection des sources, ne les ait pas contactés en tant que conseillers sécurité sur l'affaire Reality Winner ? Poitras se souvient avoir découvert l'article une fois publié : "Personne ne m'avait contactée. Évidemment que j'aurais aidé." Elle soupire : "À l'origine, nous avions lancé The Intercept pour se focaliser sur des projets mettant en avant la sécurité numérique et les lanceurs d'alerte. Nous avions une équipe spécialisée en sécurité numérique... À mes yeux, c'est accablant que les journalistes et la rédactrice en chef Betsy Reed aient eu toutes ces ressources à portée de main, et les aient ignorées. Ils n'ont jamais consulté l'équipe de sécurité... Ils ont fait tant de graves erreurs, qui ont mené à l'arrestation de Reality Winner." Elle répète sa règle d'or : "Vous ne pouvez pas être imprudent lorsqu'il s'agit de protéger vos sources."

Bien sûr, ajoute-t-elle, tout le monde fait des erreurs - c'est humain. Mais ce qu'elle ne peut comprendre, c'est "l'absence de transparence" qui a suivi cette erreur initiale. "On nous a dit de nous taire, qu'une enquête était en cours." L'enquête, comme elle l'a souligné au New York Times et dans sa lettre ouverte, comme elle le répète à ASI, n'était selon elle pas indépendante : "La rédactrice en chef Betsy Reed a eu un rôle actif en coulisses durant l'enquête interne, a choisi les membres de l'équipe qui vérifiaient les faits et répondaient à ses ordres, et lorsque l'enquête a pointé des fautes commises par la direction éditoriale, Reed a retiré de l'enquête la personne qui pointait dans cette direction." Surtout, dit-elle, deux ans après, il n'y a pas eu de conséquences : "Personne n'a dû répondre honnêtement de ses erreurs, personne n'a été suspendu."

Snowden : "Je la crois"

Peu de temps après la publication de sa lettre ouverte, Laura Poitras a reçu le soutien public d'Edward Snowden. Tweetant depuis Moscou (où le lanceur d'alerte vit depuis 2013 et dont il est l'an dernier devenu résident permanent), le lanceur d'alerte le plus célèbre de la planète évoquait le sérieux de la journaliste. 

"De tous les journalistes avec qui j'ai travaillé sur le cas de la surveillance de masse [de la NSA], aucun ne prenait autant au sérieux notre sécurité opérationnelle et la protection des sources que Laura. Je ne l'ai jamais vue prendre un raccourci ou violer une règle, ne serait-ce qu'une fois. C'était la seule qui me faisait me sentir laxiste." Saluant le sérieux et la modestie de Poitras, une "personne très réservée" dont le travail "a changé l'opinion publique autour du monde", Snowden a déclaré : "Alors, quand Laura dit qu'elle a été virée parce qu'elle a dit des choses qui ont déplu aux dirigeants d'entreprise, je la crois."

Des trois fondateurs de The Intercept, seul Jeremy Scahill est encore en poste à l'heure actuelle. Glenn Greenwald, lui, a claqué la porte en novembre à la suite de la non-publication - lui parlait de "censure" - de l'un de ses articles comportant plusieurs insinuations sur Joe Biden, alors candidat démocrate à la présidentielle.

Dans un tweet posté le même jour, Glenn Greenwald prenait lui aussi la défense de Laura Poitras, notant que "les rédacteurs en chef de The Intercept refusent *toujours* [sic] de prendre leurs responsabilités dans le gâchis qu'est l'affaire Reality Winner." Lui aussi disait avoir passé "des mois" aux côtés de Poitras à demander des comptes et notait "le rôle-clé" qu'avaient joué Betsy Reed et un autre journaliste, Roger Hodge, dans cette "débâcle".

En 2015, à la suite des débuts déjà houleux du site, Vanity Fair se demandait "si First Look Media pouvait faire la Une à propos d'autre chose que son propre groupe". Près de six ans plus tard, la question se pose toujours.

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