Mireille Knoll, Sarah Halimi : quand un meurtre devient-il "antisémite" ?
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Mireille Knoll, Sarah Halimi : quand un meurtre devient-il "antisémite" ?

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Le meurtre de Mireille Knoll le 23 mars, a été très largement couvert par les médias et dénoncé par toute la classe politique comme un acte antisémite. L'année dernière, celui de Sarah Halimi avait dans un premier temps été très peu traité. Pourtant, les cas sont similaires : des femmes juives, âgées, agressées à leur domicile par un voisin, des meurtres présumés antisémites. Pourquoi cette différence de traitement ? Nous avons cherché à comprendre.

23 mars 2018 : Mireille Knoll, une octogénaire juive, est retrouvée morte dans son domicile incendié. Le lendemain, dans Le Parisien, elle n'est encore décrite que comme une "femme de 85 ans", décédée "dans un mystérieux incendie." Mais dès le 25 mars,  un jeune voisin qu'elle connaissait et qui avait été vu chez elle le jour des faits, est en garde à vue. On apprend que la victime a été poignardée, elle serait d'après la maire de Paris Anne Hidalgo une rescapée de la Shoah, et le député Meyer Habib la qualifie de rescapée du Vel' d'Hiv'- elle a plus précisément fui la ville de Paris avec sa mère peu de temps avant la rafle du Vel' d'Hiv' lors de laquelle 13 000 personnes ont été arrêtées pour être déportées. Même si elle "doit être encore approfondie", la piste de l'antisémitisme est déjà évoquée. Le 26 mars, le parquet de Paris met en examen deux suspects pour "homicide volontaire". Le caractère antisémite est retenu. Une vieille femme vulnérable, qui a échappé à l'extermination des Juifs pour être assassinée sauvagement chez elle 75 ans plus tard : l'indignation est immense.

Mireille Knoll : réactivité médiatique et politique

Dès lors, la couverture médiatique est très importante : la presse met régulièrement à jour les informations sur l'enquête en cours, les journaux télévisés s'en emparent, les journalistes se rendent sur place pour interroger le voisinage. Les politiques de tous bords s'indignent sur Twitter et dans les médias, dénonçant l’antisémitisme. Le 28 mars, lors de la cérémonie d’hommage au gendarme Arnaud Beltrame, tué quelques jours plus tôt après avoir échangé sa place avec celle d’une otage lors de l’attentat de Trèbes, Emmanuel Macron évoque Mireille Knoll, faisant un parallèle entre son meurtre et le terrorisme djihadiste. Le président dénonce ainsi l'"obscurantisme barbare [qui] nie la valeur que nous donnons à la vie, valeur niée par le terroriste de Trèbes, valeur niée par le meurtrier de Mireille Knoll, qui a assassiné une femme innocente et vulnérable parce qu’elle était juive." Le même jour, une marche blanche à l’initiative du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) rassemble des milliers de personnes contre l’antisémitisme.

Une réactivité médiatique et politique qui comporte aussi son lot de rumeurs, d'erreurs ou d'approximations. Par exemple, l’information selon laquelle Mireille Knoll avait déposé une main courante contre son voisin et agresseur, Yassine M., parue dès le premier jour dans Le Parisien, est fausse. 

En réalité, c'est la garde-malade de la vieille dame qui avait déposé contre Yassine M. une main courante, qui avait engendre des poursuites pour agression sexuelle sur sa fille de 12 ans. Celles-ci ont permis d'aboutir à la condamnation de Yassine M. en 2017. 

L'antisémitisme, une "hypothèse de travail"

Autre point qui reste incertain, l'identité du meurtrier. Alors que Yassine M., est souvent présenté comme "le principal suspect" par une partie de la presse, il se pourrait que ce soit en réalité l'autre inculpé, Alex C., qui soit soupçonné d’avoir poignardé Mireille Knoll selon Le Point. Enfin, le motif antisémite du meurtre n’est pas établi fermement par l’enquête. L’hypothèse privilégiée est celle d’un vol qui aurait mal tourné. Quant à la circonstance aggravante d'antisémitisme, elle semble se fonder principalement sur les déclarations des deux mis en examen, qui s’accusent mutuellement d’avoir porté les coups de couteau. 

D'après Europe 1, les deux suspects, qui s'étaient rencontrés en prison, s'étaient en effet retrouvés dans l'après-midi pour boire un verre et discuter avec Mireille Knoll chez elle. "Yassine aurait alors prétendu que les juifs ont une bonne situation, ce que Mireille Knoll, qui vivait modestement, aurait contesté", écrit le journaliste Pierre de Cosette. C’est là qu’aurait débuté un enchaînement de violences menant au meurtre. La phrase "c’est une juive, elle doit avoir de l’argent" rapportée par Gérard Collomb à l’Assemblée nationale n’aurait en fait jamais été prononcée en tant que telle. Autre élément largement rapporté par la presse : Alex C. accuse Yassine M. d’avoir crié "Allahou Akbar" en poignardant la vieille dame. Un élément contesté par l'intéressé. Pour son avocat Fabrice de Korodi cité par Europe 1, ces accusations ne sont qu'une "vengeance" d'Alex C., dont l’arrestation a été permise par Yassine M. Alex C."a fait des déclarations excessives en évoquant ce mobile antisémite qui n’existe pas", affirme l'avocat. Les voisins et la famille de Mireille Knoll eux-mêmes ont eu du mal à croire au crime de haine, rapporte Libération. L'antisémitisme n'est donc à ce stade "qu'une hypothèse de travail dans une enquête qui ne fait que commencer", conclut Europe 1. Une prudence sur la qualification des faits qui n'a pas été de mise systématiquement, ni du côté des médias, ni du côté des politiques.

L'affaire sarah halimi, un traitement bien plus discret

Un traitement à l'opposé de celui réservé à une affaire pourtant très proche, le meurtre de Sarah Halimi. Le 4 avril 2017, l'un de ses voisins, Kobili Traoré, s'était introduit chez cette femme juive de 65 ans et l'avait battue avant de la défenestrer. Là aussi, la victime était une femme âgée juive, agressée à son domicile par un voisin. Dans les deux cas, l’agresseur était accusé d'avoir crié "Allahou Akbar". Cette phrase qui signifie "Dieu est grand" en arabe, est utilisée dans de nombreuses circonstances par les arabophones et ne constitue pas une preuve d’antisémitisme ou de djihadisme, mais dans ces deux cas, elle a été mise en avant pour réclamer une qualification d’antisémitisme, voire, dans le cas de Sarah Halimi, de terrorisme.

Malgré ces nombreux points communs, le traitement médiatique du meurtre de Sarah Halimi a été bien plus discret. Une discrétion condamnée à l'époque par les avocats de la famille de la victime, le CRIF qui dénonçait une "omerta", des sites communautaires juifs ou encore  17 intellectuels qui réclamaient en juin 2017 dans Le Figaro "que la vérité soit dite sur le meurtre de Sarah Halimi" et qui estimaient que la presse avait attendu deux mois pour "relater ce crime". Les médias sont-ils passés à côté d'un meurtre antisémite, en tout cas dans les premières semaines ? C’est la conviction de Noémie Halioua, journaliste qui a écrit un livre-enquête à ce sujet, L’affaire Sarah Halimi aux éditions du Cerf, contactée par Arrêt sur images. "Je n’entre pas dans les théories complotistes, il n’y a pas eu de volonté consciente de cacher les faits", précise-t-elle. Mais "pendant plusieurs semaines, il y a eu un black out médiatique et politique"

De fait, la première semaine après le meurtre, peu d’articles sont publiés, aucune télé ou radio ne traite le sujet. Après la marche blanche organisée par le CRIF, le 9 avril, quelques médias s’emparent de l’affaire. C’est seulement fin mai que les médias s'agitent davantage suite à une conférence de presse des avocats de la famille, qui réclament notamment à la justice de retenir la circonstance aggravante à caractère antisémite, non retenue dans un premier temps. Le parquet ne l'a demandé en septembre 2017, et la juge d’instruction ne l'a retenue que le 27 février 2018, soit 10 mois après les faits. 

Car la voilà la grande différence avec le meurtre de Mireille Knoll : l'antisémitisme n'a pas été immédiatement retenu par la justice, même si cela était réclamé par la famille et sur les réseaux sociaux. Les journalistes n'ont fait que suivre la justice. "Le fait que la justice prenne son temps, c’est normal, approuve Noémie Halioua. Mais ce que devraient faire les journalistes, c’est enquêter sur place, d’autant plus qu’on était au cœur de Paris, c’était pas compliqué de le faire, les avocats étaient disposés à répondre." 

une "prudence excessive" ?

Avec tout de même une difficulté pour les journalistes : le meurtrier présumé, Kobili Traoré a été interné en psychiatrie immédiatement après les faits.  Autre différence majeure avec le cas de Mireille Knoll, où les suspects, a priori en pleine possession de leurs moyens, ont pu donner leur version des faits rapidement. Traoré, lui n’a pas été jugé être en mesure de s’exprimer avant le mois de juillet 2017, et est resté à l’hôpital psychiatrique depuis le meurtre. "La seule raison qui explique qu’il y ait eu moins de papiers que pour une autre affaire, c’est le contenu du dossier avec un suspect interné, toujours pas interrogé par les enquêteurs et aucun élément venant attester la thèse antisémite", expliquait un journaliste anonyme d’un grand quotidien à BuzzFeed en juillet 2017. 

Une "prudence excessive" selon Noémie Halioua, qu’elle explique par le contexte politique. Le meurtre de Sarah Halimi a en effet eu lieu à quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle. "Je pense que Sarah Halimi aurait pu être un Papy Voise", affirme la journaliste en référence à ce retraité violemment agressé en 2002 et dont le visage tuméfié avait été abondamment diffusé sur les chaînes de télévision deux jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, et dont le surtraitement médiatique a été considéré par certains comme responsables de l’accession au second tour de Jean-Marie Le Pen. 

Voulant éviter un phénomène du même type, les médias auraient donc préféré différer le traitement du meurtre. Mais pour les journalistes interrogés par BuzzFeed, l'affaire, sans qualification antisémite, relevait du "fait divers" et ne méritait donc pas un traitement approfondi. "C'était aussi une période compliquée en terme de moyens puisque nous étions aussi mobilisés par les élections", reconnait Thibaud Vuitton, le rédacteur en chef du site franceinfo auprès de Buzzfeed.

une affaire devenue politique

L'affaire est d'autant plus complexe que les avocats de la famille, relayés par des sites communautaires et quelques figures médiatiques, réclamaient eux à grand bruit la qualification d'antisémitisme, s'appuyant notamment sur le comportement de Kobili Traoré pendant le meurtre. Outre le cri d'"Allahou Akbar", celui-ci avait déclamé des sourates du Coran, et avait traité sa victime de "sheitan", le diable en arabe. Des éléments qui ne peuvent cependant en soi prouver l'antisémitisme. L’affaire est aussi devenue politique quand Emmanuel Macron lui-même s'en empare, et devance la justice. Lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, le 16 juillet 2017, après avoir nommé les victimes récentes de l’antisémitisme et du terrorisme, notamment celles de Mohamed Merah et de l’Hyper Casher, il fait le lien avec Sarah Halimi. "Malgré les dénégations du meurtrier, la justice doit faire toute la clarté sur la mort de Sarah Halimi", exige-t-il alors. Une pression supplémentaire sur la justice.

Difficulté supplémentaire, de nombreuses fausses informations ont également circulé. Par exemple, l'idée, fausse, que Sarah Halimi avait déposé des mains courantes contre Kobili Traoré, avait circulé, comme lors de l’affaire Mireille Knoll. De même que l'hypothèse de la "radicalisation" du meurtrier présumé en prison, qui avait été relayée par Le Parisien, malgré les démentis dès le début de l'enquête. 

Le député franco-israélien Meyer Habib dénonçait ainsi début juillet 2017 la ""psychiatrisation" de ce barbare islamiste", "sans doute commode en période électorale". Il utilise d'ailleurs aujourd'hui les mêmes mots de "barbarie d’un islamiste" pour parler du meurtre de Mireille Knoll, quand bien même, en l'état de l'enquête, rien ne laisse penser à un meurtre "islamiste".

D'un côté, la justice traitait l'affaire comme un meurtre commis par un déséquilibré, de l'autre des avocats, et des sites communautaires ou des personnalités y voyaient un crime antisémite commis par un islamiste. La version aujourd'hui retenue par la justice se situe en fait entre les deux. Si la thèse du terrorisme ou même de l’islamisme a été totalement écartée, en revanche, le motif antisémite, lui, a bel et bien fini par être retenu par la juge d’instruction en charge de l’affaire.

L'impression d'un déni de justice

Pour quelles raisons ? C'est en fait l’expertise psychiatrique qui a joué un rôle essentiel. "Le crime de Kobili Traoré est un acte délirant et antisémite" conclut le psychiatre Daniel Zagury dans son rapport, cité par Le Monde. Atteint d’une bouffée délirante aiguë au moment du meurtre, le meurtrier présumé s’était d’abord rendu chez des voisins amis. Effrayé par son comportement erratique, ceux-ci s’étaient réfugiés en s’enfermant dans une pièce et avaient appelé la police. Kobili Traoré avait alors franchi le balcon et s’était retrouvé chez sa victime, qu’il avait battue avant de la défenestrer. "Je me sentais comme possédé, explique-t-il au psychiatre et à la juge, comme si j’étais oppressé par une force extérieure, une force démoniaque." Lui nie l’antisémitisme, et affirme que "cela aurait pu tomber sur n’importe qui." Si le psychiatre écrit dans son rapport que Sarah Halimi n’a pas été "délibérément recherchée pour être massacrée parce qu'elle était juive", il souligne que "le fait qu'elle soit juive l'a immédiatement diabolisée et a amplifié le vécu délirant [...] et a provoqué le déferlement barbare dont elle a été la malheureuse victime."

D’après ses déclarations devant la juge, c’est en effet en voyant chez sa victime le livre de la Torah et un chandelier à 7 branches que Kobili Traoré s’est particulièrement senti oppressé. Et le psychiatre de préciser : "aujourd'hui, il est fréquent d'observer, lors d'efflorescences délirantes, chez les sujets de religions musulmane, une thématique antisémite : le juif est du côté du mal, du diabolique. Ce qui est habituellement un préjugé se mue en haine délirante." Un crime perpétré dans un contexte délirant, amplifié par les préjugés antisémites du meurtrier présumé, donc. Kobili Traoré sera jugé, son discernement ayant été estimé "altéré" mais pas "aboli" au moment des faits. En attendant, l’affaire a laissé des traces. "Ça a été une énorme souffrance, pour la famille, pour la communauté juive, note Noémie Halioua. C’était vraiment douloureux de se dire qu’il faut attendre autant de temps pour reconnaître une évidence." L’impression reste d’un déni de justice.

Mis en cause dans l’affaire Sarah Halimi, les médias se sont-ils emparés très rapidement du meurtre de Mireille Knoll pour éviter les critiques ? "La médiatisation de l’affaire Mireille Knoll est une sorte de réparation du silence de l'affaire Halimi", affirme Noémie Halioua. A juste titre ? 

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