"Les Glorieuses", média féministe au service d'une "girlboss"
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"Les Glorieuses", média féministe au service d'une "girlboss"

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Avec ses newsletters féministes "Les Glorieuses", Rebecca Amsellem ne fait pas de différence entre journalisme et communication, prône le "post-capitalisme" en étant financée par des mécènes du CAC 40, se bat en public pour l'égalité salariale femmes-hommes mais semble avoir épuisé de jeunes femmes sous-payées. Enquête sur la plus française des "girlboss".

Il est 6 h 20 sur France Inter ce mercredi 3 novembre, et dans à peine plus de trois heures, les femmes commenceront à travailler gratuitement. C'est le calcul effectué par l'invitée du jour, la militante féministe et économiste de formation Rebecca Amsellem, fondatrice des Glorieuses. Tous les ans, depuis 2016, elle interpelle l'opinion publique et les décideurs sur les inégalités salariales entre les hommes et les femmes. Diffusée avec un mot-dièse, cette année #3Novembre9h22, la campagne permet de visualiser les écarts de salaire entre les sexes. Relayée par Valérie Pécresse comme par la CFDT,  Madame Figaro, les Échos ou Capital, cette campagne est attribuée au "collectif féministe les Glorieuses". Mais ce collectif, qui se résume à un individu et se présente comme un "média indépendant", est avant tout une start-up experte en communication.

Les Glorieuses, c'est un ensemble de newsletters féministes et bilingues anglais-français : la principale (ici sur la "démasculinisation" des musées), une autre consacrée aux thèmes "économie, genre et race" (ici sur la ménopause dans le monde du travail), mais aussi Les Petites Glo, pour les adolescentes (ici sur "Peut-on être féministe et écouter Orelsan"). Une dernière newsletter, nommée Impact, porte sur les enjeux féministes à travers le monde. La diffusion gratuite des newsletters est financée par des abonnements à un club organisant des rencontres et conférences (adhésion de 79 à 129 euros par an).

Making of

Pour cette enquête, nous avons recueilli les témoignages de onze ex-collaboratrices, dont cinq ont choisi de témoigner en leur nom. Nous avons envoyé nos questions par e-mail à Rebecca Amsellem, qui nous a répondu par écrit. Nous avons eu accès à un certain nombre de documents : jugement du conseil des prud'hommes de Paris, témoignages accompagnant des requêtes auprès du conseil des prud'hommes, demande de saisine de l'inspection du travail par des ex-collaboratrices, e-mails, arrêts maladie et contrats. L. M-C. et C.M.

Les Glorieuses critiquent le capitalisme, mais le gros des revenus provient du sponsoring de plusieurs grandes marques, dont L'Oréal, un groupe du CAC 40 dont le soutien s'affiche en ouverture des lettres ou au bas du site des Glorieuses. "Nous avons déjà travaillé avec des marques comme L'Oréal, Allianz, Bumble, la Fondation RAJA, JC Lattès, Hachette Romans, Cinq Mondes, Contrex, Blooming, Livi, TOMS…" annonce le site Internet des Glorieuses

Gloria Media, l'entreprise d'Amsellem qui chapeaute les newsletters, a également reçu en 2015 une bourse de 50 000 euros du ministère de la Culture, et, en 2020, une centaine de milliers de dollars du New Venture Fund, une fondation américaine (qui permet à ses donateurs, comme toute fondation de ce type, de défiscaliser une partie de leurs revenus). Objectif de ce financement : développer une agence de presse pour "se rapprocher des activistes et aider les médias à raconter les luttes féministes", explique Rebecca Amsellem au JDD le 24 janvier 2021 – l'agence de presse semble se résumer pour l'heure à la newsletter Impact. Amsellem est également conférencière et consultante : elle a par exemple conseillé l'agence de publicité Mad&Women "pour insérer des discours féministes dans les campagnes publicitaires de l'agence" selon la cofondatrice des Glorieuses, Alix Heuer, qui a quitté le média après avoir été écartée de l'écriture des newsletters. On pouvait lire dans Elle, en 2017, que "l'œil de militante" de Rebecca Amsellem, qui travaillait alors dans les locaux de Mad&Women, pouvait "se révéler précieux pour toucher juste" en matière de création publicitaire.

L'utopie féministe est un des thèmes préférés des Glorieuses. Une obsession, déclare Amsellem lors d'un entretien avec la poétesse Chanel Miller. Dans une autre newsletter sponsorisée par la marque de luxe Lancôme et son programme de lutte contre l'illettrisme Write Her Future, elle interroge l'écrivaine islandaise Auður Ava Ólafsdóttir : "Projetons-nous. La révolution féministe est faite. [...] L'entre-deux révolutionnaire est terminé, nous vivons dans une société féministe, antiraciste, inclusive, postcapitaliste. Pour vous, à quoi ressemble cette société ?" "À quoi ressemble une utopie ? On va partager les tâches, les devoirs et la responsabilité", répond l'auteure du roman Rosa Candida.

Où sommes-nous ? Loin du journalisme (Amsellem ne dresse pas de mur déontologique entre ses activités éditoriales et commerciales), tout près du monde des start-up, dont elle se réclame – tout en appelant à l'établissement d'une société "post-capitaliste" et égalitaire. Mais son entreprise a été condamnée, le 15 octobre dernier, par le conseil de prud'hommes de Paris, à verser 17 000 euros de rappel de salaire suite à la requalification en CDI de la relation de travail avec un·e ancien·ne employé·e (qui se définit comme non-binaire). Ce même jour, une autre requête à son encontre a été déposée devant la même juridiction par Louise Ratineau, 32 ans, ancienne "chargée des opérations", qui poursuit Gloria Media pour "récupérer ses heures supplémentaires" et faire reconnaître le harcèlement moral qu'elle estime avoir subi. Sollicitée par ASI, Rebecca Amsellem affirme n'avoir aucune connaissance de cette plainte, pourtant déposée par un huissier dans les locaux de sa société. 

Une entrepreneure médiatisée en tout ou partie grâce à son engagement féministe, mais accusée d'exploitation sur fond de harcèlement moral par d'anciennes salariées : aux États-Unis, cette histoire a un nom. C'est la remise en cause du mythe de la girlboss (jeune patronne). L'exemple le plus célèbre est celui de Sophia Amoruso, fondatrice du site de vente de vêtements en ligne Nasty Gal, devenue l'égérie de l'entreprenariat au féminin avant d'être accusée de discrimination et de management abusif.

Un déjeuner avec L'Oréal

"[La girlboss] était l'utopie égalitaire qui allait se concrétiser, l'outil d'empowerment que nous attendions toutes pour briser ce fameux plafond de verre. Grâce à ces pionnières, le dur labeur allait enfin payer", se souvient un article d'Urbania. Mais le féminisme affiché peut s'accompagner d'un management vertical et prompt à reproduire des mécanismes de domination. Un processus décrit par Rebecca Amsellem elle-même dans sa newsletter mentionnée plus haut sur "l'après-capitalisme" : "Le danger (économique) est là : la récupération des critiques pour une politique plus féministe, plus écologique, au service d'un système qui continuera à creuser les inégalités."

Amsellem a-t-elle échappé à ce paradoxe Plusieurs des anciennes salariées interrogées par ASI mettent en avant leur sentiment d'avoir été flouées par l'emballage émancipateur de Gloria Media. Anne*, 24 ans, est recrutée en tant que pigiste pour la newsletter économie en septembre 2020. Elle est embarrassée de découvrir le sponsoring des Glorieuses par le département "Diversité & Inclusion" de L'Oréal. Invitée à un déjeuner entre Les Glorieuses et L'Oréal, elle refuse, soucieuse de préserver son indépendance éditoriale. Anne est ensuite embauchée en janvier 2021 pour lancer la newsletter Impact et créer l'agence de presse. Elle démissionnera au bout d'un mois, épuisée par une charge de travail démesurée : "Nouer des partenariats, établir des budgets, rédiger des brèves, alimenter les réseaux sociaux, participer à la communication sur le projet, recruter des pigistes à travers le monde malgré des rémunérations indécentes, développer le modèle économique de la newsletter...", énumère-t-elle.

Huit des anciennes collaboratrices interrogées par ASI décrivent des conditions de travail difficiles. Charge de travail démesurée, même le week-end, rémunérations dérisoires pour certaines, tâches à effectuer pour le compte personnel de la dirigeante… Un fonctionnement "chaotique et oppressant [...] La personne avec laquelle vous devez travailler – inconsciemment ou pas – vous place dans une situation telle que vous ne pouvez qu'échouer et vous sentir humiliée, vidée, exploitée", écrit l'ancienne directrice des opérations, Caroline Prak, dans un témoignage apporté à la requête de Louise Ratineau, qui a quitté les Glorieuses après une période d'essai non-concluante en février 2020. Caroline Prak, embauchée en mai 2020, est partie en août 2021, après une succession d'arrêts maladie pour troubles anxieux.

"On était toutes jeunes et naïves, on croyait à ce projet, on se disait que c'était important", raconte Esther Thiry, aujourd'hui 26 ans, première stagiaire embauchée chez Les Glorieuses, puis collaboratrice régulière en 2017-2018. "J'étais chargée de créer le club payant des Glorieuses, j'organisais des réunions le soir en semaine ou un samedi par mois avec des autrices, je devais trouver des sponsors, des participantes, gérer le site, les prestataires, participer aux actions politiques, rechercher du contenu, écrire les discours de Rebecca, gérer ses relations presse… " Le tout pour une rémunération de 537 euros par mois. Elle est ensuite embauchée en auto-entrepreneure pour un poste aux contours flous, décrit comme celui d'une "assistante à l'américaine" par Rebecca Amsellem. Cette dernière n'a pas souvenir d'avoir employé cette expression, et précise auprès d'ASI : "Après discussion avec elle, j'avais proposé à Esther Thiry d'apprendre tous les rouages de la création d'une entreprise afin qu'elle-même puisse le faire par la suite si elle le souhaitait." Esther Thiry ne sera jamais salariée malgré, assure-t-elle, une promesse orale d'embauche de la part d'Amsellem. Elle démissionnera en septembre 2018.

Plusieurs anciennes employées décrivent des tâches effectuées pour le compte personnel de l'entrepreneure. Alimentation de ses propres réseaux sociaux, vente de son livre Les Glorieuses, chroniques d'une féministe lors de festivals, déménagements des locaux… "Pour un événement, une stagiaire a dû transporter une trentaine de kilos de bouteilles en verre dans un cabas à roulettes sous la pluie, mais Rebecca a refusé qu'elle prenne un taxi. La stagiaire était au bord du malaise", se souvient Louise Ratineau. "Je ne vois pas comment quelqu'un peut porter une trentaine de kilos de bouteilles seule", répond Rebecca Amsellem à ASI, qui précise qu'elle ne se "[souvient] absolument pas avoir refusé de payer un taxi". Ce dont Louise Ratineau est pourtant certaine, ainsi que la stagiaire concernée, la militante féministe Anna Toumazoff, à l'origine de plusieurs campagnes militantes en ligne (notamment celle sur les abus sexuels à Sciences Po, dont nous parlions ici).  

Un audit sur les dysfonctionnements

Remplaçant·e de la stagiaire Esther Thiry, Flo Fortuné, 26 ans, a obtenu le 15 octobre dernier la requalification de sa relation de travail en CDI devant les prud'hommes. Flo était rémunéré·e en moyenne 400 euros par mois, sous le statut d'auto-entrepreneur·e, pour un travail à plein temps, dont certains week-ends. Iel a obtenu la requalification de sa relation de travail en CDI devant les prud'hommes, ainsi qu'une indemnité compensatoire de près de 17 000 euros. Son récit fait écho à celui de Louise Ratineau : "Rebecca trouve des stagiaires brillantes. Elles donnent tout, le week-end, les soirées. Ces filles se saignent aux quatre veines pour aider la cause féministe." Pour justifier le surcroît de travail, Rebecca aurait dit à plusieurs collaboratrices "le féminisme ne s'arrête pas à 18 h"

Le conseil des prud'hommes de Paris n'a néanmoins pas retenu la requête de Flo Fortuné pour harcèlement moral. Pour Rebecca Amsellem, cette décision atteste que son "comportement n'était pas nuisible à son employé.e dans le cadre de ses relations de travail", écrit-elle à ASI. Amsellem semble cependant avoir pris conscience des limites de son management. En mars 2021, après la démission d'Anne* et d'une collaboratrice en contrat d'alternance, "Gloria Media a mis en place un audit pour mettre en lumière les dysfonctionnements éventuels dans l'entreprise, nous écrit Amsellem. Pour cela, une personne externe à l'entreprise a échangé longuement avec Caroline Prak, ainsi qu'avec une pigiste qui travaille régulièrement pour Gloria Media et avec moi-même". Malgré l'audit, Caroline Prak a quitté l'entreprise en août 2021. 

Interrogée sur ces démissions et les accusations de souffrance au travail portées par ses anciennes collaboratrices, Rebecca Amsellem déclare auprès d'ASI avoir "eu récemment connaissance d'accusations portées contre [elle] [...] Je tiens à dire que pendant notre relation de travail, personne ne m'a fait part d'un quelconque problème", affirme-t-elle ; ni Esther Thiry, ni Louise Ratineau, ni Anne, ni l'alternante n'auraient "indiqué un quelconque mécontentement dans [leur] relation professionnelle", ce que contestent les intéressées. Amsellem certifie qu'aujourd'hui, toutes les personnes qui collaborent avec Gloria Media assurent être "satisfaites" et "travailler en confiance". La société emploie deux pigistes, mais plus aucun·e salarié·e n'y travaille à temps plein. 

* Le prénom a été changé

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