Législatives : les médias devraient faire leur propre décompte
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Législatives : les médias devraient faire leur propre décompte

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Officiellement, la coalition présidentielle est arrivée en tête du premier tour des législatives devant la Nupes. Officiellement seulement. Car pour la Nupes, "Le Monde" et le Cevipof, les chiffres ont été simplifiés. Leur décompte donne un résultat inverse.

"Au coude à coude" pour Franceinfo, la majorité présidentielle en tête d'une "courte tête" pour Sud Ouest, des "résultats serrés" pour le Figaro : le premier tour des législatives du 12 juin s'est joué à quelques milliers de voix près. Et quasiment tous les médias s'accordent à dire que la coalition portée par le président sortant Emmanuel Macron emporte la timbale, avec 25,75 % des voix, devant la Nupes incarnée par Jean-Luc Mélenchon créditée de 25,66 % des suffrages. Même pas un point d'écart séparent les deux formations. Du moins selon les chiffres du ministère de l'Intérieur qu'ont choisi de reprendre, entre autres, 20Minutes, le Figaro, LCP, France Bleu, le Parisien, Libération, Franceinfo ou encore l'Express. Beauvau crédite dans le détail la Nupes de 5 836 202 voix, et la coalition présidentielle Ensemble ! de 5 857 561 voix. Soit 21359 votes d'écart… qui causent un début de crise politique. 

La Nupes attaque, le monde fait ses comptes

Dès l'annonce des résultats, les dirigeants de la Nupes s'insurgent. Sur son compte Twitter, Manuel Bompard, lui-même candidat qualifié pour le deuxième tour à Marseille, accuse : "Alors que la Nupes réalise 6 101 968 voix (soit 26,8 %), le ministère de l'intérieur ne lui attribue que 5 836 202 voix (soit 25,7 %) pour faire apparaître artificiellement le parti de Macron en tête." Le candidat dénonce au passage une "nouvelle manipulation de Darmanin", le ministre de l'Intérieur. Selon Bompard, la Nupes aurait engrangé 26,8 % des voix, soit 1,2 point de plus que le score annoncé par le ministère. Une "triche" pour David Cormand, eurodéputé écolo et soutien de la Nupes. Comme l'a expliqué la rubrique Checknews de Libération, la différence entre les chiffres de la Nupes et ceux du ministère tient à la manière d'étiqueter certains candidats ultramarins, dont l'appartenance à l'alliance de gauche n'était pas évidente. Une appartenance rendue complexe par le fait que l'accord passé entre les différentes composantes de la Nupes n'incluait pas les circonscriptions d'Outre-Mer, qui sont aujourd'hui le principal point de discordance.

Résultat : un décompte tellement complexe qu'il en existe un troisième, qui donne encore d'autres résultats différents de ceux du ministère et de ceux avancés par Manuel Bompard (il en existe même un quatrième, voir plus bas). Le Monde est à notre connaissance le seul média français à avoir fabriqué son propre système de comptage, qui donne des résultats sensiblement différents : la Nupes arriverait en tête avec 26,11 % des voix devant Ensemble ! qui totaliserait 25,88 % des suffrages. Un décompte réalisé par les journalistes du quotidien avec l'aide du Cevipof, le centre de recherche politique de Sciences Po, et d'un consortium d'une trentaine de chercheurs venus de toute la France.

Comment le Monde est-il arrivé à ce nouveau décompte ? La procédure n'est pas nouvelle pour le journal. Elle est même systématique à chaque élection (hors présidentielle) comme l'explique Patrick Roger, journaliste chargé des cahiers électoraux du journal depuis plus de 20 ans, auprès d'Arrêt sur images : "On le voit à chaque fois aux municipales et aux législatives. Le nuancier proposé par le ministère ne rend pas compte de la réalité des mouvements politiques et des évolutions politiques. Il y a une vraie distorsion. Dès le départ, comme on le fait à chaque fois, on a réétiqueté les candidatures." Et comme la Nupes et le ministère, le Monde a buté sur les circonscriptions hors métropole. "Il est clair qu'on a des interprétations différentes notamment sur les candidats d'Outre-Mer. Même si les ultramarins étaient hors accord Nupes, à partir du moment où ils sont investis par des forces locales qui se réclament de la Nupes, nous les avons comptabilisés comme tels", détaille Patrick Roger. Le Monde a d'ailleurs expliqué sa démarche dans un article dédié à la polémique qui oppose la Nupes au ministère.

Un journaliste propose ses propres chiffres

Pour complexifier encore un peu la chose, Laurent de Boissieu, journaliste politique à la Croix et spécialiste des questions électorales, a lui aussi effectué son propre décompte, comme il le fait à chaque élection. Et ses résultats diffèrent de ceux de Manuel Bompard, de ceux du ministère, ainsi que de ceux du Monde et du Cevipof. Selon le journaliste, qui a posté ses résultats sur son compte Twitter, la coalition présidentielle arriverait en tête avec 25,89 % des voix, juste devant la Nupes avec 25,80 % des voix. Toujours serré donc, mais pas dans le même ordre. Et là encore, ce sont les Outre-Mer qui posent problème à Laurent de Boissieu. "Officiellement, les Outre-Mer n'étaient pas dans la coalition Nupes, explique-t-il à ASI. Est-ce qu'on inclut dans les scores de la Nupes les candidats appartenant à des formations qui composent la Nupes ? Est-ce qu'on inclut tout le monde dans la Nupes ou est-ce qu'on s'en tient à ceux qui ont l'investiture ? Le Monde et le Cevipof font le choix d'inclure tous ceux qui font partie de la composante. Moi je m'en tiens aux investitures Nupes."

Politologue et directeur du Cevipof, Martial Foucault est justement en train de recompter les voix des Outre-Mer pour affiner encore les résultats, mais la tâche est immense, pointe-t-il auprès d'ASI"C'est très compliqué de repérer les étiquettes de façon très fine sur les Outre-Mer. J'ai 420 candidats à reprendre un par un. Je regarde les professions de foi, leur historique, leurs déclarations politiques. Au moins pour savoir qui est le candidat Nupes et qui est le candidat Ensemble !" Une fois posé le constat – le ministère a mal fait le boulot –, Martial Foucault pointe également la responsabilité de la Nupes qui n'a pas clairement investi de candidats dans les Outre-Mer : "À la fois le ministère n'a pas fait ce travail, mais la Nupes n'a pas non plus signé d'accord avec les candidatures dans les Outre-Mer. La Nupes nous explique qu'on doit se baser sur les candidats qu'ils vont soutenir au deuxième tour, mais ce n'est pas suffisant."

L'opacité croissante du ministère de l'Intérieur

Quelle que soit la coalition qu'ils placent en tête, tous s'accordent à dire que le ministère de l'Intérieur a sciemment choisi de simplifier le nuancier politique. "Ce n'est pas un tripatouillage, c'est un choix politique de définir le périmètre des nuances politiques. On serait dans l'incapacité de définir vraiment les nuances politiques ? Je n'y crois pas une seconde", s'agace Martial Foucault. Il y a d'ailleurs des précédents. Pour les élections municipales de 2020, Christophe Castaner, alors ministre de l'Intérieur, avait décidé de ne pas attribuer d'étiquettes aux candidats des communes de moins de 9000 habitants. "Le but était de réduire la voilure de la défaite des candidats d'En Marche ! à l'époque. Leur ancrage était très faible dans ces petites communes", rappelle Foucault. 

Cette fois, une nouveauté est venue compliquer encore le travail des journalistes et des chercheurs. Pour formaliser leur candidature aux élections législatives, les candidats doivent remplir un formulaire dans lequel ils doivent obligatoirement indiquer leur nuance politique, formulaire transmis aux préfectures qui les font remonter au ministère de l'Intérieur. Laurent de Boissieu a découvert que cette manne d'information n'est plus accessible : "Depuis 2019, le ministère ne centralise plus les étiquettes. C'est une perte énorme pour les analyses politiques. De fait, ma base qui était ce fichier, je ne l'ai plus." Une difficulté qui s'ajoute aux précédentes manœuvres du ministère pour opacifier le processus. Début mai, le ministère de l'Intérieur avait décidé de ne pas attribuer d'étiquette "Nupes" aux candidats pourtant investis par l'union des partis de gauche. À l'inverse, l'étiquette "Ensemble !" était effectivement prévue pour les candidatures soutenues par la majorité présidentielle. Les partis de gauche avaient dû saisir le Conseil d'État pour statuer alors que Jean-Luc Mélenchon accusait le gouvernement "d'effacer ses adversaires".

Les médias à la traîne ? 

Le ministère arguait alors que la Nupes n'avait aucune existence légale : un argumentaire repris sans vraiment de remise en question dans un article doublé d'une vidéo de fact-checking réalisés par la rubrique Fake Off de 20 Minutes et relayés par l'AFP dans le cadre de la "coalition Objectif Désinfox" (coordonnée par l'AFP, financée par Google, dans le cadre des élections présidentielle et législatives). C'est finalement le Conseil d'État qui a dû s'y coller. Dans une décision rendue le 7 juin, l'institution tranche : "La Nupes rassemble les principaux partis et formations politiques de gauche autour d'un programme partagé et de candidatures uniques dans l'ensemble des circonscriptions. […] Comptabiliser les partis politiques de cette coalition séparément peut porter atteinte à la sincérité de la présentation des résultats électoraux." 

Un revers sévère pour le ministère de l'Intérieur, une victoire pour les partis de gauche. Et un précédent qui aurait pu pousser les médias à s'interroger sur les résultats clé en main fournis par Beauvau, ce que fait par exemple Checknews, tout en admettant que Libération utilise les résultats officiels pour ses pages politiques (la direction de Libération n'a pas répondu à nos sollicitations). Même dichotomie du côté de la Croix qui utilise les résultats du ministère, à la différence de Laurent de Boissieu qui, pour ses propres articles, utilise ses résultats personnels. En interne, on plaide le "manque de moyens et de temps" pour fabriquer des résultats maison. 

Au Monde, les choses sont désormais harmonisées, ce qui n'a pas toujours été le cas. Avant ces législatives, les cahiers électoraux présentés dans l'édition papier du journal étaient composés des résultats créés par Patrick Roger, alors que le web fournissait les résultats du ministère. "Nous n'avions jamais réussi à nous harmoniser, explique Patrick Roger. C'est la première fois qu'on y arrive." Reste la troisième voie, choisie par Franceinfo. Le site d'actualité a opté pour une explication, à l'aune de la polémique née entre la Nupes et le ministère. 

Et le site d'information d'expliquer que, comme Libération ou le ministère de l'Intérieur, ils n'ont pas réussi à savoir quels candidats la Nupes soutenait dans les territoires d'Outre-Mer : "Franceinfo a tenté d'obtenir une liste complète des candidatures revendiquées par la Nupes dans les circonscriptions «hors accord», complémentaire de celle adressée au ministère de l'Intérieur. En vain." La rédaction "s'en tient donc à la liste publiée par l'Intérieur", avec une exception pour trois candidats hexagonaux dont les candidatures posaient aussi problème. Investis par la Nupes, ils avaient, selon le ministère, renoncé à cette investiture, les excluant de fait des résultats de l'alliance de gauche. Après les avoir contactés, Franceinfo a décidé d'en réintégrer deux (qui se sont déclarés favorables à l'investiture Nupes) dans les résultats de la Nupes, ce que n'avait pas fait le ministère de l'Intérieur. Et ce qui place, de facto, la Nupes en tête selon Franceinfo avec 25,78% des voix contre 25,75% pour Ensemble ! Le 14 juin, la direction de la Nupes a publié sur son site internet la liste des candidats officiellement investis ou soutenus pour le deuxième tour du 19 juin. Une liste où n'apparaissent toujours pas les circonscriptions d'Outre-Mer. 

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