Le twittos qui défend les gens du voyage
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Le twittos qui défend les gens du voyage

Entretien avec William Acker, lanceur d'alerte et "voyageur" d'origine manouche

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Le jeune juriste William Acker s'est fait connaître en dénonçant la situation des usagers de l'aire d'accueil voisine de l'usine Lubrizol, qui n'ont jamais été évacués. Elevé dans la communauté des gens du voyage, il utilise Twitter pour alpaguer les journalistes et lutter contre l'invisibilité et la discrimination dont les siens sont victimes.

C'est un compte Twitter pas comme les autres, qui raconte avec force détails juridiques et humour caustique les conditions de vie des gens du voyage en France. L'auteur, William Acker, 29 ans, juriste mais aussi "voyageur", d'origine manouche (voir le lexique en bas de cet article), a décidé de sensibiliser les twittos et les médias au sujet. Et ça marche (5 467 abonnés). Interview. 

Arrêt sur images : - Pourquoi et comment avez-vous décidé de consacrer votre compte Twitter aux enjeux des gens du voyage en France ? 

William Acker : - J'ai ouvert ce compte en 2017, et j'ai commencé par y rédiger des petits threads historiques sur le sud de la France où je vis et travaille, sans lien avec les enjeux des gens du voyage. Var Matin a d'ailleurs repris dans ses pages l'un d'entre eux, sur une résistante toulonnaise fusillée, Esther Poggio. Et comme je commençais à avoir des followers, je me suis dit que je pouvais y parler de ce qui me tient le plus à coeur, les conditions de vie des "gens du voyage" en France - c'est un terme que je n'aime pas, inventé par l'administration française. Je préfère dire "voyageurs". Le déclencheur, c'est en août dernier. Je revenais en bus d'une commémoration du génocide rom à Auschwitz, en compagnie d'adolescents roms. A 3 h du matin, sur une aire d'autoroute en Allemagne, une jeune Rom française m'a décrit l'effroi ressenti à l'idée qu'un génocide puisse à nouveau avoir lieu, son sentiment d'impuissance face à la discrimination, et l'état de son aire d'accueil dans le Nord [les aires d'accueil sont mises à disposition des gens du voyage par les communes], située à proximité d'un site pollué. Elle m'a dit que tout le monde était malade. Et là je me suis dit "OK, je suis obligé de consacrer ma vie à ça." 

Arrêt sur images : - Pourquoi Twitter, alors que, dites-vous, les gens du voyage sont sur Facebook ?

William Acker : - Je veux sensibiliser l'opinion, donc je m'adresse d'abord aux journalistes, aux politiques, aux gens du milieu culturel, très présents sur Twitter ; je fais tache sur ce réseau, donc on me voit (rires). Et puis je critique parfois la presse régionale pour des articles où les gens du voyage sont injustement pointés du doigt, et Twitter est un bon endroit pour ça. Enfin je publie des threads qui sont repérés par des médias. Par exemple, Mediapart a apprécié mon fil sur "l'antitsiganisme des champs", et m'a proposé de le publier sous forme de blog. Mes fils nourrissent aussi mon blog sur Medium. Je commence souvent par écrire mon thread, et c'est ensuite que ça se transforme, ou pas, en article. Je collabore aussi avec Visions carto, un site qui mêle journalisme et cartographie [fondé par des anciens du Monde diplo, ndlr].

"J'ai twitté la photo anthropométrique de mon arrière-grand-mère"

Arrêt sur images : - L'un de vos tout premiers threads sur votre communauté concerne un policier municipal de Seine-et-Marne qui prétend avoir été frappé par des gens du voyage, notamment des membres de votre famille. Puis il reconnaît que c'est entièrement faux. Et là vous racontez tout ce que vous avez vécu dans cette commune où vous séjourniez régulièrement quand vous étiez petit. 

William Acker : - J'y parle notamment du racisme que j'ai subi de la part de l'école, mais aussi des associations sportives, de la mairie... C'est dans les commentaires de ce fil qu'un géographe de l'Ecole normale supérieure de Lyon, dont le pseudo sur Twitter est @rjgeography, m'a suggéré de lire les textes d'une jeune anthropologue, Lise Foisneau, qui travaille notamment sur les voyageurs qui ont participé à la résistance pendant la Seconde guerre mondiale. Cette période m'intéresse, parce que mon arrière-grand-mère Micheline a été internée de 1940 à 1943 dans ce que l'Etat français appelait à l'époque les camps de concentration, avant que ce terme prenne une connotation particulière, et qu'ils soient rebaptisés "camps d'internement".  Lise m'a appris à chercher dans les archives. J'ai retrouvé la trace de mon arrière-grand-mère aux archives du Mans, et j'ai twitté sa photo anthropométrique. 

Je me suis aperçu qu'elle s'était débrouillée pour changer de statut après la guerre, j'ignore de quelle manière. Elle est ainsi passée du statut de "nomade" à celui de forain. Elle évitait de cette manière les ennuis liés au statut "nomade", qui a précédé la catégorie administrative des "gens du voyage"... J'ai transmis une photo d'elle à son fils, mon grand-père. Et il est mort le lendemain, comme si la boucle était bouclée. Toute sa vie, il a œuvré pour la mémoire de cette période.

"J'ai alpagué taha bouhafs sur twitter, et il est venu"

Arrêt sur images : - Puis vous commencez une recherche sur les aires d'accueil des gens du voyage partout en France, vous décidez de les lister, de les décrire, de les cartographier puisqu'aucune liste complète n'existe. Vous twittez vos observations ; vous montrez qu'elles sont souvent situées à côté d'usines, de déchetteries, de cimetières. Et le 26 septembre, il y a l'incendie de l'usine Lubrizol, à Petit-Quevilly près de Rouen (76). 

William Acker : - Ce jour-là, pendant que l'usine brûlait, je me suis dit, tiens, c'est une usine Seveso, il y a peut-être une aire d'accueil à côté. J'ai pris l'ordi, regardé le schéma départemental d'urbanisme, et je l'ai vue, tout près, à moins de 500 mètres. J'ai tout de suite appelé Lise Foisneau et le photographe Valentin Merlin avec qui elle travaille, puis nous avons appelé la mairie de Petit-Quevilly, la préfecture, la métropole. On ne nous disait rien, alors finalement je me suis fait passer pour le fils d'un des résidents et j'ai appris qu'ils n'avaient pas été évacués. Ils étaient confinés dans leur caravane, personne ne s'en préoccupait. J'ai alors commencé une longue série de tweets sur Lubrizol. Lise et Valentin sont partis sur place et ont commencé à produire des vidéos sur la situation, que je twittais. 

Tout est allé très vite à partir de ce moment-là. J'ai alpagué Taha Bouhafs sur Twitter et il est venu filmer la communauté, nous avons contacté Lundi Matin qui a publié plusieurs articles rédigés par les résidents, par Lise, par moi... Le 1er octobre, nous avons publié une tribune dans Libération, cosignée par les résidents de l'aire de Petit-Quevilly, qui a fait boule de neige, et d'autres médias se sont intéressés à la situation. Enfin, le 12 décembre, des habitants de l'aire d'accueil, Lise Foisneau et moi avons été entendus à l'Assemblée nationale, dans le cadre d'une mission d'information

Arrêt sur images : - Comment les différentes communautés des gens du voyage vous envoient-elles leurs témoignages sur les aires d'accueil, puisqu'elles ne sont pas sur Twitter? 

William Acker : - Le bouche-à-oreilles est très efficace : les gens trouvent mon numéro de téléphone, ou se créent un compte Twitter dans le seul but de me joindre (rires). Mon objectif c'est de rédiger un rapport exhaustif sur l'emplacement des aires d'accueil, de le finir dans un an, de le remettre aux associations, aux journalistes, aux voyageurs, et que ça devienne un outil pour défendre leurs droits. 

Gens du voyage, voyageurs, manouches, roms, tsiganes... 


Gens du voyage  C'est un terme administratif qui a remplacé le terme "nomade" en 1969, et concerne les personnes vivant plus de six mois par an en "résidence mobile terrestre", c'est à dire en caravane, et dont les ascendants appartiennent eux-mêmes à cette catégorie. Cela concerne entre 250 000 et 300 000 personnes. Le livret de circulation, un outil de surveillance qui les obligeait à  se déclarer dans les localités où ils séjournaient, a été supprimé en 2016. 

Voyageurs C'est le terme qu'une partie des "gens du voyage" français utilisent pour se nommer. 

Tsiganes Minorité ethnique européenne, dont certains groupes seraient d'une très lointaine origine indienne, mais qui s'est caractérisée avant tout par le nomadisme. Le terme "tsigane" est considéré comme raciste par nombre d'entre eux. D'autres se le sont approprié. 

Roms L'Union européenne utilise ce terme pour désigner l'ensemble des" Tsiganes", mais on l'emploie également en France pour désigner des groupes originaires d'Europe de l'Est, qu'ils soient primo-arrivants ou présents sur le territoire français depuis plusieurs siècles. 

Manouches ou sintis / sintés Groupes d'origine germanique vivant en Europe de l'Ouest, notamment en France. 

Gitans Groupes originaires d'Espagne. 



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