Le Point, Le Figaro, Causeur, etc : à droite, on aime encore Matzneff
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Le Point, Le Figaro, Causeur, etc : à droite, on aime encore Matzneff

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Gabriel Matzneff est de retour à la Une. Non pas pour un ouvrage dont il est l'auteur, mais à l'occasion de la publication du livre de Vanessa Springora, une de ses anciennes "maîtresses" adolescentes, qui raconte sa relation lorsqu'elle n'avait que 14 ans et lui 50. Ces dernières années, l'écrivain pédophile assumé était plutôt discret médiatiquement... mais n'a pas complètement disparu, particulièrement dans les médias de droite et d'extrême droite.

"L'introspection Matzneff" continue. Après le long article du Monde revenant ce 23 décembre 2019 sur la médiatisation de Gabriel Matzneff, écrivain ouvertement pédophile et dont une de ses anciennes "conquêtes" Vanessa Springora décrit aujourd'hui leur relation dans l'ouvrage Le Consentement, les réactions publiques sur la complaisance dont Matzneff a bénéficié dans les médias continuent. Ce 27 décembre, Bernard Pivot, ancien présentateur d'Apostrophes (Antenne 2) qui invita à six reprises l'écrivain, estimait sur Twitter : "Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale; aujourd'hui, la morale passe avant la littérature. Moralement, c’est un progrès. Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays et, surtout, d’une époque." 

Comme l'expliquait  Le Monde, au tournant des années 2000, Matzneff se fait plus rare dans les médias. L'écrivain n'a pour autant pas disparu. Nous nous sommes plongés dans les dernières années, pour voir où Matzneff avait encore droit de cité. 

Se plaindre des trottinettes, défendre la Russie, Zemmour, Yann Moix

La production médiatique de Matzneff, on la retrouvait jusqu'à début janvier 2020 principalement dans les pages du Point. L'écrivain y tient une chronique régulière depuis 2014, intitulée "Le diable dans le bénitier". Il y parle religion orthodoxe (il est d'origine russe et fortement croyant, regrettant que le catholicisme ait été "vidé de toute ferveur"), élections italiennes, antisémitisme, scandales politiques, élections présidentielles... Il s'offrait récemment une diatribe contre les trottinettes à Paris, objet "irrémédiablement peu dandy". Il défend également Bernard Arnault et François Pinault lorsqu'ils donnent de larges sommes pour la rénovation de Notre-Dame, s'opposant aux "cafards français" qui se plaignent que l'argent ne soit pas plutôt investi pour combattre la pauvreté. Voici quelques mois, en juin 2019, il s'indignait de la non-invitation de la Russie aux commémorations du Débarquement de 1944, chronique qu'il concluait d'un "en 2019, comme en 1944, vive la Russie, --messieurs !" Une chronique qui fait écho à celle dans laquelle il se désolait que "la Russie [soit] devenue le grand Satan des autorités françaises". "Dorénavant, le fameux « délit de faciès » dont la police française fait, paraît-il, ses choux gras ne va plus concerner les bronzés aux cheveux d'ébène, mais les individus à la peau claire, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, au nez légèrement en trompette et aux pommettes saillantes", écrivait-il en juin 2018

Mais Matzneff défend aussi ceux qu'il estime injustement attaqués. Eric Zemmour, par exemple. Lorsque le polémiste reproche, en septembre 2018, son prénom à Hapsatou Sy (un buzz calibré pour la rentrée télé sur lequel nous sommes revenus à l'époque), Matzneff offre un "plaidoyer pour Zemmour" : "Il me semble que, grâce à ce que l'on appelle « les réseaux sociaux », les glapissements des sycophantes bénéficient désormais de résonances dont ils ne disposaient pas au XVIIe siècle." Et d'ajouter : "La méchante querelle que le landerneau médiatique fait ces jours-ci à Éric Zemmour me rappelle [...] les protestations d'une ligue pour la défense de la vertu animée par une sénatrice de droite lorsque le jury du prix Renaudot couronna mon essai au titre prophétique Séraphin, c'est la fin !"Il établit ainsi un parallèle entre le polémiste d'extrême droite et sa propre situation.

Plus récemment, c'est Yann Moix qui a eu les honneur de sa prose. A l'occasion de la polémique qui a secoué la rentrée littéraire, à propos de la réapparition de textes et dessins antisémites, Matzneff vole au secours de son confrère, l'invitant ironiquement a faire "encore un effort [s'il veut] être crucifié". "Cher Yann, tu as commis le crime d'outrager la Famille (typos, n'oubliez pas la majuscule !), archétype de la Société (autre majuscule, je vous prie !) ; tu as, à l'âge où d'Artagnan tire son épée contre tout ce qui bouge, pourfendu les Juifs comme s'ils étaient des gardes du cardinal de Richelieu. C'est grave ; mais si tu veux atteindre à la perfection, devenir le Maudit intégral, laisse entendre dans un prochain ouvrage que tu as un faible pour les lycéennes, que tu fais la sortie de Henri-IV et de Fénelon. Là, tu seras certain de ne pas échapper à la crucifixion. Encore un effort, et à toi l'empyrée !" Une référence à peine voilée à sa propre situation. 

Interrogé sur la présence du chroniqueur dans les pages du Point, le directeur de l'hebdomadaire Etienne Gernelle a répondu au Monde : "Sur les réseaux sociaux, je me fais parfois interpeller pour le virer. Notre philosophie est claire : plus on nous demande de virer quelqu’un, moins on le fera. C’est une question de liberté d’expression". Ajoutant auprès de l'AFP, citée par 20 Minutes : "Comme tout le monde, nous avons en horreur la pédophilie, il n’y a pas de débat là-dessus. Mais y a-t-il une raison de ne pas publier d’article de quelqu’un parce que son comportement est jugé immoral ?" Refusant de participer à ce qu'il considère comme une "chasse à l'homme", Gernelle explique qu'aucune chronique ne se livre à "l'apologie de l’amour avec les enfants". En plongeant dans les archives, on tombe tout de même, en 2014, sur une chronique à propos du mariage homosexuel dans laquelle Matzneff écrit : "L'unique supériorité de la pédérastie sur la Vénus vulgaire est d'ordre pratique : celui qui aime les garçons ne risque pas de leur faire un enfant et, partant, d'être contraint au mariage par la famille de la jeune personne séduite." Pédérastie : le fait, donc, d'avoir des relations sexuelles avec un jeune garçon ou un adolescent. Le mot est lâché.

En ce début janvier 2020, Etienne Gernelle a fait savoir, sur les ondes France Culture, que Matzneff ne publierait plus de chroniques dans Le Point. Une décision qui "vient de lui [Matzneff]", assure Gernelle : "Je ne l'ai pas viré"

Dans le Figaro, les "mŒurs libres" de MAnille

Ailleurs, Matzneff n'a pas non plus disparu. Ces dernières années, Paris Match a ainsi chroniqué plusieurs de ses récents ouvrages. En 2015, l'hebdomadaire note, magnanime, que "depuis toujours le tort de Gabriel Matzneff est de ne rien cacher, pas même ses penchants les moins avouables." Deux ans plus tard, en 2017, à propos d'une autre publication, Paris Match célèbre à nouveau l'écrivain : "Les années passent et Gabriel Matzneff se promène toujours dans les rues de Saint-Germain-des-Prés, insouciant, charmeur, souriant, désinvolte, immoral et lumineux"

Dans les pages du Figaro non plus, Matzneff n'est pas un inconnu. L'écrivain a droit à quelques articles en 2015, le décrivant en "dernier des princes noirs", "dandy sulfureux, libertin, insolent et provocateur". On y apprend qu'au "chapitre des longitudes et des latitudes parcourues par ce grand voyageur qui fut un temps cavalier de compétition, on retiendra Manille pour ses mœurs libres et les plages philippines (qui lui inspireront les aventures d'une «secte philopède» rapportées dans Harrison Plaza)". On retiendra que le journaliste Thierry Clermont ne fait pas plus explicitement mention du fait que Matzneff a revendiqué avoir eu des relations sexuelles avec des enfants philippins de 12 ans prostitués à Manille. L'écrivain est également interviewé en 2017 par le quotidien. En octobre 2019, il a reçu le soutien de l'essayiste Ivan Rioufol, qui dans son blog dénonce la "violence" qui s'en prend "à la littérature", lorsqu'une réunion publique organisée avec Matzneff est interrompue par des militants, apparemment d'extrême gauche et d'extrême droite, protestant (séparément) contre sa présence. 

Chez Taddeï, sa pédophilie assumée n'est pas nommée

S'il s'est fait également très rare à la télévision, l'écrivain a fait une apparition surprise en janvier 2018 dans l'émission Stupéfiant!, présentée par Léa Salamé sur France 2. Le sujet : le mouvement #MeToo pourrait-il conduire à trop de censure dans l'art ? Matzneff y est présenté comme un écrivain qui "confesse sans fard ses relations sexuelles avec les moins de seize ans". La courte interview de l'écrivain tourne autour de la question de l'acceptabilité de ses écrits, à l'heure où la société a changé de regard sur la pédophilie et la prostitution infantile. 

Plus récemment, c'était sur le plateau de Frédéric Taddeï, Interdit d'interdire sur RT France, que Matzneff a pu s'exprimer en longueur sur son dernier ouvrage et sur l'état du monde. Dans l'émission, c'est peut-être l'introduction de Taddeï qui marque le plus : "Votre présence ici par les temps qui courent nécessite une mise au point. Vous avez en effet une bonne et une mauvaise réputation. La bonne c'est celle d'être un bon écrivain, la mauvaise c'est celle qui vous vaut quantité d'injures chaque fois que vous parlez à la télévision [... ] Mais vous n'avez jamais été inquiété par la justice. Votre casier judiciaire est vierge, vous n'avez jamais été condamné pour quoi que ce soit, vous n'avez jamais été déféré devant un juge d'instruction, personne ne vous a rien reproché sur MeToo. [...] Je ne vois pas pourquoi je me montrerais plus sévère que le ministre de l'Intérieur en refusant de vous donner la parole." De tout ce discours, un mot manque : pédophilie (il manquait d'ailleurs également dans la présentation de l'écrivain par Stupéfiant!

Pourquoi ne pas nommer les choses plus clairement ? "Je ne suis pas une ligue de vertu", rétorque Taddeï, contacté par Arrêt sur images. "Je ne vois pas la nécessité de rappeler ce qu'on lui reproche alors qu'on ne le lui reproche pas judiciairement. Qu'on le lui reproche sur Twitter, j'en ai rien à foutre", évacue-t-il la question. "S'il avait été condamné pour ça, je l'aurais dit. Mais si j'avais évoqué ça dès le début, je n'aurais plus pu l'interviewer que sur ce sujet". Ce qui n'était pas le but de son émission, explique le présentateur. Quand on lui parle de l'ouvrage de Vanessa Springora, qui sera publié début janvier, Taddeï répond : "Si je l'invitais aujourd'hui, je ne pourrais plus faire la même introduction, et je ne pourrais pas ne pas parler du livre de Vanessa Springora".

Défendu par Causeur et BOulevard Voltaire

Du côté de la réacopshère, Matzneff est parfois suivi avec attention. Ainsi, ces dernières années, Causeur lui a consacré plusieurs articles. Après l'avoir interviewé en 2017,  le site encense en 2018 un auteur qui reste "fidèle à son être profond". Et en octobre 2019, à l'occasion de la fameuse réunion publique où Matzneff a été pris à partie, Roland Jaccard, ancien journaliste du Monde dans les pages duquel il célébrait déjà dans les années 1970 l'écrivain, se désole de la "bêtise ordinaire à l'ère MeToo". Et défend un homme qui "ne ferait pas de mal à une mouche". Une défense qui ne convainc pas entièrement en interne. Quelques jours après ce premier article, une autre journaliste de Causeur, Constance Prélaprat juge "maladroite" la "croisade morale" des protestataires contre Matzneff mais ajoute : "La pédophilie reste une réalité aussi abominable qu'inexcusable". Sans pour autant vouer l'écrivain aux gémonies : "Il existe bien, et fort heureusement, un principe cardinal qui veut que l’on fasse la différence entre l’homme et l’artiste [...] Je n’appelle donc certainement pas au « boycott » de Matzneff [...] Il ne faut surtout pas céder à l’aberrante tentation néo-féministe de condamner les productions artistiques en raison des crimes (prouvés ou non) de leurs auteurs." 

En octobre 2019, le cas de Matzneff a également été cité par le blog d'extrême droite Boulevard Voltaire comme une preuve parmi d'autres que la liberté d'expression est "menacée aujourd'hui en France" : "Gabriel Matzneff a dû être exfiltré d’un café du Quartier latin où avait lieu une conférence littéraire. La « bêtise à front de taureau » dont parle Baudelaire devient chaque jour plus violente et plus hystérique", rapporte le blog.  Avec l'attention portée au livre de Vanessa Springora, cet équilibre médiatique sera-t-il bouleversé ?

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