Jean-Éric Branaa : "expert" des États-Unis et serial-plagieur
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Jean-Éric Branaa : "expert" des États-Unis et serial-plagieur

Du plagiat dans ses livres, ses tweets... et même sa thèse

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Dès qu'on parle des États-Unis, Jean-Éric Branaa est partout dans les médias. Universitaire à Panthéon-Assas, celui qu'on présente souvent comme chercheur en droit ou en sciences politiques est en fait professeur en langues. Ses confrères et consœurs relèvent surtout de multiples erreurs factuelles dans ses prises de parole… et du plagiat dans ses ouvrages comme dans sa thèse. Enquête.

Il y a une "news" outre-Atlantique et vous ne savez pas qui inviter pour la commenter en plateau ? Appelez Jean-Éric Branaa. Ce maître de conférences à l'université Paris 2 Panthéon-Assas, qui se présente comme un spécialiste des États-Unis et a écrit de nombreux livres sur le sujet, a son rond de serviette sur tous les plateaux de France et de Navarre. Il est régulièrement invité sur LCI, est chroniqueur régulier dans l'émission Le parti pris sur la chaîne belge RTBF La Première depuis la rentrée 2022, et donne des interviews dans la presse à tour de bras : depuis début janvier 2023, il a parlé au Figaro, Atlantico, le Parisien ou encore France 24.

Le 7 janvier, Jean-Éric Branaa se lançait dans une tournée médiatique, apparaissant dans l'après-midi sur LCI pour discuter du vote du nouveau "speaker" à la Chambre des représentants, puis à partir de 18 h sur la chaîne israélienne i24news, avant de ressurgir le lendemain sur BFMTV afin de réagir au fait divers d'un enfant américain de 6 ans ayant tiré à l'arme à feu sur sa maîtresse d'école.

Dès qu'on parle de l'Amérique, Jean-Éric Branaa surgit. Durant les "midterms", il était ainsi partout. Le 8 novembre, il était l'invité de Jean-Jacques Bourdin sur Sud Radio de 11 h à midi, avant de passer son après-midi sur LCI. Le lendemain matin, marathon : "à 7 h 10 sur la RTBF, à 8 h 15 sur RCJ" et "l'après-midi et la soirée sur LCI", avait-il annoncé, plusieurs fois, via son compte Twitter. La Vie et Midi Libre lui avaient déjà offert une interview pleine page le 4 novembre, tandis que Marianne publiait son analyse le 5. Il anticipait les élections dans le JDD dès le 18 octobre, puis dans le Figaro le 26, et passait le même mois sur RFI et sur France24.

Toutologue des États-Unis

Jean-Éric Branaa peut commenter des sujets très divers, allant de la révocation du droit fédéral à l'avortement au port d'armes, en passant par l'engagement militaire à défendre Taïwan, la compétition avec la Chine ou l'assaut du Capitole. Un rôle de toutologue qui déplaît à ses pairs académiques : "Il survole tous les sujets, souffle à Arrêt sur images une professeure de Panthéon-Assas qui préfère rester anonyme. Il répète ce qu'on a tous lu dans le New York Times ou le Washington Post, mais il n'a aucun ancrage dans une discipline spécifique. Il n'est spécialiste de rien."

ASI a parlé à une dizaine d'universitaires et de spécialistes dans le cadre de cette enquête. "Sa notoriété médiatique est absolument incroyable, dit à ASI l'une de ses collègues professeure à l'université Panthéon-Assas. J'ai rencontré des gens de toutes professions, qui en apprenant ce que je fais disent : «Ah, vous connaissez Branaa !»Ce qui interroge également, c'est le titre qu'il met en avant lors de ces interventions médiatiques. À Panthéon-Assas, Jean-Éric Branaa est maître de conférences dans le département des langues.

Mais sur son compte Twitter, il se présente comme un "maître de conférences société et politique USA". Selon son université, ses thèmes de recherche sont le "droit  public américain" et les "relations internationales", entre autres, bien qu'il fasse partie de son pôle "langues" et non du pôle "droit". Dans les médias, il est souvent introduit comme un spécialiste du droit américain, de géopolitique ou de sciences politiques.

Le 9 novembre, un article de la RTBF présentait ainsi Branaa comme un "chercheur en droit et en sciences politiques".

Ces erreurs sont récurrentes chez les médias qui consultent Branaa. En juillet 2021, il était un "chercheur en droit et en sciences politiques" sur France Culture lors d'un débat à propos de la mort de George Floyd ; en mai 2022, on le présentait dans le bandeau de C à vous sur France 5 comme un "chercheur en relations internationales" ; en juin 2022, un "spécialiste de la constitution et du droit américain" dans le Dauphiné Libéré ou encore un "maître de conférences en sciences politiques" sur TF1. Le 23 septembre 2022 dans le Dessous des cartes sur Arte, il était de nouveau présenté comme un "chercheur en sciences politiques" ; et encore récemment sur LCI comme un "spécialiste en relations internationales".

Selon l'un de ses collègues à l'université, en ne rectifiant pas cette image de spécialiste du droit américain que lui ont donnée les médias, Branaa "joue sur une ambiguïté qui lui est favorable". Pour un autre de ses collègues d'Assas, ces erreurs répétées de titre ne sont pas le fruit du hasard : "Si ça arrive une fois, on demande à modifier l'article ou le bandeau. Si ça arrive cinq fois, c'est qu'on fait exprès." Une professeure à Panthéon-Assas soupire : "Il ment sur ce qu'il est. Il n'a même pas l'honnêteté de dire qu'il est professeur de langues au pôle langues, alors qu'il n'y a pas de honte à ça. Et vous pensez bien que BFM ou CNews ne vont pas vérifier." Début 2023, les médias qui l'appellent régulièrement dont le Figaro, le Parisien ou encore Atlantico semblaient avoir adopté une formule plus neutre : "Spécialiste des États-Unis et maître de conférences à l'université Assas-Paris II".

"Erreurs manifestes"

Lors de son passage dans l'émission C à vous sur France 5 le 3 mai 2022, Branaa a enchaîné une "succession d'inepties" selon le journaliste Sébastien Natroll, spécialiste du droit américain, qui les a recensées dans un fil Twitter. Branaa y déclarait notamment que "pour les originalistes, on ne doit pas créer du droit" (c'est faux) et que c'est le Congrès qui devrait légiférer sur l'avortement (c'est faux : ce sont les États). "Encore une fois, cet universitaire raconte n'importe quoi s'agissant du droit américain", concluait Sébastien Natroll, qui documente régulièrement les erreurs du chercheur sur son compte Twitter"En étudiant moi-même le droit constitutionnel américain, je me suis vite rendu compte qu'il racontait énormément d'âneries," explique-t-il à ASI. Branaa fait régulièrement des approximations lors de ses apparitions médiatiques. Dans une interview donnée au Figaro en octobre, Branaa décrivait la jurisprudence Roe v. Wade de 1973 comme "la loi Roe vs Wade". Un terme erroné, surtout qu'il y a "au moins trois termes pour qualifier Roe v. Wade, qui n'est pas une loi : arrêt, jurisprudence, décision", note Sébastien Natroll. "Les mots ont un sens, surtout quand on est, apparemment, chargé d'enseigner le droit public américain… !"

Dans le podcast La Chute de William Reymond, Jean-Éric Branaa, interviewé sur le découpage électoral aux États-Unis, explique que Joe Biden a été élu sénateur du Delaware dans "une circonscription taillée sur mesure pour les Républicains"... Mais il n'y a pas de circonscriptions aux élections sénatoriales fédérales. Ce que sait "n'importe quelle personne qui s'intéresse un minimum à la politique américaine", note un spécialiste auprès d'ASI. Le 23 septembre 2022 sur Arte, Branaa citait 1865 comme date de début de la Guerre civile aux États-Unis, aussi appelée Guerre de sécession. "1865, c'est une date-clé, puisque c'est le moment où les Américains vont se battre les uns contre les autres, ce qui n'est pas rien, c'est une guerre civile," dit-il à la caméra. C'est en fait la date de l'armistice : la guerre a commencé en 1861. Horrifiée, une américaniste soupire auprès d'ASI : "Comment Arte peut tomber là-dedans ?"

"Il prend, il pille et il agrège"

Jean-Éric Branaa est par ailleurs un fervent utilisateur de Twitter. Mais certains de ses tweets semblent fortement inspirés par d'autres. Le 20 novembre dernier, Branaa a copié un tweet de l'avocat états-unien Tristan Snell, qui réagissait à la nouvelle de la tuerie de la boîte de nuit de Colorado Springs et soulignait que la même arme, l'AR-15, a été utilisée dans l'immense majorité des fusillades récentes aux États-Unis. Snell a posté sa liste à 17 h 58. Moins d'une heure plus tard, Branaa envoyait sa version, qui semble calquée sur le tweet de Snell – qu'il ne crédite ni ne retweete pas.

Branaa écorche d'ailleurs l'orthographe de la ville de Colorado Springs, qu'il écrit "Colorado Spring". Une "copie" un peu trop flagrante, que le journaliste Sébastien Natroll n'a pas tardé à repérer pour en souligner l'"absence totale d'honnêteté intellectuelle"Ces copiés-collés sur Twitter ont également été repérés par certains de ses collègues universitaires. Plusieurs ont ainsi confié à ASI avoir cessé de le suivre sur Twitter après avoir remarqué ces emprunts republiés sans crédit adéquat par Jean-Éric Branaa. "Quand on le lui fait remarquer, il nous bloque", précise une chercheuse en géopolitique. Elle a "vu passer des séries de tweets qu'il a pompés ailleurs", explique-t-elle : "Il prend des photos ou des textes de tweets à des chercheurs, des journalistes, qu'il ne cite pas." Une pratique qu'elle décrit comme du "vol" et qui l'a poussée à se désabonner de son compte, "une source pas fiable".

Sébastien Natroll explique à ASI avoir découvert que la tendance du maître de conférences à emprunter du contenu à autrui ne s'arrête pas à Twitter. "En épluchant son livre American law made simple, je me suis rendu compte que le niveau d'anglais n'était pas le même d'une page à l'autre", explique Sébastien Natroll. En copiant le texte dans Google, Natroll s'est rapidement aperçu que l'ouvrage de Branaa contenait du plagiat. La page 3 de la première édition d'American law made simple, par exemple, recopie sans la citer une ressource sur les cours de justice états-uniennes écrite par Robyn Painter et Kate Mayer. Le document étant disponible en ligne sur le site de l'université de Georgetown, il n'est pas difficile de faire la comparaison.

Cet emprunt est loin d'être unique : dans American law made simple, un manuel en langue anglaise, sont aussi copiées-collées des phrases provenant de l'ouvrage universitaire American Constitutional Law, Volume I: The Structure of Government, de l'article "Outline of the US legal system" et du manuel universitaire sur les procédures judiciaires sur lequel l'article est basé, et même de la page Wikipédia sur la Cour suprême des États-Unis. À chaque fois, il s'agit d'un paragraphe en anglais copié-collé et dont la source n'est pas citée dans les références, pourtant présentes en fin de chapitre : sur la nomination du juge Clarence Thomas à la Cour suprême, les parties litigantes d'un procès, le rôle des lois locales dans le système fédéral ou encore les limites du pouvoir de la Cour suprême. Dans La Constitution américaine et les Institutions, un paragraphe est également plagié, traduit mot pour mot du livre US Constitution for Dummies, la version américaine de la collection "Pour les nuls".

Dans le dernier livre de Branaa, Géopolitique des États-Unis, paru en août 2022, on retrouve d'autres traductions-plagiats. Branaa décrit les Appalaches : "Elles s'étendent sur 2 000 km du Vermont à l'Alabama […] les Appalaches sont assez faciles à traverser par les vallées fluviales et ne constituent plus une véritable barrière." Des phrases entièrement recopiées de l'article "Quatre grands ensembles naturels, le relief des États-Unis" sur le site USA Découverte. C'est ensuite un passage sur la "destinée manifeste", un concept qui a servi à cautionner l'annexion du Texas, qu'il pille depuis le site du groupe international de travail pour les peuples autochtones. Viennent ensuite plusieurs phrases sur la crise de l'eau à Flint, dans le Michigan, empruntées à Wikipédia via delarfreight.com, et sur la production agricole copiées du site Senrevision - ce dernier contient d'ailleurs des imprécisions, puisque les chiffres de la production de vin n'ont pas été mis à jour. "Le problème quand tu recopies bêtement, c'est que tu passes à côté du fait que l'État de Washington est le second producteur de vin du pays depuis quelques années déjà," fait remarquer Natroll. On trouve même dans ce livre un paragraphe sur la création des parcs nationaux américains, qui provient d'une thèse disponible en ligne que Branaa paraphrase à peine. Son dernier ouvrage contient donc "une quantité de copiés-collés assez phénoménale", constate Sébastien Natroll

À noter aussi, des contre-sens de traduction : dans un passage sur le droit à l'avortement dans Géopolitique des États-Unis, Branaa traduit "withdrawal" ("coït interrompu", soit l'idée de se retirer) par "abstinence". Quant à son livre La Constitution américaine et les Institutions (Ellipses, 1999, révisé en 2006 puis en 2020), il est "truffé d'erreurs" et a "plus de 10 ans de retard sur certains points", selon Natroll. Branaa écrit en effet que le second amendement de la Constitution des États-Unis "ne s'applique pas aux États, qui sont libres d'organiser la vente et la circulation des armes comme ils le souhaitent". Ce qui n'est plus vrai depuis treize ans, comme le souligne Sébastien Natroll : "Cet amendement s'applique aux États depuis l'arrêt McDonald v. City of Chicago rendu en 2010", pointe-t-il auprès d'ASI, lui qui s'en était agacé sur Twitter. Natroll a aussi repéré des erreurs factuelles qui échappent aux amateurs, mais pas aux spécialistes du droit constitutionnel américain. Ainsi, lorsque Branaa écrit que "la Cour suprême a interprété que les protections du 5e amendement s'imposent aux États (clause d'incorporation)", il se trompe : l'incorporation est en fait une doctrine, et non une clause, précise le journaliste. 

"Il prend, il pille et il agrège, souffle un chercheur à ASI. C'est une sorte de puzzle : il y a des morceaux pris de tous horizons, et agglomérés de façon un peu précaire. Ce n'est pas protocolaire pour un universitaire." Pour une chercheuse à Panthéon-Assas, ces copiés-collés sont "scandaleux". Un autre universitaire abonde auprès d'ASI : "C'est vraiment une enfreinte monumentale à la déontologie. S'il y a bien une paranoïa chez les chercheurs, c'est qu'on puisse nous dire que telle idée, tel concept ou telle référence ne soit pas sourcés, qu'on puisse donner l'apparence qu'on se l'approprie." Lorsque Sébastien Natroll avait alerté les éditions Ellipses sur ces copiés-collés en septembre 2021, dans un courriel qu'ASI a pu consulter, le service éditorial avait promis de "faire le nécessaire pour corriger ces anomalies". Avant de publier une seconde édition du texte… qui corrige seulement une de ces anomalies, en ajoutant la référence "adapté de Robyn Painter et Kate Mayer" au premier cas de plagiat détaillé plus haut. Mais ne référence nulle part les multiples emprunts à "Outline of the US legal system", ni à American constitutional law

Contactées, les éditions Ellipses ne nous ont pas répondu. Les Presses universitaires de France (Puf) nous ont dit ne pas "avoir de commentaires à faire à ce sujet pour le moment". VA éditions, autre éditeur de Branaa qui n'a publié aucun des livres cités, mais que les accusations de plagiat répétées envers l'un de leurs auteurs devraient tout de même inquiéter, nous a indiqué ne pas être inquiet car "les vérifications sont faites" avant publication. 

Le spécialiste banni de la RTS et d'une radio française

Si LCI, le Figaro ou la RTBF appellent souvent Jean-Éric Branaa, d'autres médias sont plus prudents. Branaa n'est par exemple plus invité à la radio publique suisse, la RTS, suite à des alertes envoyées en interne. Ses activités de "traducteur" sur Twitter n'étaient pas passées inaperçues : "J'ai été choqué de voir qu'il avait copié-collé des tweets en les traduisant en français", explique à ASI Jordan Davis, le correspondant de la RTS à Washington. "Des collègues ont dit : «On ne prend plus Branaa.»" En juin dernier, alors que Davis couvrait la commission sénatoriale du 6 janvier 2021 – le jour où les soutiens de Trump avaient pris d'assaut le Capitole  – le journaliste a remarqué que l'une des photos de la séance, qu'il avait prise lui-même et postée sur Twitter, avait été postée par Branaa sans qu'il ne cite Davis.

"Je me suis permis de tweeter ça parce que j'avais remarqué qu'il avait un problème avec le plagiat sur Twitter", explique Jordan Davis à ASI. Branaa avait alors très mal pris la critique, s'attaquant dans une série de tweets à l'intégrité professionnelle de Davis – après avoir toutefois supprimé la photo incriminée. "Je remercie Jordan Davis pour sa dénonciation publique", écrivait-il amèrement, en décrivant une "déferlante haineuse sur [s]on compte" et "des accusations de «plagiat»". Et le critiquait : "Je ne vous parle pas de toutes les erreurs factuelles qu'il [Davis] fait sur les États-Unis… mais moi, je le lui expliquais gentiment en message privé…" Avant d'annoncer fermement qu'après cet épisode, "comme [il] apprécie assez peu la cancel culture, la RTS ira se trouver un autre spécialiste qui décryptera gratuitement l'actualité US"

En vérité, la dernière invitation de Jean-Éric Branaa à la RTS remontait déjà à plus d'un an : au 7 janvier 2021, le lendemain, justement, de l'insurrection du Capitole. "On a l'impression en lisant ça qu'il était chroniqueur régulier à la RTS, alors que pas du tout, rit Jordan Davis. On n'a pas de contrat avec les gens, on a une liste d'experts qu'on appelle. Et dès qu'un expert a sa crédibilité mise en doute, on réfléchit deux fois avant de l'inviter." Lors des élections présidentielles de 2020, la sonnette d'alarme avait également été tirée par un correspondant français de radio, qui a souhaité rester anonyme. "J'avais constaté des inexactitudes, des choses imprécises dans ce qu'il disait, explique ce journaliste à ASI. Je l'avais entendu passer à mon antenne et il reprenait des mensonges de l'équipe Trump. J'avais envoyé un mail aux programmateurs pour leur dire : «Il raconte n'importe quoi, évitons de l'inviter»."

Du contenu plagié dans sa thèse

Plusieurs universitaires ayant parlé à ASI se sont ouvertement interrogés sur le contenu de la thèse de Jean-Éric Branaa, soutenue en 1993 et intitulée "L'émigration française aux États-Unis entre 1945 et 1975, ses caractéristiques, ses spécificités régionales : études de cas : le Pays Basque". Nous nous sommes donc rendus à la bibliothèque Serpente de l'université de la Sorbonne, à Paris, pour la consulter. Elle se compose de deux volumes de plus de 500 pages chacun, et de trois volumes d'annexes. Branaa y cite de nombreux autres travaux académiques. Si beaucoup de citations respectent la méthodologie de la recherche documentaire – entre guillemets, avec citation adéquate de la source en note de bas de page, comme l'indiquent des panneaux à l'entrée de la bibliothèque –, certains passages du texte omettent ces consignes. Aux pages 211 et 212 du premier volume de sa thèse, Jean-Éric Branaa cite le travail d'Isabelle Louviot, dont il met la source en note de bas de page : l'ouvrage Migration aux États-Unis (Hatier, Paris, 1992). Jusqu'ici, aucun souci. Mais immédiatement après avoir écrit "Isabelle Louviot a complété cette classification en faisant remarquer que", Branaa recopie intégralement deux pages de l'ouvrage qu'il vient de citer, sans aucun guillemet, comme s'il s'agissait de sa propre prose. L'ouvrage de Louviot est disponible en ligne, ce qui permet de comparer la thèse de Branaa et l'original.

Recopier plusieurs pages d'un travail original en citant simplement la source en note de bas de page, est-ce du plagiat ? "Ça n'est vraiment pas loinsouffle à ASI un universitaire. Je ne ferais jamais cela en tant que chercheur. Pour un travail de recherche, ce n'est pas possible. Une citation, ce n'est pas plus de quatre lignes. On ne cite pas des pages entières, même entre guillemets." Contactée, Isabelle Louviot explique à ASI ne pas avoir eu jusqu'ici connaissance ni de Jean-Éric Branaa, ni de ces "emprunts" à son travail. "Les guillemets, ça sert à quelque chose !" s'exclame-t-elle en précisant que "si ce n'est pas du plagiat, je ne sais pas ce que c'est". Ce qui l'étonne, dit-elle, c'est que son texte original – publié sous le titre "Migrations Est Ouest Sud Nord" et non, comme l'écrit Branaa, "Migrations aux Etats-Unis" – "était un ouvrage de synthèse sur une question sociale", non universitaire : "Je n'ai pas fait de terrain ni de travail de recherche, j'ai rassemblé et structuré de la documentation." Qu'un chercheur utilise ce travail dans sa thèse l'a "fait sourire", dit-elle. 

À la page 69 du deuxième volume de la thèse de Branaa, on découvre un autre style de "semi-plagiat", selon le terme d'un chercheur : des extraits d'un texte académique en anglais, lui aussi seulement cité en note de bas de page et dont la traduction française a été intégrée au propos de Branaa sans guillemets. Il s'agit d'extraits de l'ouvrage The long journey : Social Integration and Ethnicity Maintenance Among Urban Basques in the San Francisco Bay Region (éditions Associated Faculty Pr Inc, 1983) du chercheur américain Jean-Francis Decroos (que Branaa orthographie "John Francis").

L'ensemble de l'ouvrage de Decroos n'est pas disponible en ligne, mais en recherchant des mots-clés dans Google Books, le site surligne des phrases anglaises de son livre qui correspondent mot pour mot à ce qu'écrit Branaa en français. Par exemple, lorsque Branaa écrit en 1993 que "la spécialisation des basques dans ce secteur d'activité est […] devenue une caractéristique ethnique de ce groupe" et que "lorsqu'ils doivent définir les Basques, les San Franciscains les identifient le plus souvent à des jardiniers", il ne fait en fait que traduire ces phrases de Decroos datant de 1983. Un peu plus loin, dans son livre de 1983, Decroos écrit : "[At a] Basque festival or picnic, certain tables may be informally reserved for the «gardeners»", et Branaa, en 1993, traduit : "Les jardiniers se distinguent […] en organisant leurs propres pique-niques. Dans certains grands rendez-vous des Basques, comme la Convention annuelle, certaines tables sont réservées pour «les jardiniers»." Sans guillemets, une fois encore. "Ce qui interroge le plus, c'est que son directeur de thèse ait laissé passer cela", note un chercheur auprès d'ASI.

Chez les universitaires, "tout le monde tient son travail en mésestime"

Le monde académique n'est pas très grand et celui des "américanistes" l'est encore moins. Les accusations de plagiat visant Branaa, surtout étayées de paragraphes copiés-collés, circulent vite. "Entre nous, [son plagiat], ça se sait," souffle une chercheuse. "Mais pas depuis très longtemps, précise une autre. Il y a vraiment un gros problème." Au-delà de ces faits, la réputation de Jean-Éric Branaa le précède également dans le milieu universitaire. "Le flot ininterrompu de bêtises qu'il lâche est un sujet de conversation, confirme un collègue à Assas. J'ai des étudiants qui ne font pas des erreurs aussi énormes. Il dit continuellement des âneries." Une chercheuse considère "lunaire" sa production écrite :  "Je ne comprends pas comment cet individu est considéré comme expert. Il raconte souvent n'importe quoi, n'importe comment, ne maîtrise pas du tout les sujets." Dans son université, le maître de conférences en langues est par ailleurs décrit par ses pairs comme "un fantôme", qui "passe plus de temps sur BFMTV que dans les locaux"

Dans le milieu universitaire, la vitesse de parution des ouvrages de Branaa, "phénoménale", et sa bibliographie, "vertigineuse", font également sourciller. "Moi, il me faut deux ou trois ans pour écrire un livre, lui, il lui faut trois ou quatre mois, dit un chercheur. Il a publié deux livres coup sur coup en 2019, c'est impossible en tant que maître de conférence, même si vous ne faites que ça !" Le site de publications scientifiques en sciences sociales Cairn, en revanche, n'affiche qu'un seul article scientifique à son nom. "Je ne comprends pas comment il fait, s'amuse un chercheur. Il poste sans cesse sur Twitter, il passe à la télévision, en plus de faire cours et de publier des livres… C'est un modèle de gestion de son temps !" Les contenus publiés par Branaa, tant dans ses livres que ses tweets, sont qualifiés d'"édifiants" ou de "mauvaise vulgarisation" par ses collègues universitaires. "Il fait des raccourcis sur Twitter, de mauvaises traductions qui portent à confusion, il y a un problème de termes utilisés…, énumère un chercheur. Tout le monde tient son travail en mésestime." 

Un confrère de Branaa à Assas abonde : "Il parle anglais comme une chèvre. C'est pour ça qu'il ne comprend pas les concepts de base du droit américain." Une professeure à Assas confirme : "Il baragouine correctement, mais ne parle pas un anglais académique. Il ne peut pas enseigner un cours sur les institutions politiques et juridiques en anglais." Pour une chercheuse, le fait que des médias continuent à inviter quelqu'un qui jongle avec les titres trompeurs, plagie du contenu et ne maîtrise pas ses sujets "pose la question de la crédibilité de l'information", et abîme donc la confiance du public dans les médias. "Je me demande si les médias vérifient son parcours avant de l'interviewer", soupire une autre. Un de ses confrères regrette que Jean-Éric Branaa donne "une image inexacte de la profession" en écumant les chaînes d'info : "Comme si la légitimité, c'était d'aller sur les plateaux télé."

Contacté par ASI, Jean-Éric Branaa a refusé de répondre à nos questions. "Je ne souhaite pas vous parler, nous a-t-il dit. Mon conseil suit l'affaire. Je pense que vous êtes liés à Natroll et que vous êtes dans une poursuite de nuisance. Et bien sûr, je ne veux pas répondre à quelqu'un qui veut me nuire." Il a ajouté être "droit dans [s]es bottes" et nous a donné rendez-vous "devant la 17e chambre" – spécialisée dans les affaires de presse.

Droit de réponse de Jean-Éric Branaa

Jean-Éric Branaa a souhaité exercer son droit de réponse après publication de cet article, dont nous maintenons l'ensemble des informations. Nous regrettons qu'il n'ait pas souhaité nous répondre lorsque nous l'avons contacté avant la publication de cette enquête.

Je tiens à réagir au très long article de 20 pages que vous avez cru devoir me consacrer au sein du site Arrêt sur images le 16 janvier dernier, ayant fait l'objet d'une mise à jour. Les accusations dont je fais l'objet dans cet article sont basées sur des faits anecdotiques montés en épingle ou sortis de leur contexte. Ce que certains considèrent manifestement comme une "surexposition" médiatique me permet il est vrai d'exprimer mes opinions. Il serait donc tentant de témoigner – souvent sous couvert d'anonymat – pour censurer une parole contrariante exprimée pourtant dans un pluralisme à mes yeux essentiel dans une société démocratique. Je tenais donc à rappeler certains faits.

Certes, je ne suis pas Docteur en droit public comparé et n'ai d'ailleurs jamais prétendu l'être. Mais je suis Docteur en civilisation américaine, diplômé de la Sorbonne-Paris IV (ma thèse soutenue sous la direction de Jean-Robert Rougé en 1993 fait plus de 1 000 pages et a bien fait l'objet d'un erratum sur les références lors de sa soutenance au cours de laquelle a été saluée son approche novatrice et ma compétence de chercheur), j'ai été boursier Fullbright dans un programme sur la constitution américaine, je suis chercheur au sein du Thucydide, j'ai très longtemps été membre de l'Association française des études américaines, je suis maître de conférence à l'Université Paris 2 Assas où mes travaux de recherches concernent bien le droit public américain et les relations internationales, même si la division administrative interne me rattache au Pôle langues (c'est d'ailleurs l'objet de la mise à jour d'Arrêt sur images, qui corrige ainsi son erreur préalable sur mes compétences de recherches et précise que je suis enseignant, non pas "de" langues, mais "en" langues). 

À ce titre, je ne suis pas tributaire des approximations qui sont faites par les médias dans la présentation de mon statut, présentation à laquelle nous n'avons pas toujours accès et qui n'est souvent pas corrigée comme d'autres peuvent en témoigner. Je pense connaître mes sujets et les transmettre aux étudiants et au public à travers mes interventions dans un format pédagogique. Je rappelle que l'emploi du temps d'un maître de conférence est précisément fait pour lui permettre, en tant que chercheur, d'écrire des livres et de se rendre disponible lorsque les médias le consultent (les interventions des experts que l'on voit en télé, entend en radio où lit dans les journaux ne sont généralement pas rémunérées, précisons-le). Cela fait partie de notre travail et je reste humble face aux nombreuses autres publications de mes collègues enseignants de l'Université d' Assas.

Je rappelle que j'ai publié plus de 20 livres consacrés à la politique américaine. Aucun, j'insiste sur ce terme, aucun de mes livres n'a jamais été attaqué pour plagiat. Si des références ou des sources manquent - ce qui est rare au regard du peu d'exemples donnés dans cet article en relation avec le nombre de pages que j'ai pu écrire- je fais bien volontiers mon mea culpa et je fais corriger les rééditions. Le livre American Law Made Simple destiné aux étudiants, illustré par un co-auteur, a ouvertement pour objet de proposer une grande pluralité de textes et de documents de sources diverses à des fins pédagogiques. Les sources ont été corrigées lorsque des oublis de références sont apparus. Saluons d'ailleurs les éditions Ellipses qui réagissent très vite lorsqu'un oubli de sources est repéré après publication et n'hésitent pas à publier une seconde édition, comme cela a été le cas avec cet ouvrage. Enfin, je ne peux laisser écrire que j'aurais plagié un chapitre du livre US Constitution For Dummies (publié pour la première fois en 2006) alors que l'édition de mon livre est bien antérieure à cette publication (en 1991).

Quant à mes tweets, je rappelle que j'en ai publiés plus de 55 000 à ce jour, rapportés aux quelques tweets contestés dans cet article pour l'emprunt maladroit d'une photo et pour lesquels j'ai présenté des excuses publiques. Contrairement à ce qui est écrit, la RTS m'a d'ailleurs invité de nouveau à participer à leurs émissions les 18 janvier 2022 et 24 février 2022, et j'ai décliné les deux invitations (comme je refuse beaucoup d'autres sollicitations et comme je ne suis intervenu qu'une fois en deux ans et en visio-conférence sur BFMTV alors qu'il est écrit que j'y passe tout mon temps…). Je ne suis donc pas "banni" de la RTS : je refuse de travailler avec eux (lire ici la réponse du journaliste de la RTS Jordan Davis, ndlr). Au-delà du caractère disproportionné des accusations dont je fais l'objet, je lis dans cet article avec stupeur qu'un de mes détracteurs -je l'ai appris-, sous couvert d'anonymat, avait été jusqu'à contacter des éditeurs de mes livres. Il a été demandé à l'un d'entre eux, qui n'était pas du tout concerné par les reproches de« plagiat » qui me sont formulés, de se positionner : comment ne pas sous-entendre "arrêtez de le publier" ? La liberté d'expression ne doit pas être à sens unique et je remercie mes éditeurs ainsi que la communauté universitaire pour leur soutien dans ce contexte.

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