Dupond-Moretti fait-il "fuiter" ses propres affaires ?
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Dupond-Moretti fait-il "fuiter" ses propres affaires ?

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Alors qu'Éric Dupond-Moretti était concerné par plusieurs enquêtes en cours de Mediapart et du Huffington Post, les informations sont sorties juste avant dans Le Point et L'Opinion, avec une défense en bonne et due forme du ministre. Mediapart flaire l'opération de communication. Le cabinet nie toute intervention.

Le ministre de la Justice instrumentalise-t-il certains médias contre d'autres ? En juillet dernier, son cabinet est contacté par Mediapart pour obtenir des réponses sur une affaire embarrassante : le garde des Sceaux aurait "omis" de déclarer 300 000 euros de droits d'auteur au fisc, ainsi qu'à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Une somme sur laquelle, selon les calculs du journal, le ministre aurait dû être imposé à hauteur de 180.000 euros. Mais alors que Mediapart s'apprête à publier son enquête, le journal L'Opinion lui grille la priorité. Dans un article publié le 7 juillet, intitulé "Un « oubli » de 180 000 euros oblige Éric Dupond-Moretti à rectifier sa déclaration fiscale", le journal raconte la même histoire que Mediapart... avec une demi-heure d'avance, à 14 h 11, alors que Mediapart sort son article à 14 h 47. 

Mediapart dénonce une opération de communication

Mediapart a-t-il perdu la course au scoop ? Pas exactement, selon la rédaction du journal, qui a publié un billet de blog accusant le ministre et L'Opinion d'avoir réalisé une "master class de communication". Auprès d'ASI, Fabrice Arfi explique : "C'était un billet énervé, et qui se voulait transparent, pour que les gens comprennent la fabrique de l'information." Selon le journaliste, co-auteur de l'enquête sur les errances fiscales du ministre, le cabinet d'Éric Dupond-Moretti aurait tout simplement fait fuiter le contenu de l'enquête de Fabrice Arfi et ses réponses à L'Opinion, pour court-circuiter Mediapart : "Ça faisait des jours qu’on était sur cette histoire. Nous avons envoyé nos questions à son chargé de communication, avec une deadline. Nous laissons en général au minimum 24 heures pour répondre, c'est une règle déontologique." 

Mais alors que la deadline approche à grands pas, et que Mediapart a déjà envoyé une relance au ministre, Fabrice Arfi découvre l'article de L'Opinion, suivi quelques minutes après, dans sa messagerie, des réponses tant attendues du cabinet du ministre... "Les réponses qu'ils nous ont envoyées et celles que rapporte L'Opinion sont exactement les mêmes. Et il y avait une grosse erreur dans la première version de l'article de L'Opinion, qui confondait le montant du revenu non déclaré, 300 000 euros, avec celui de l'impôt qu'il aurait dû payer dessus, 180 000 euros." Aucune archive de cette première version n'existe, mais le titre de L'Opinion mentionne encore un "oubli" de 180 000 euros. 

Ce n'est pas la première fois que Mediapart se fait chiper un scoop. En septembre, le journal s'apprête à révéler, en collaboration avec le Huffington Post, qu'Éric Dupond-Moretti est visé par la plainte d'une consœur, Maître Nathalie Tomasini. L'avocate accuse Dupond-Moretti, alors qu'il était encore avocat - il est nommé ministre le 6 juillet 2020 - de l'avoir insultée et menacée physiquement en marge d'un procès en février 2020. Tomasini, rendue célèbre pour avoir défendu Jacqueline Sauvage, accuse Dupond-Moretti de l'avoir traitée de "saloperie de pute", de "honte du barreau" et d'avoir levé un poing menaçant dans sa direction. C'est cette fois Sophie Boutboul, journaliste indépendante, qui livre l'enquête à Mediapart. "J’ai envoyé par mail mes questions au cabinet d'Éric Dupont-Moretti vers 16 h le 21 septembre, en expliquant que nous allions publier le lendemain dans l'après-midi. Ça leur donnait 24 heures pour répondre", se souvient la journaliste pour ASI. Alors que les réponses du cabinet du ministre se font attendre, c'est Le Point qui publie l'information en premier le lendemain matin, à 9 h 41, avec les éléments de réponses de Dupond-Moretti. 

Le Point reproduit in extenso la réponse du ministre

"J'ai reçu les réponses du cabinet à 8 h 46, cinq minutes avant la publication du Point", regrette Sophie Boutboul, qui publie son enquête peu après, enrichie de la défense d'Éric Dupond-Moretti. Mediapart assure par ailleurs que la première version de l'article du Point ne comportait pas le détail des faits reprochés au ministre, mais simplement sa réponse au dépôt de plainte de sa consoeur. Le journal l'avait par ailleurs indiqué dès la publication de son travail dans sa  "boîte noire", rubrique consacrée aux coulisses de ses enquêtes : "Nous avons interrogé l'entourage d'Éric Dupond-Moretti mardi après-midi par mail et par SMS. Mercredi matin, peu après avoir reçu la réponse, l'information est aussitôt sortie sur le site du Point, avec pour seuls détails les réponses de l'entourage du ministre." 

L'article du Point reproduit en effet in extenso la réponse du ministre, formulée sous forme de communiqué. En substance, ce dernier estime que la plainte de Nathalie Tomasini relève d'un vieux conflit entre les deux avocats, accusant sa consœur : "Cette plainte tardive n’est que l’aboutissement d’une tentative de chantage qui n’a pas fonctionné." Le 6 octobre, la plainte de Maître Tomasini a finalement été classée sans suite par le parquet d'Évreux.

Joint par téléphone, l'auteur de l'article du Point Aziz Zemouri nous a simplement indiqué, après avoir traité l'équipe d'ASI de "bande d'incapables", qu'il publierait sur son compte Twitter les éléments qui prouvent qu'il enquêtait sur cette plainte avant Mediapart. De son côté, le conseiller presse du ministre nie toute interférence dans les enquêtes de Mediapart : "Je suis assez frappé que Mediapart cherche à connaître les sources de ses confrères. Par ailleurs, ce qui ressort des articles du Point ou de L'Opinion n'est pas de la communication, mais de l'information. Je ne sais pas qui a informé Mediapart, pas plus que je ne sais qui a informé Le Point ou L'Opinion. Chercher les sources des journalistes est une ligne rouge à ne pas franchir."

Le ministre n'a pas eu à s'expliquer sur ces deux affaires dans les médias qui l'ont interrogé récemment. Ni Jean-Jacques Bourdin le 8 septembre (à ce moment-là, seule l'affaire de l'omission fiscale était publique), ni Gala le 23 septembre, ni Le Figaro le 26 septembre, ni BFMTV (qui l'a reçu pendant deux heures) le 6 octobre... ne l'ont interrogé sur ces sujets. La chaîne d'info s'est contentée de le questionner sur une troisième affaire, celle qui lui vaut une mise en examen  pour "prise illégale d'intérêts" devant la Cour de justice de la République - il aurait utilisé ses fonctions de ministre pour mettre en cause des juges avec lesquels il était en conflit lorsqu'il était avocat. Éric Dupond-Moretti s'est contenté de répondre que la situation était "très difficile à supporter", sans apporter aucune réponse sur le fond.

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