Cultiver sans eau ? La fausse solution miracle des médias
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Cultiver sans eau ? La fausse solution miracle des médias

Reportages trompeurs sur un maraîcher francilien

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Du "Parisien" à BFMTV, en passant par TF1 et RMC, il a été difficile de passer à côté de ces "tomates qui poussent sans eau" chez un maraîcher francilien. Montages biaisés, propos hors-contexte et commentaires journalistiques trompeurs : la réalité derrière cette "solution" miracle est toute autre.

À peine arrivé dans les champs et l'on met déjà les mains dans la terre. Le sol, à nu, raconte un climat aride qu'on devine hostile à la vie végétale. La sécheresse est palpable. Et pourtant, ici, patates douces, tomates, oignons et salades poussent "sans une goutte d'eau". "Quelle sécheresse ? Vous voyez de la sécheresse ici ? Regardez mes tomates, elles n’ont jamais été aussi belles !" s'exclame Marc Mascetti, maraîcher à Marcoussis (Essonne), dans un reportage vidéo du Parisien publié le 2 août 2022.

Malgré la terre sèche," les tomates poussent à profusion" raconte un journaliste de TF1 dans un reportage publié le même jour sur la même exploitation agricole. Pour RMC, alors que la sécheresse actuelle est historique en France, cela "n'a pas d'incidence sur les cultures de Marco (Marc, ndlr) Mascetti", car ce dernier aurait trouvé "la solution, ses légumes n'ont pas besoin d'eau, tout simplement". Quelques jours auparavant, c'est BFMTV qui nous présentait déjà ce maraîcher, pour qui "cultiver des plantes sans eau, c'est un défi de longue date".

Depuis sa publication, la vidéo de ce reportage du Parisien a fait plus d'un million de vues sur YouTube – et près de 3000 commentaires. Un sujet qui, en ces temps de canicule, a de quoi attiser les curiosités... et les critiques. Entre sous-entendus, approximations et erreurs, ces reportages présentent chacun différents biais. Même si BFMTV, TF1 et RMC parlent de certains avantages et risques de ce modèle de production, tous parlent d'un maraîchage "sans eau". Aucun végétal ne peut pousser et vivre sans eau. Et il n'existe pas, en agriculture biologique, de solution universelle, mais uniquement des réponses locales et spécifiques.

"Dès le titre, c'est faux"

"Dès le titre, c'est faux. On n'a jamais dit qu'on cultivait sans eau, mais bien sans irrigation, ce n'est pas du tout la même chose !", explique à ASI la maraîchère Arlette Mascetti, jointe par téléphone alors qu'elle travaille dans ses cultures. Elle dénonce un reportage mensonger. "Dire que les légumes poussent sans eau, c'est quelque chose qui est tellement déraisonné [...] Nos légumes ont des besoins en eau, et on est là, jardiniers, pour y répondre", s'indigne Olivier Puech, jardinier amateur, dans une vidéo en réaction au reportage du Parisien, et vue plus de 500 000 fois.

Les informations étaient pourtant clairement exposées sur le site de soutien à la famille Mascetti, créé pour les aider à la suite de l'incendie de leur grange. On y retrouve l'explication d'une "autre agriculture" faite "sans irrigation [et] sans arrosage" mais qui "dépend totalement des précipitations".

"À partir du moment où une plante a ses racines dans la terre, elle consomme de l'eau. Et toute terre a, à des degrés divers, une réserve utile d'eau, en particulier les terres argileuses. Le journaliste se perd dans les propos de l'agriculteur et mélange la notion de conduire des cultures sans irrigation, et sans eau", développe auprès d'Arrêt sur images Nicole Ouvrard, ingénieure agronome et directrice des rédactions d'Agra Presse.

"En 28 ans, on a dû réussir à peine une dizaine de saisons de tomates"

Dans le reportage de TF1, le journaliste explique que, pour cet agriculteur "qui fait pousser des légumes sans eau [...] le rendement, qu'on oppose souvent à ce type de culture, est au rendez-vous." Une affirmation audacieuse, avancée sans aucune information (chiffres, quantités, variétés...), et accompagnée de l'image de nombreuses tomates - a priori invendables - qui jonchent le sol.

Le Parisien met en avant des patates douces de plus d'un kilo et des plants de tomates qui donneraient près de dix kilos par pied. Mais, comme l'a fait TF1, sans donner d'informations sur les variétés, le type de plants, ni aucun chiffre sur la production de l'exploitation et son rendement, comment pouvoir prétendre avoir là une "solution" ?

Ces reportages élogieux omettent surtout le fait que la famille Mascetti a fait le choix d'une méthode de maraîchage sans irrigation ni arrosage qui rend l'exploitation vulnérable aux aléas climatiques. "En vingt-huit ans, on a dû réussir à peine une dizaine de saisons de tomates [...] cette année, on en a, mais on ne sait pas combien de temps ça va durer", précisait Marc Mascetti à France 3 en 2015. Un choix de méthode aux conséquences parfois lourdes, la production de tomates ayant été remise en question suivant les années.

Il suffirait de faire "sans"

Dans le récit du Parisien, on croirait presque qu'il suffit de "faire sans" (engrais, pesticides, irrigation) pour que les légumes poussent tout seuls et résistent à la sécheresse. Mais bien qu'il ne dépense ni temps ni argent dans l'irrigation, dans les pesticides ou les engrais, cela implique une contrepartie bien peu évoquée: beaucoup de travail toute l'année. Pour Nicole Ouvrard, "les images sont traîtresses" et pas exemptes de contradiction : "C'est tout le contraire, plus on va vers l'agroécologie, plus cela demande d'observer et de suivre ses productions. Cela demande plus de temps et d'adaptation à chaque situation. Les contreparties à ces choix de modes de production sont conséquentes en termes de temps de travail manuel"

Les reportages mobilisent aussi l'argument d'un savoir-faire qui a traversé le temps et se transmet "depuis trois générations". De quoi rajouter une dimension mythique à un sujet déjà bien enrobé d'approximations. Si Marc Mascetti dit tenir certaines techniques de production de son grand-père, c'est en fait parce que, comme le relatait Libération en... 2013, il a renoncé aux intrants chimiques utilisés par son père, qui avait "adopté l'agriculture intensive en vogue pendant les Trente Glorieuses et les intrants chimiques afférents"

La solution face à la sécheresse : ne pas arroser

Selon le reportage du Parisien, "alors que la France est frappée par une sécheresse intense, ce maraîcher a trouvé la solution : il n'arrose pas ses légumes." Mais si la famille Mascetti peut se passer d'irrigation -sans parler ici des questions de rendements - c'est justement parce qu'elle se trouve dans des conditions spécifiques qui le permettent : taux d'humidité, pluviométrie, température et chaleur.

"Je trouve ça dingue qu'à aucun moment, on explique que selon la région, le climat, le type de sol, l'exposition, etc... la situation peut être radicalement différente ! Non non, on laisse croire qu'il suffit de ne pas arroser", s'indigne Maud Roulot, jardinière amateure et créatrice de contenu web, spécialisée dans l'autoproduction alimentaire, dans une vidéo elle aussi très partagée (près de 250 000 vues). Marc Mascetti lui-même ne disait pas autre chose le 7 août à Franceinfo, quand il expliquait que ce n'est pas une solution pour tous les types de sol et que cela ne peut fonctionner partout. Ce que confirmait Patrick Bertuzzi, de l'INRAE, interviewé pour une bande dessinée de l'artiste Fiamma Luzzati publiée en 2017 sur son "BD blog" scientifique dans le Monde.

À la question d'une solution miracle, Nicole Ouvrard clarifie les choses : "Avant, quand on avait LA solution, c'était la solution chimique qui permettait d'uniformiser les techniques et de les appliquer partout. Toute l'approche aujourd'hui des instituts techniques est de reprendre en compte le contexte d'une région pour adapter la technique aux sols. LA solution n'existe plus."

Agriculture bio = sain mais inefficace ?

Dans sa vidéo faite à la suite du reportage du Parisien, Benoît Le Baube, maraîcher et fondateur du projet agrobiologique La Ferme de Cagnolle, dénonce ces récits qui font croire qu'il n'y a que l'agro-industrie qui peut produire des légumes en grande quantité, forcément de mauvaise qualité, alors que l'agriculture bio ne pourrait produire des légumes sains qu'avec des mauvais rendements.

"Je ne suis pas d'accord. Nous, on produit énormément, on a des très bons rendements, et la qualité des légumes est au rendez-vous", précise-t-il dans sa vidéo vue près de 200 000 fois. Au-delà de sa propre expérience, il cite un article de Mediapart décrivant un maraîchage qui considère les sols vivants et serait à même de faire face à la sécheresse tout en produisant en quantité des légumes sains.

Un traitement médiatique dommageable

"À la suite de ce reportage du Parisien, c'est complètement parti en cacahuète, et on doit faire face à une énorme campagne de critique et de dénigrement !" confie à ASI, Arlette Mascetti. D'autant que le sujet a été repris tel quel dans de nombreux médias. Face à l'ampleur de la polémique, Marco Mascetti, que France 3 qualifiait de "maraîcher que tout le monde s'arrache" en 2015, ne souhaite plus parler aux médias et se concentrer sur l'essentiel : ses légumes. Pour Maud Roulot, c'est un bon exemple de "l'ignorance de ces journalistes qui cherchent en fait juste à faire le buzz sans même comprendre de quoi ils parlent", précise-t-elle dans sa vidéo.

Nicole Ouvrard est aussi l'ancienne directrice de l'Association des journalistes de l'agriculture et de l'alimentation (AFJA), qui a pour objectif de réunir des journalistes spécialisés et généralistes pour se former à la complexité de ces sujets. Pour elle, l'exemple est parlant. "C'est fréquent que ce genre de sujet soit traité de façon polémique, partielle ou subjective, ou si les journalistes ont déjà en tête ce qu'ils veulent dire avant même de commencer l'enquête. Or, dans ce cas-là, on est dans le spectacle, pas dans le journalisme, ce qui me pose vraiment question". Un questionnement qu'elle adresse aussi aux rédactions qui ne donnent pas forcément aux journalistes le temps nécessaire à la compréhension des enjeux et au recoupement des sources, "alors que c'est là le cœur du métier", conclut-t-elle.

Contactées, les rédactions du Parisien, de BFMTV et de TF1 n'ont pas donné suite à nos sollicitations.


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