Paty : les analyses surprenantes de la presse progressiste US
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Paty : les analyses surprenantes de la presse progressiste US

Le New York Times et le Washington Post oublient les enjeux du djihadisme

La couverture de l'assassinat de Samuel Paty par le New York Times et le Washington Post, quotidiens de référence américains, ont suscité beaucoup d'indignation en France. Entre grilles de lecture inadaptées, mais aussi réalités dures à entendre, décryptage d'une incompréhension.

"Shame on you, New York Times!!!" ("Honte à vous, New York Times!!!") Ce n'est pas tous les jours que l'on voit Jacques Attali s'indigner contre la référence du journalisme américain. Mais il faut dire que la couverture de l'assassinat de Samuel Paty par le quotidien, et par son concurrent le Washington Post, a soulevé beaucoup de questions. En France et ailleurs, parmi ceux opposés à la ligne progressiste des quotidiens, mais au-delà. Tour d'horizon.

Titre étrange du New York Times

La tendance est donnée dès le premier article publié sur l'attaque par le New York Times. L'article, paru au soir du 16 octobre, quelques heures après l'assassinat de Samuel Paty, et qui relate de façon plutôt équilibrée ce qu'il est possible de savoir à ce moment-là, est titré d'un étrange "French Police Shoot and Kill Man After a Fatal Knife Attack on the Street", "La police française abat et tue un homme après une attaque fatale au couteau dans la rue". Vue comme ça, l'attaque ressemble à une bavure policière. Ce qui crée des réactions épidermiques, d'abord chez ceux pour qui les grands quotidiens américains représentent un contre-modèle. Claire Lehmann, la fondatrice du site australien et libertarien Quillette (on vous en parlait ici), ouvre le bal dans le monde anglo-saxon : "Un professeur de collège a été décapité pour blasphème en France - le pays le plus laïc de tous - et le New York Times le présente comme ça", décrit-elle dans un tweet reprenant le titre, partagé 25 000 fois. 

En France, ils sont nombreux à réagir sur Twitter : "de l’art du déni dans la presse multiculturaliste américaine", commente ainsi la journaliste conservatrice du FigaroVox Eugénie Bastié, tandis que le journaliste de Marianne Hadrien Mathoux y voit l'"illustration" que "la neutralité journalistique n'existe pas" : "Le New York Times parvient, grâce à ce titre factuellement exact sur l’attentat de Conflans, à donner une vision de la réalité conforme à sa ligne éditoriale : cracher en continu sur la France et ses valeurs." Moins engagés sur ces questions, le journaliste de BFMTV Cédric Fraîche, et le chercheur spécialisé dans l'histoire du journalisme Alexis Lévrier s'étonnent aussi : "Étrange présentation des faits par le @nytimes pour qui le fait principal, c’est que la police ait abattu le terroriste", commente le premier, tandis que le second se désole : "Le @nytimes, qui ne publie plus de caricature depuis l'an dernier, choisit aujourd'hui de victimiser un terroriste qui a tué pour un dessin de presse. Comment ce grand journal, si indépendant à l'égard du pouvoir politique, peut-il être aussi servile à l'égard des religions?"

Parmi les commentaires au tweet de ce dernier, d'autres internautes font remarquer que la présentation des faits par le New York Times, sur Twitter, était plus équilibrée : "Un homme armé d'un couteau a décapité un professeur à proximité d'une école, dans une banlieue au nord de Paris, et a ensuite été abattu par la police. Un officier de police a confirmé que la victime était un professeur d'histoire qui avait montré des caricatures du prophète Mahomet en classe." Pour autant, elle n'explique pas le choix du titre. Celui-ci a d'ailleurs été modifié, plusieurs fois. Comme on peut le constater à l'aide de l'outil Wayback Machine, qui permet de remonter le fil des archivages d'une page web, une première version de l'article est mise en ligne rapidement après les faits. Le vendredi 16 octobre à 21h31, celle-ci est encore très courte, mais les informations données dans le tweet y sont déjà confirmées, le choix du titre ne s'explique donc pas par des informations parcellaires. Dans la soirée, le titre devient  "French Police Fatally Shoot Man Who Beheaded Teacher on the Street", " La police française abat un homme qui a décapité un professeur dans la rue". Ce qui établit davantage la nature de l'assassinat de Samuel Paty, mais continue à mettre l'accent sur la mort de l'assaillant - avec une confusion supplémentaire, car le chapô, visible immédiatement sous le titre, évoque "la victime" , sans qu'on sache, dans le contexte, de laquelle il s'agit. Enfin, le dimanche 18 au soir, après la levée de boucliers, le titre est modifié en "Man Beheads Teacher on the Street in France and Is Killed by Police", "Un homme décapite un professeur dans la rue en France et est tué par la police." Le New York Times précise également sur la page de l'article que celui-ci a été publié dans le quotidien papier le 17 octobre, soit le lendemain du meurtre, sous le titre "Man Kills Teacher In Paris Suburb, Decapitating Him", "Un homme tue un professeur dans une banlieue de Paris, et le décapite".

"Une cécité déroutante"

Seul couac ? Non. D'autres critiques remontent à intervalles réguliers, à propos de plusieurs articles. Un consultant en déradicalisation britannique s'interroge sur la distance prise, dans le New York Times, avec les déclarations d'Emmanuel Macron, quand ce dernier décrit l'attaque comme terroriste et islamiste. "D'après le New York Times, Macron « s'empare » de la « nature symbolique » du meurtre de Samuel Paty, « reprenant des thèmes anti-islamistes ». Peut-être qu'il est simplement... Écoutez-moi jusqu'au bout... En train de décrire de façon exacte ce qui s'est passé ?" La chute d'un autre article du New York Times, publié le 19 octobre, provoque quelques réactions agacées sur Twitter, parce qu'elle remet en cause le fait de montrer les caricatures, et les choix pédagogiques de Samuel Paty, via la parole de deux chercheurs français. 

Le 21 octobre, deux chercheurs à l'université américaine de Princeton spécialisés dans l'étude du Proche-Orient et du djihadisme, Bernard Haykel et Hugo Micheron, donnent corps à ces interrogations via une tribune, dans le Monde. Ils y analysent la couverture de la mort de Samuel Paty par la presse américaine, progressiste comme conservatrice. L'occasion pour eux de constater la "polarisation en cours de la politique américaine" et surtout ce qu'ils appellent "une cécité déroutante face au phénomène du djihadisme dans l’Hexagone." Revenant rapidement sur le titre litigieux, ils signalent également que "dans les articles du New York Times comme du Washington Post, les deux journaux les plus influents à gauche, le terme « djihadisme » n’apparaît jamais", celui d'« islamisme » très peu. Les chercheurs s'interrogent également sur une dépêche de l'Associated Press, reprise par le Washington Post, qui pose l'interdiction de la représentation du prophète comme un tabou absolu dans l'ensemble de l'islam - alors que celle-ci, selon eux, est surtout une revendication des salafistes -, et cite longuement, quasiment comme une source légitime, le blog de Ramzan Kadyrov, le dictateur de la Tchétchénie, connu notamment pour sa répression des homosexuels, qui appelle à la modération et donne des conseils à la France sur la "gestion des relations interethniques et interreligieuses"

Conclusion des chercheurs, cette euphémisation du problème djihadiste correspond à "deux préoccupations majeures de la gauche américaine" : occulter des nouvelles susceptibles d'aider Trump dans le cadre de la présidentielle, et protéger les minorités, suite notamment au mouvement Black Lives Matter, avec "l’idée d’un traitement médiatique spécifique pour l’islam, dans le cadre de la lutte contre un racisme « systémique »", les musulmans étant considérés comme faisant partie des "« Noirs, indigènes, personnes de couleur » ou Bipoc (Black, Indigenous, Persons of Color)" : "Face à ces nouvelles préoccupations, qui définissent désormais de nouveaux canons intellectuels pour une large part de la gauche américaine, la liberté d’expression doit s’incliner devant les faits sélectifs. Au nom de la justice sociale, la priorité est à la « bonne parole » (correct speech) et non plus à la liberté de parole (free speech)."

Malaise face aux caricatures

Qu'en penser ? Effectivement, certains titres du New York Times, comme ceux cités plus haut, ou du Washington Post - dont le correspondant à Paris, James McAuley, publie une analyse de la situation française sous le titre "Instead of fighting systemic racism, France wants to « reform Islam»", "Au lieu de combattre le racisme systémique, la France veut «réformer l'Islam»" - rappellent la grille de lecture, inadaptée en l'occurrence, de Black Lives Matter. Comme l'indiquent les chercheurs, le terme "djihadisme" n'apparaît pas dans le corpus d'articles publiés depuis l'assassinat, et "islamisme" est systématiquement mis à distance, uniquement cité dans la bouche de représentants gouvernementaux ou de politiques (par exemple Marine Le Pen dans cet article). Bon connaisseurs de la France - le bureau du New York Times est à Paris et comprend des journalistes français, le correspondant du Washington Post McAuley est spécialiste de l'histoire française - les journalistes américains prennent la peine de contextualiser l'attaque au travers des tensions propres à la société française, ghettoïsation d'une partie de la société, tensions autour de la laïcité à la française et du voile, et discours récent d'Emmanuel Macron autour de la question du séparatisme. Mais en minorant sa composante islamiste et djihadiste -même si les attentats récents sont rappelés, ainsi que le nombre de leurs victimes, 260 - et en développant peu les éléments de l'enquête en cours. 

Par ailleurs, une incompréhension par rapport à la question des caricatures transparaît à plusieurs reprises. Le Washington Post fait état dans deux articles de "l'interdiction" de représenter le prophète, mais ne rappelle pas d'éléments sur la place de la caricature en France, ou sur la conformité du cours de Samuel Paty au programme et aux préconisations de l'éducation nationale. Les réserves que James McAuley, a pu exprimer sur Charlie Hebdo et ses caricatures par le passé apparaissent dans certaines tournures de phrases : "Whereas Charlie Hebdo relishes causing offense in its pursuit of free speech, Paty — according to the accounts of those who knew him — did not." / "Alors que Charlie Hebdo prend plaisir à offenser dans sa recherche de liberté d'expression, ce n'était pas le cas pour Paty - d'après les récits de ceux qui l'ont connu", explique-t-il dans un article paru le 21 octobre. Dans l'article du New York Times du 19 octobre, cité plus haut, le débat est finalement ramené à l'opportunité ou non de montrer les caricatures. Mais ce point de vue n'est pas récent. En 2015 déjà, la question de publier les caricatures de Mahomet ou pas, et leur analyse, divisait la presse anglo-saxonne. Les caricatures de Charlie Hebdo, et notamment celles autour du jeune Aylan, mort à 5 ans en tentant de rejoindre l'Europe, avaient provoqué la même année un scandale, donnant lieu à une explication de texte dans les pages du New York Times.

"mon métier n'est pas de recycler le point de vue de votre gouvernement"

Mais la presse progressiste américaine, au-delà des erreurs d'analyse, constitue un miroir qui présente crûment des réalités désagréables. Un autre titre, cette fois du Washington Post, a fait réagir journalistes et responsables politiques sur Twitter : "France mourns teacher Samuel Paty as government mobilizes against Muslim groups" / "La France pleure le professeur Samuel Paty pendant que le gouvernement se mobilise contre des groupes musulmans". "« Against Muslim groups ». Sérieux, le @washingtonpost, vous osez titrer comme ça ? Vous vous rendez vraiment compte ?" réagit le directeur de publication du journal La Vie Jean-Pierre Denis, tandis que la polémiste et réalisatrice Caroline Fourest s'indigne, de même que l'eurodéputée LREM Nathalie Loiseau : "« Against Muslim groups » ? Don’t you understand that the government mobilizes against groups openly supportive of radical violent action targeting innocent civilians ?" / "« Against Muslim groups » ? Ne comprenez-vous pas que le gouvernement se mobilise contre des groupes qui soutiennent ouvertement des actions radicales et violentes contre des civils innocents ?" Ce à quoi le journaliste répond (en anglais) : "Merci de me lire, Nathalie Loiseau. Mais mon métier est de faire du journalisme, pas de recycler le point de vue de votre gouvernement. Et les groupes en question sont des groupes musulmans que la France a accusé d'être radicaux. Distinction importante, dans la mesure où certains ont déjà reçu des subventions gouvernementales pour leur travail de promotion de bonnes relations civiques."

Et effectivement, l'article fait une distinction nette entre la dissolution d'un groupe en lien avec l'enquête, celui du collectif Cheikh Yassine d'Abdelhakim Sefrioui, et les mesures qui ciblent des groupes dont les liens avec l'affaire sont inexistants, comme celles contre le CCIF et Baraka City (ASI a ainsi récemment consacré un article à chacun d'entre eux). Parallèlement, le New York Times signale dans un article du 21 octobre que "plusieurs personnalités, critiques des actions gouvernementales passées contre les musulmans, ne souhaitaient pas s'exprimer quand elles ont été contactées par un journaliste." Si l'interprétation de ce refus de s'exprimer (" (...) le pays a été emporté par le nationalisme après l'assassinat de M. Paty") - confond "nationalisme" et émotion, reste que ce silence était effectivement à signaler.

Ajout au 28 octobre : dans une réponse à la tribune publiée dans le Monde (visible sous les articles liés à la tribune), le New York Times a donné des précisions sur l'évolution du titre de l'article du 16 octobre, modifié trois fois : la modification qui précisait qu'il s'agissait d'une décapitation a eu lieu le soir-même à 21h48, selon le quotidien, qui donne des explications allant dans le sens de choix faits dans le cadre d'une couverture "live" de l'événement : "Cette modification suivait les vérifications que nous avons menées et qui nous ont permis de confirmer : 1) La nature de l’attaque. 2) La fonction de la victime". Ces informations sont cependant déjà citées dans la première version de l'article, sourçant "des sources officielles citées dans des médias français" confirmées par "un officier de police français" sous anonymat.

Ajout au 3 novembre : Le 1er novembre, l'agence de presse Associated Press a de nouveau été mise en cause au sujet d'un article consacré au terrorisme en France. Initialement intitulé "AP explains : why France incites such anger in Muslim world" / "Pourquoi la France incite à tant de colère dans le monde musulman", il met en avant les raisons pour lesquelles, selon l'agence, la France est particulièrement ciblée alors que le prophète Mahomet est également moqué dans d'autres pays, mettant en avant "son passé colonial brutal, ses lois fermes sur la laïcité, et le franc-parler de son président, vu comme manquant d'égards à la foi musulmane". L'ambivalence du titre au mené l'agence à le modifier, ainsi que son tweet de présentation, avec l'explication suivante : "Ceci remplace un tweet au sujet de la France et du monde musulman qui demandait pourquoi la France «incite à» tant de colère dans le monde musulman. Nous ne souhaitions pas intentionnellement avec ce mot laisser à penser que la France est à l'instigation de la colère contre elle." Le mot a été remplacé dans le titre par un "sparks" / "déclenche" plus neutre, le contenu de la dépêche, rédigée par le bureau parisien de l'AP n'a pas été substantiellement modifié.


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Les doutes de Samuel Paty

 

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