Réforme chômage : "Le mal n'est pas à Bruxelles, mais à l'Elysée"

Arrêt sur images

"Une tuerie". C'est ainsi que le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger, pourtant habituellement modéré, qualifie la réforme de l'assurance-chômage entrée en vigueur le 1er novembre dernier. Mais si c'est une "tuerie", qui est le tueur? Le gouvernem(...)

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L'émission
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  • Avec
    Gérard Filoche et Lauriane Mollier et Frédéric Farah
  • Presentation
    Daniel Schneidermann et Laura Raim
  • Préparation
    Adèle Bellot et Laura Raim
  • Deco-Réalisation
    Sébastien Bourgine et Antoine Streiff
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"Une tuerie". C'est ainsi que le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger, pourtant habituellement modéré, qualifie la réforme de l'assurance-chômage entrée en vigueur le 1er novembre dernier. Mais si c'est une "tuerie", qui est le tueur? Le gouvernement français, ou faut-il voir derrière lui des injonctions irrésistibles de la Commission européenne ? Question à nos trois invités : Frédéric Farah, économiste, co-auteur de "L'introduction inquiète à la Macron-économie" et auteur d'"Europe la grande liquidation démocratique." Gérard Filoche, ex inspecteur du travail, ancien membre du PS, auteur de "Macron ou la casse sociale", et Lauriane Mollier, militante UPR, le parti de François Asselineau qui milite pour le Frexit.

Les "GOPE" Derrière La "mort" de l'Assurance-chômage"?

"Quand le marché est dynamique, il faut retourner à l'emploi" estimait  Muriel Pénicaud, justifiant le 22 octobre sur France Inter sa réforme de l'assurance chômage. "Oui, les règles sont un peu plus dures, mais dans un contexte où il y a de l’emploi", a jugé la ministre du Travail. Faux, répond Gérard Filoche : "ils ont seulement changé les calculs, mais pas le nombre de chômeurs. Nous sommes toujours à 6,6 millions de chômeurs, hors Mayotte", rappelle l'ex inspecteur du travail : "ce n'est pas la 'réforme' c'est la mort de l'assurance chômage", qui n'est plus financée par des cotisations, la part socialisée des salaires, mais par un impôt, la CSG, contrôlée non plus par les partenaires sociaux mais par l'Etat, lequel a ensuite tout le loisir de revoir les allocations à la baisse. 

Qui est responsable de cette étatisation ? Pour Lauriane Mollier, la réforme figure dans les GOPE, les "Grandes Orientations de Politique Économique" de la Commission européenne. "Si on ne les  applique pas, la France est sujette à des amendes qui peuvent aller jusqu'à 0,2% du PIB", affirme la militante de l'UPR.  Frédéric Farah a également trouvé des traces de l'injonction européenne à durcir les règles dans les recommandations de février 2019 issues du "Semestre européen", le système de coordination et de "surveillance" des politiques économiques et budgétaires mis en place en 2011, suite à la crise des dettes souveraines de la zone euro. Mais les Etats ont "une marge de manœuvre énorme" pour refuser de les appliquer, répond Filoche.

La pression structurelle de l'Euro

Pour Farah, la pression qui s'exerce tient moins aux consignes de Bruxelles qu'aux contraintes objectives induites par la monnaie unique : "avec l'euro, on fait disparaître une arme de politique économique fondamentale, le taux de change". Le seul levier restant, en cas de crise, "pour récupérer de la compétitivité", c'est de réduire "le coût du travail." "Comme on ne peut pas tout de suite écraser les salaires, on attaque la part socialisée, c'est à dire les cotisations". Voilà pourquoi "on finance de plus en plus la protection sociale par l'impôt", ce qui laisse la main libre à l'Etat pour durcir les règles. 


"Le mal est à l'élysée"

Filoche considère néanmoins que son adversaire n'est pas l'UE mais "le capitalisme en Europe". Et même que "l'UE a parfois permis de s'opposer à des choix capitalistes, comme sur la durée du travail" : En 2008, c'est "le parlement européen" qui "s'oppose à la semaine de 65 heures voulue par Nicolas Sarkozy, alors président du conseil européen".  Quant à Macron, "il va bien plus loin dans ses ordonnances que ce que demandent les recommandations européennes (...) le mal est à l'Elysée !". Si  le zèle néolibéral du président actuel ne fait pas débat, Farah insiste sur les implications des arrêts récents ( Laval, Viking) de la Cour de Justice de l'Union européenne entérinant "une hiérarchie des normes" où "les libertés économiques de circulation des capitaux et la libre concurrence prédominent sur les droits sociaux". 

Des exceptions en espagne et au portugal?

Comment expliquer que l'Espagne ait pu récemment augmenter le SMIC? C'est parce que le pays, "très bon élève", avait appliqué toutes les mesures d'austérité extrême demandées par la Commission. Au Portugal, aussi, le gouvernement de gauche "fait le contraire de ce qu'exigent les GOPE, et personne ne leur dit rien", signale Filoche. Mais si le pays a pu "atténuer" l'austérité , c'est au prix d'un dumping fiscal pratiqué "sur le dos des voisins", précise Farah. L'Italie, en revanche, a renoncé au budget de relance que Bruxelles a rejeté en octobre 2018. Mais la France n'est pas l'Italie. Contrairement à Jean-Luc Mélenchon, Filoche estime que rien n’empêcherait un gouvernement (vraiment) de gauche d’augmenter drastiquement le SMIC et de revenir à la retraite à 60 ans en France. Et Lauriane de citer un proverbe chinois : "C’est de dormir toute sa vie que de croire en ses rêves". Farah ne voit pas non plus comment "la gauche pourrait s’accommoder avec une banque centrale indépendante, la libre circulation des capitaux et un droit de la concurrence qui domine les droits sociaux" , principes inscrits dans le marbre des traités européens, qui ne sont modifiables qu'à l'unanimité.

"Bruxelles ne va pas envoyer les chars"

En octobre 2018, la Commission européenne a mis en demeure la France de se conformer au droit de l’Union Européenne et d’ouvrir le secteur des barrages à la concurrence. Pas de quoi effrayer Filoche : "Bruxelles ne va pas envoyer les chars!", s'exclame-t-il, tandis que Lauriane Mollier rappelle qu'en 2008 la France a écopé d'une amende de 10 millions d'euros pour avoir tardé à appliquer la directive autorisant les OGM. Mais pour Filoche, "il faut arrêter de dire 'ça se passe ailleurs'".  C'est aussi au nom d'un internationalisme viscéral qu'il rechigne à orienter ses critiques vers l'UE : "Je suis plus proche d'un ouvrier allemand qui mange du hareng que d'un patron français qui veut me bouffer tout cru".


 

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