Peuple, populaire, populistes : "En 1936, BFMTV aurait pu repérer des ouvriers antisémites"

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Première émission de notre série d'été, consacrée cette année à la notion de peuple. Le peuple, qui a envahi les ronds-points des centres commerciaux, les avenues des grandes villes et les plateaux des chaînes d’info en continu... Il est évidemment questi(...)

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L'émission
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  • Avec
    Mathilde Larrere et Déborah Cohen et Gérard Noiriel
  • Presentation
    Daniel Schneidermann
  • Préparation
    Adèle Bellot
  • Deco-Réalisation
    Sébastien Bourgine et Antoine Streiff
Offert par le vote des abonné.e.s
Première émission de notre série d'été, consacrée cette année à la notion de peuple. Le peuple, qui a envahi les ronds-points des centres commerciaux, les avenues des grandes villes et les plateaux des chaînes d’info en continu... Il est évidemment question du mouvement sans précédent des Gilets jaunes. Quel regard est porté sur le peuple par les voix autorisées des responsables politiques, des intellectuels et des journalistes ? Qu’est-ce que le peuple ? Y a t-il un peuple de droite, un peuple de gauche ? Le peuple est-il uni contre l’élite ? Questions posées à nos deux invités du jour : Gérard Noiriel, historien du monde ouvrier et de l’immigration, auteur de “Une histoire populaire de la France” et de “Les Gilets jaunes à la lumière de l’histoire” ; Déborah Cohen, maîtresse de conférence spécialiste des formes de perception et de la description du monde populaire en France du XVIIIe siècle à la Révolution. Et notre chroniqueuse Mathilde Larrère, historienne des révolutions et de la citoyenneté, reviendra sur le mépris du peuple.

"LES MANIPULATEURS DU DEPART SE RETROUVENT DEBORDES"

A la veille du 17 novembre 2018, début du mouvement des Gilets jaunes, le journaliste de BFMTV Eric Brunet s'enthousiasme de ce qu'il considère comme une "révolte fiscale". Quinze jours plus tard, il se ravise et déplore "les dérapages" de ce mouvement "qu'il ne maîtrise plus".  Paradoxe des chaînes d'infos en continu qui, bien qu'exploitant la violence à des fins d'audimat, s'inquiètent de leur image de marque suite aux nombreuses critiques. Pour Noiriel, il convient ici de prendre le terme "populaire" dans son sens commercial, c'est à dire "touchant un grand public". 

Déborah Cohen revient sur un épisode pré-révolutionnaire : la guerre des farines. D'avril à mai 1775, des émeutes protestent contre la hausse du prix du blé suite aux mauvaises récoltes des années précédentes. Jeune technocrate, libéral économiquement, le contrôleur général des finances Turgot décide de libéraliser le prix du grain jusqu'ici sous le contrôle du Roi. Ça vous rappelle quelque chose ?  Jacquerie, poujadisme, sans-culottes, les comparaisons ont fleuri dans les médias pour décrire le mouvement des Gilets jaunes. Selon Noiriel, si le " mouvement a une part d'originalité", on retrouve, dans la répression violente comme la "criminalisation" des Gilets jaunes, des procédés classiques contribuant à  l'étiolement de la mobilisation. 

Classes laborieuses, classes dangereuses

"Classes laborieuses, classes dangereuses", une expression de 1837 et reprise par l'historien Louis Chevalier. En prenant l'exemple de Jules Joffrin, homme du peuple parmi l'élite du Palais Bourbon, attaqué de toutes parts pour son origine sociale, Mathilde Larrère démontre que la classe populaire est toujours considérée comme un danger lorsqu'elle s'approche du pouvoir "par les urnes comme Joffrin ou par la lutte comme les Gilets jaunes". Misérabilisme, jugement moraux, stratégie de la peur, darwinisme social, les méthodes pour discréditer les Gilets jaunes n'ont pas changé depuis le XIXe siècle. 

Marqués à gauche, Sophia Aram et Guillaume Meurice ont pourtant dépeint les Gilets jaunes comme des "fachos" sur France Inter. Le mouvement a divisé les milieux universitaires et artistiques. En leur temps, comment les philosophes des Lumières analysaient-ils la guerre des farines ? "Ils croyaient à la  la science comme salut de l'humanité et pour eux, le peuple ne pouvait y accéder" explique Déborah Cohen. L'intégration à la fin du XIXe siècle des classes populaires au sein de l'Etat-nation marque l'apparition du racisme social, avec la représentation des paysans comme une "race" à part entière. L'accès à l'écriture est un marqueur fort. La troisième République, le suffrage universel masculin et la généralisation de la presse ont pour conséquence une modification des discours faisant référence au peuple.

"LE PEUPLE C'EST TOUJOURS UNE CONSTRUCTION"

Professionnels de la parole publique et acteurs des mouvement sociaux contribuent aux représentations communes. Or un mouvement populaire n'est jamais "unanime", selon Noiriel, qui explique : "Toute une fraction des mouvements populaires, les non-salariés, était très hostile au Front Populaire". Les non-salariés, ce sont ces paysans, petits patrons et indépendants, qui ne profitent pas des acquis des accords de Matignon en 1936. Se sentant lésés, ils constituent  la base de l'extrême droite. "Les conflits politiques traversent des clivages internes aux classes populaires", note l'historien.

"S'il y avait eu BFMTV en 1936, ils auraient pu repérer des ouvriers antisémites", note Noiriel. L'historien insiste sur la différence entre l'expression privée et publique. Concernant les discours d'extrême droite dans les rangs des Gilets jaunes, il déplore le fait de faire passer des paroles spontanées pour des revendications politiques. Débat autour des images de BFMTV montrant des manifestants entonnant la chanson dieudonnesque de la "quenelle" sur l'air du chant des Partisans. Pour Noiriel, expliquer n'est pas défendre, et l'interprétation diffère selon la classe sociale et le degré de culture politique de chacun. Parler immédiatement d'antisémitisme est un raccourci pouvant être ressenti comme méprisant. 

"La gauche fantasme le peuple"

Pour Déborah Cohen, "il y a une incompréhension à considérer un mouvement à un instant T, alors que par définition c'est quelque chose qui se construit et qui modifie ceux qui le vivent". Les contradictions et les incertitudes sont inhérentes aux mouvements sociaux, composites par nature. "La gauche fantasme le peuple" ajoute t-elle. Confrontée à la réalité et "l'impureté" des masses populaires, cette gauche se retrouve démunie. Sur les ronds-points, ses tentatives d'assemblée se solderont par des échecs en raison du décalage intellectuel. "Le point commun entre les sans-culottes et les Gilets jaunes, c'est que ce sont des mouvements de consommateurs", précise Mathilde Larrère. 

"Dans un groupe dominé, il y a forcément des dominations internes" , ajoute t-elle. Le peuple est donc multiple. Dans ses définitions et sa composition. L'idéalisation d'un exercice du pouvoir sans heurts par le peuple est largement instrumentalisée par Etienne Chouard, professeur d'économie militant pour une démocratie directe et une assemblée constituante tirée au sort, très écouté par certains Gilets jaunes. "Classique, d'une banalité extrême" pour Noiriel. Cohen rappelle que l'idée que le peuple est toujours manipulé est très répandue dans la bourgeoisie.

POPULISTES CONTRE PROGRESSISTES

Noiriel définit le populisme comme "une lutte interne à une élite au nom du peuple". Le mot naît au XIXe siècle pour désigner les révolutionnaires russes. Depuis 15 ans, il sert systématiquement à discréditer toute parole émanant des classes populaires. Entre appropriation et refus du terme, pendant la campagne présidentielle de 2017 Jean-Luc Mélenchon a choisi d'utiliser le mot "les gens". Une preuve de l'incapacité de la gauche à utiliser les termes traditionnels comme "ouvriers ou prolétaires, camarades ou travailleurs" selon Cohen. Un glissement de langage révélateur du glissement de la gauche des luttes sociales vers les luttes sociétales. 

Le mouvement des Gilets jaunes a longtemps refusé les porte-paroles. Une nouveauté dans les mouvements populaires qui souhaitaient accéder à la représentation publique, politique et médiatique. Noiriel : "Avec les réseaux sociaux, les gens ont l'illusion de pouvoir se passer de porte-parole". Cohérence ou suicide politique ?

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