"La trumpification de Macron est délirante"

Arrêt sur images

Lois liberticides pour l'information, journalistes arrêtés et empêchés de travailler , centralisation des médias, président hermétique aux questions de la presse... Adulé par une partie des médias français et internationaux à son arrivée au pouvoir, le Ma(...)

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Lois liberticides pour l'information, journalistes arrêtés et empêchés de travailler , centralisation des médias, président hermétique aux questions de la presse... Adulé par une partie des médias français et internationaux à son arrivée au pouvoir, le Macron libéral a progressivement viré autoritaire. Au point qu'on est en droit de s'interroger : le macronisme est-il compatible avec le journalisme? Pour y répondre, nous recevons l'économiste Julia Cagé, présidente de la société des lecteurs du Monde, la journaliste américaine Mira Kamdar, et la photojournaliste de Taranis News Hannah Nelson, interpellée le 17 novembre.

Après les tractations puis l'adoption en première lecture de la loi Sécurité globale et de son fameux article 24 ; après l'évacuation inhumaine d'un camp de migrants afghans à Saint-Denis puis Place de la République, sous l'oeil des caméras... un nouveau fait divers vient enchevêtrer violences policières et  images amateur : le passage à tabac du producteur Michel Zecler, dans son studio d'enregistrement du XVIIe arrondissement de Paris, par trois policiers... sous l'oeil de la caméra de surveillance placée à l'entrée, et filmée par plusieurs voisins. Le 24 novembre, nous écrivions que "si le pouvoir interdit l'image, il fournit aussitôt, mécaniquement, l'image de cette interdiction. L'image se défend avec la force de l'image, et cette force est invincible." La prédiction s'est réalisée avec une régularité d'horloge.


Face à ces images, aucune mauvaise foi ne résisterait. Alors jeudi 26 novembre, Gérald Darmanin a reconnu face à l'insistance notable d'Anne-Sophie Lapix, en plein 20 heures de France 2, que les policiers qui "déconnent" seraient sanctionnés. Tout en réitérant son soutien "sans faille" aux forces de l'ordre. Une rhétorique de la "brebis galeuse", qui permet de s'éviter une critique systémique de la violence institutionnelle, qui "ne tient plus" face à la déferlante de vidéos implacables, selon la journaliste américaine Mira Kamdar, installée en Seine-Saint-Denis, et qui vient de publier un sévère article sur les restrictions de libertés en France. Julia Cagé, de son côté,  réaffirme  l'aspect systémique de la violence : "S'ils s'autorisent ce genre d'égarement, et le mot est faible,  c'est parce qu'on leur donne l'autorisation.(...) Il faut qu'on s'interroge collectivement sur la manière dont on réforme la police." Hannah Nelson est quant à elle catégorique : "Les choses sont trop grosses pour ne plus êtres vues".

"Ils sont en guerre"

Le 17 novembre dernier, citoyens et journalistes défilent devant l'Assemblée nationale pour protester contre la loi Sécurité globale. Et comme un symbole, c'est à la fin de cette manifestation, organisée pour défendre le droit à informer, que des journalistes sont pris à partie par les forces de l'ordre, au son de "dernière sommation pour les journalistes!" Parmi eux, notre invitée Hannah Nelson, photojournaliste pour Taranis News. Elle ne comprend toujours pas pourquoi elle a été arrêtée : "Je n'ai jamais été dans cette situation récurrente pour les photojournalistes et les vidéastes, où l'on finit par se faire pousser  parce qu'on est "dans le chemin" et qu'on dérange le maintien de l'ordre." Douze heures plus tard, elle sort de garde à vue et s'en tire avec un rappel à la loi et la saisie de son masque à gaz. Une fois de plus : "Depuis juin, j'ai du dépenser 250 à 300 euros de matériel à force de me le faire saisir".

Le gouvernement, lui, admet qu'il mène une bataille de communication contre les vidéastes, qu'ils soient journalistes ou non, au nom de la "contextualisation" des violences. Lors de la séance de discussion de la loi , on a ainsi pu entendre Jean-Michel Fauvergue, ex-patron du Raid et rapporteur du texte, reconnaître que cette loi a pour but de reprendre du terrain dans une "guerre des images" que les pouvoirs publics auraient perdue. Alors tout est bon pour endiguer la diffusion : dissuader les vidéastes, arrêter les journalistes... et leur demander de s'inscrire auprès de la préfecture avant de couvrir les manifestations, comme le suggérait Gérald Darmanin le 18 novembre. Une proposition qui évoque à Mira Kamdar "Victor Orban, et toute une série de chefs d'Etat qui ont à l'origine été élus et dont le gouvernement a méthodiquement procédé à démanteler les bases de leur démocratie (...) en essayant de mettre au pas la presse. L'idée que des journalistes doivent demander la permission au gouvernement avant de faire leur travail est tout simplement incroyable", s'indigne-t-elle, "ça les transforme en instruments de la comm' du gouvernement." L'idée, si absurde qu'elle paraisse, rappelle à Hannah Nelson un souvenir de manifestation : lors du mouvement des Gilets jaunes, en 2018, un policier avait refusé de la laisser entrer avec ses appareils photo au motif qu'elle "n'était pas sur la liste". Oui, une liste, un "tableau Excel avec des noms dessus", dans la main du policier. "C'est resté un grand mystère pour moi", dit-elle.

Le président qui n'aimait pas les journalistes

Si ces dernières semaines ont pu donner l'impression d'une accélération dans la dynamique autoritaire du gouvernement Macron, cette tendance du président, pourtant perçu comme libéral et acclamé par une partie de la presse hexagonale et internationale lors de sa prise de fonction, n'a rien de réellement nouveau. Dès 2018, en pleine affaire Benalla, Macron fustigeait "une presse qui ne cherche plus la vérité (...) un pouvoir médiatique qui veut devenir un pouvoir judiciaire." En septembre dernier, c'était le grand reporter Georges Malbrunot, du Figaro, qui avait droit à une soufflante présidentielle à Beyrouth après avoir divulgué des informations d'intérêt diplomatique. Cette défiance pour la presse est-elle trumpienne ? "Ça fait tout à fait penser à Trump, et c'est tellement difficile pour nous de voir Macron, le jeune beau président, rationnel,  qui parlait science, qui était technocrate, etc... on voit que les modus operandi se rejoignent, c'est assez délirant, la trumpification politique de Macron", s'étonne Mira Kamdar. Du libéralisme à l'autoritarisme, le pont est plus court que prévu.Un climat politique qui fait écho à un degré inédit de concentration économique des médias, avec les dérives sur l'information que résume Julia Cagé: "Si vous êtes citoyen et que vous vous posez la question sur les effets de la 5G (...), vous regardez l'ensemble du paysage médiatique français, vous avez BFM TV, RMC, Libération, possédés par Patrick Drahi -SFR-; de l'autre côté vous avez Xavier Niel - Le Monde, l'Obs, etc-, Free. Même si les journalistes font librement  leur travail, comment pouvez-vous avoir confiance dans une information produite par des gens qui tirent leurs revenus de la 5G? Vous ne pouvez pas. On s'est habitués à consommer de l'information sous perfusion de mécène."

Comment, pour les grands médias français, regagner la crédibilité perdue ? C'est pour cette raison que Julia Cagé a décidé de faire appel... aux citoyens et aux lecteurs, en lançant une souscription, Un bout du monde, visant à prendre une participation dans les médias (explications ici). Médias français muselés par leur gouvernement et par leur dépendance à des propriétaires proches du pouvoir, journalistes indépendants intimidés par les forces de l'ordre, citoyens vidéastes dissuadés de diffuser par des textes législatifs coercitifs : faut-il se tourner vers les journalistes étrangers? Ces derniers mois, les correspondants parisiens des grands médias anglophones ont démontré leur capacité à mettre des mots où leurs confrères français tergiversaient. Et puis, avec l'assassinat de Samuel Paty, une cassure s'est produite. Alors que Macron bandait les muscles universalistes face au séparatisme islamiste, la presse anglophone, biberonnée au multiculturalisme, mettait en cause la responsabilité du dogme séculariste français dans les attaques djihadistes, quitte à commettre quelques erreurs factuelles. Intolérable pour le président, qui décroche son téléphone pour dire ses quatre vérités au New York Times.

Mais Mira Kamdar trouve l'explication des différences culturelles trop simpliste, et rappelle que si le facteur culturel existe, les correspondants à Paris travaillent systématiquement avec des Français et éprouvent quotidiennement le modèle d'un pays dans lequel ils vivent - "Dire que les Anglo-Saxons ne comprennent par le Grand Mystère de la laïcité française... j'ai l'impression que beaucoup de Français se posent également des questions dessus". La collaboratrice de The Atlantic préfère insister sur la tentative de "mise au pas" des rédactions internationales par le président français : "Il n'a pas vraiment réussi son coup (...) et il est voué à échouer. La presse étrangère n'a pas du tout les mêmes intérêts en France, ils ont une vie et des lecteurs et lectrices ailleurs. Ce qu'il pourrait faire, s'il continue dans cette voie, c'est (...) ne pas renouveler les visas, mettre une énorme pression à la presse étrangère en régulant leur accès." Pour Julia Cagé, l'épisode du coup de fil au New York Times est aussi "scandaleux" que révélateur du régime actuel : "Ce n'est pas une interview, avec Ben Smith ; il a pris son téléphone pour râler! Dans quelle démocratie un président de la République engueule un journaliste?! Donald Trump aurait fait ça avec Le Monde, on aurait tous bondi au plafond !" En jouant la carte du chef isolé, en tentant de maîtriser le langage médiatique critique, le président français, conclut Mira Kamdar, est sur une "pente extrêmement dangereuse. (...) Quand on regarde autour de soi dans d'autres pays du monde, on sait jusqu'où et avec quelle rapidité ça peut aller.

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