Inceste : "Il se passe quelque chose d'historique"

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Comment les médias couvrent-ils le sujet de l'inceste ? La psychiatre Muriel Salmona, la sociologue Alice Debauche et la fondatrice de l'association MoiAussiAmnesie Mié Kohiyama reviennent sur les séquences médiatiques qui ont marqué et fait évoluer la co(...)

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Comment les médias couvrent-ils le sujet de l'inceste ? La psychiatre Muriel Salmona, la sociologue Alice Debauche et la fondatrice de l'association MoiAussiAmnesie Mié Kohiyama reviennent sur les séquences médiatiques qui ont marqué et fait évoluer la couverture du sujet.

Depuis la publication du livre de Camille Kouchner, La familia grande (Seuil), la question de l'inceste ressurgit dans les médias, de #MeTooinceste à la prise de parole de plusieurs personnalités, dont le député Bruno Questel.

Pour en parler avec Daniel Schneidermann et Pauline Bock, nous avons invité la psychiatre Muriel Salmona, fondatrice de l'association Mémoire traumatique et victimologie ; la sociologue Alice Debauche, qui enseigne à l’université de Strasbourg et participe à l’enquête Violences et rapports de genre (Virage) et Mié Kohiyama, qui a été journaliste avant de fonder l'association MoiAussiAmnesie qui rassemble les victimes d'amnésie traumatique suite à des violences sexuelles.

Depuis samedi 16 janvier, la déferlante du hashtag #MeTooinceste sur Twitter témoigne du nombre massif de personnes victimes d'inceste dans leur enfance. Victimes et proches de victimes se sont emparées du hashtag pour partager leur expérience : c'est notamment le cas de notre invitée Mié Kohiyama, qui écrit : "J'avais 5 ans. C'était un cousin de 39 ans. 32 ans d'amnésie traumatique", et de Muriel Salmona, qui a tweeté : "J'avais 6 ans et c'est une personne de ma famille qui m'a livrée à des pédocriminels". Daniel Schneidermann souligne la sobriété des témoignages de #MeTooinceste, qui ne mentionnent souvent qu'un âge et une personne (l'adulte incesteur). Muriel Salmona, qui avait pour la première fois pris la parole avec le hashtag #IWas, salue la solidarité du mouvement sur les réseaux sociaux et explique : "On voulait démontrer le caractère intra-familial de ces violences, et briser le déni et la loi du silence." Dans Quotidien le 18 janvier, Madeline Da Silva expliquait la coordination du hashtag avec l'association féministe Nous Toutes : "On voulait libérer les oreilles (...) Les victimes parlent, mais on ne les écoute pas." 

"une couverture médiatique exemplaire"

Pour Mié Kohiyama, le mouvement médiatique, de par le pouvoir d'Olivier Duhamel et le milieu privilégié de Camille Kouchner, "l'explosion a été possible sur les réseaux sociaux" parce que sa parole a été entendue et n'a pas été critiquée comme peut l'être celle d'une victime. "Camille Kouchner n'est pas victime, elle parle de la mécanique de l'inceste et de fait, ça devient un fait de société. Elle parle au nom de ceux qui savent mais qui ne pouvait pas parler." Muriel Salmona reconnaît une "couverture médiatique exemplaire qui n'a pas relayé la culture du viol", ce qui fait que les victimes d'inceste se sentent légitimées pour parler à leur tour. Selon Alice Debauche, "il y avait un ensemble de conditions spécifiques qui ont été réunies, dont l'intérêt médiatique extrêmement important parce qu'il s'agit de personnes connues".

Les médias ont beaucoup repris le chiffre de 10% des français qui affirment avoir subi l'inceste. Est-ce pour autant un chiffre scientifique ? Pas vraiment, selon Alice Debauche, pour qui ce chiffre est une estimation large, qui provient d'un sondage IPSOS commandé par l'association de victimes Face à l'inceste. "Cela inclut les viols et agressions sexuelles, ce qui est assez large (...) Mais agrège aussi des choses plus floues, comme être forcé à visionner un film pornographique, ce qui est un acte grave mais pas la même chose." Elle et ses collègues travaillent sur une enquête plus creusée, sur un échantillon de 27 000 personnes de 20 à 69 ans. Leurs estimations : 5% des femmes et 1% des hommes en France subissent des viols et agressions sexuelles au sein de la famille et de l'entourage proche. "Les chiffres sont toujours sous-estimés," dit Muriel Salmona, citant les enfants handicapés, placés, sans domicile fixe, qui sont "beaucoup plus difficiles à atteindre". Que ce soit 5 ou 10% de la population, dit-elle, "peu importe : c'est énorme".

"il se passe quelque chose d'historique"

Les choses ont tout de même un peu changé. Le 21 janvier, Christine Angot revenait avec émotion et justesse sur son expérience de l'inceste, "difficilement partageable, voire pas du tout", face à Léa Salamé dans la matinale de France Inter. Dans son récit publié en 1999, elle racontait qu’elle a été victime d’inceste par son père. Silence de Léa Salamé pendant qu'elle s'exprime. Mais en novembre 1999, chez Thierry Ardisson sur le plateau de "Tout le Monde en parle", où elle faisait la promotion du livre qui venait de sortir, le présentateur lui reproche de faire du marketing. "Le ton a changé, y compris dans la manière dont les journalistes et animateurs reçoivent le sujet," estime Mié Kohiyama. "Il se passe vraiment quelque chose d'historique en France." Elle observe une réponse des médias étrangers, notamment espagnols, qui ont rapidement repris #MeTooinceste le weekend dernier. La vague d'indignation que l'on a observée à la suite des propos d'Alain Finkielkraut sur LCI en janvier - il questionnait le "consentement" des victimes - n'était pas présente à l'époque de Thierry Ardisson, explique Alice Debauche. "Un seuil a été passé."

Le départ du dessinateur Xavier Gorce du Monde, à la suite de son dessin sur l'inceste très décrié, pose d'après Daniel Schneidermann la question de la liberté d'expression : peut-il exister des discours critiques, dissidents, voire ironiques, sur la question de l'inceste ? "Cette culture du viol, qu'elle ne soit plus tolérée, c'est une très bonne chose," répond Muriel Salmona. Elle observe une "intolérance face à ces violences et fasse au déni de ces violences" et apprécie la fin des phrases qui "nient ce que les victimes ont subi". Xavier Gorce a lui-même choisi de partir du Monde : il n'y a pas de censure dans son cas.

"Comme une machine à remonter le temps"

Déjà en septembre 1986, Eva Thomas avait pris la parole. "Je n'ai plus peur de parler de ce qui m'est arrivé," disait-elle à l'époque sur le plateau des Dossiers de l'écran sur Antenne 2. "J'ai mis 30 ans à me souvenir de cette nuit-là, j'avais un trou noir dans la tête." C'était peu de temps après la publication de son livre Le viol du silence, qui raconte l’inceste dont elle a été victime. Les mots d'Eva Thomas évoquent l’amnésie traumatique, explique Muriel Salmona : "C'est un mécanisme que met en place le cerveau tant que le danger persiste. Et avec l'inceste, le danger persiste souvent des années." C'est uniquement lorsque la personne se sort de se danger que le souvenir revient, dit-elle, "comme une machine à remonter le temps". La notion d'amnésie traumatique apparaît dès le XIXème siècle et surtout avec les deux guerres mondiales, dit-elle, mais n'est appliquée aux victimes de violences sexuelles qu'autour des années 1970, avec les mouvements féministes. "Plus de la moitié des personnes qui nous déclarent des violences sexuelles intrafamiliales parlent entre dix et vingt ans après," ajoute Alice Debauche.

"Il faut être très vigilant vis-à-vis des mots"

Peut-on parler d'amour entre l'enfant incesté et son incesteur, demande Daniel Schneidermann ? Non, pas du tout, s'écrie Muriel Salmona : "C'est de l'emprise. (...) Les enfants, face à des personnes ayant du pouvoir sur elles, sont obligés de rentrer dans un scénario de pensée colonisatrice, crée de toutes pièces par celui qui l'impose." Pour Mié Kohiyama, l'évolution des médias sur ce sujet est mesurable : le mot "pédophilie" est de plus en plus remplacé par "pédocriminalité", une évolution positive car "le mot pédophilie a participé de l'invisibilisation des victimes". Elle mentionne l'interview du premier ministre Jean Castex dans C à Vous sur France 5 le 18 janvier : revenant sur l’affaire Olivier Duhamel, il n'a pas une fois prononcé le mot "inceste", choisissant les mots "ça", "ce sujet", "les situations", "les choses"... "Il ne prononce pas non plus les mots de viol, violences sexuelles, graves violations des droits humains," note Muriel Salmona, pour qui la réaction de Jean Castex illustre "le déni". Mié Kohiyama précise que le terme "abus" ne correspond à rien en droit et est en fait un anglicisme qu'il ne faudrait pas utiliser pour parler de violences sexuelles. "Il faut être très vigilant vis-à-vis des mots," dit Muriel Salmona.

"L'amour, le désir, On mélange tout, là !"

En septembre 1986, dans Les dossiers de l'écran sur Antenne 2, pendant l'entretien d'Eva Thomas, les témoignages des téléspectateurs affluent : certains sont choqués, mais d’autres disent soutenir l’inceste ou même être incesteurs eux-mêmes. Plans d'écoute sidérée d'Eva Thomas tandis que le présentateur lit des messages d'un père appelant pour parler du fait qu'il "aime caresser sa fille" ou un autre qui a "des relations avec sa fille de 13 ans". Alice Debauche réagit : "C'est pas ça l'amour, on mélange tout, là ! La fonction parentale, de l'adulte, c'est de mettre des limites, et ces témoignages ne posent pas de limite." La sociologue a travaillé sur les appels de l'association SOS Viols Information en 1986, mise en place avec la ministre des droits des femmes Yvette Roudy : "L'association a reçu des dizaines et des dizaines d'appels de femmes et quelques hommes qui, voyant quelqu'un témoigner, se disent : 'Moi aussi, j'ai le droit de parler'." Exactement comme le hashtag #MeTooinceste, ajoute-t-elle. "On nous ressort toujours le tabou de l'inceste, mais cette prise de parole, elle est systématique. Les victimes, pour peu qu'on leur en donne les moyens, ont toujours parlé."

"Oscour"

En juillet 1977, Mié Kohiyama est victime d'un viol, elle a cinq ans. Quelques mois plus tard, elle se dessine en situation de détresse et écrit : "oscour". Se pose la question de l'écoute des enfants, et de la formation des adultes qui les accompagnent, pour remarquer les alertes envoyées. "La souffrance des enfants est très mal perçue," explique Muriel Salmona. "On ne pose pas la question toute simple : 'Qu'est-ce qui t'es arrivé ?' C'est ça qu'il faut changer." 

Une autre prise de parole frappante : celle de Bruno Questel, le député LREM de l’Eure, qui s'exprimait sur LCP mercredi dernier sur l’inceste qu’il a subi à 11 ans par un proche de sa famille. "Ce qui est le plus terrible, c'est que ce qu'il a fait, au niveau du ressenti physique, vous n'oubliez jamais," dit-il. Muriel Salmona réagit : "C'est toujours là, et ça remonte avec toute une vague d'émotions, toute la douleur, la terreur, le désespoir. C'est ça qu'il faut prendre en compte en termes de santé publique, de droit des personnes." Daniel Schneidermann revient également sur le contexte sociologique de l'affaire Olivier Duhamel : Camille Kouchner raconte dans son livre l'ambiance permissive, soixante-huitarde dans laquelle elle a grandi, qui ne lui paraissait pas malsaine à l'époque, mais sur laquelle elle a désormais un regard plus critique. Elle en parlait le 13 janvier 2021, chez François Busnel dans La Grande Librairie sur France 5, et la journaliste Ariane Chemin, qui a couvert l'affaire Duhamel, est aussi revenue sur ce qu'elle a qualifié de "contexte incestueux". Pour Camille Kouchner, malgré cette ambiance un peu permissive, le problème, "les choses déconnantes", c'est son beau-père qui en est le seul responsable. Pour Mié Kohiyama, "le contexte incestueux existe", mais "il y a un contraste entre ce que Camille Kouchner voit avec ses yeux d'enfant et ce qu'elle est en mesure de comprendre à l'époque". Elle fait référence à la tribune dans le Monde signée notamment par Bernard Kouchner - le père de Camille -, Jack Lang ou encore Alain Finkielkraut, pour ne pas pénaliser les relations sexuelles entre adultes et enfants, à la suite de l'affaire du camp de vacances du Coral, où des adultes violaient des enfants. Pour Alice Debauche, il est intéressant que chacun a tendance à renvoyer les cas d'inceste à "d'autres cultures, à des milieux qui nous sont extérieurs" : "ça permet de ne pas se poser la question de ce qui se passe autour de soi." Le climat n'est jamais lié au milieu social, conclut-elle.

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