Ehpad : "Comme si on attendait que les vieux meurent..."

Arrêt sur images

Il aura fallu rien de moins qu'une pandémie mondiale pour nous obliger à regarder en face ce que personne ou presque ne souhaitait trop regarder : les conditions de vie et de mort des résidents en Ehpad, ou des "vieux dans les maisons de retraite" quand o(...)

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L'émission
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  • Avec
    Stéphane Audoin-Rouzeau et Anne-Sophie Pelletier
  • Presentation
    Daniel Schneidermann
  • Préparation
    Daniel Schneidermann et Adèle Bellot et Juliette Gramaglia
  • Deco-Réalisation
    Antoine Streiff
Offert par le vote des abonné.e.s
Il aura fallu rien de moins qu'une pandémie mondiale pour nous obliger à regarder en face ce que personne ou presque ne souhaitait trop regarder : les conditions de vie et de mort des résidents en Ehpad, ou des "vieux dans les maisons de retraite" quand on les appelait encore par un autre nom. Et aussi les conditions de travail de ceux qui les soignent au quotidien, ces "héros du quotidien" comme on les appelle aujourd'hui. Nous évoquons de cette invisibilité avec Anne-Sophie Pelletier, ancienne aide médico-psychologique dans un Ehpad, aujourd'hui eurodéputée France insoumise. Avec l'historien de la Grande guerre Stéphane Audoin-Rouzeau, nous nous interrogeons sur la rupture anthropologique que constitue l'acceptation apparemment générale de la renonciation aux rites funéraires de nos parents et de nos grands-parents, induite par la pandémie. Nous terminons l'émission avec une chronique de Laélia Véron.

"Comme si on attendait que les vieux meurent"

Jamais la situation dans les Ehpad n'a été aussi médiatisée. En début de semaine, Libération publie une enquête fournie sur "les Ehpad Korian engloutis par la vague du Covid-19", pointant les manques criants de matériels de protection et rappelant qu'un tiers des soignantes est contaminé.  Même constat au 20h de France 2, qui relaie le "cri d'alarme" des Ehpad. Y a-t-il une pénurie générale ? "C'est une situation peut-être pas générale mais majoritaire", résume l'eurodéputée Anne-Sophie Pelletier, ancienne aide médico-psychologique dans un Ehpad. "C'est comme si on attendait que les vieux meurent", dit-elle, citant un des très nombreux témoignages qu'elle a reçus. En 2017 déjà, Pelletier avait mené une grève de 117 jours avec des collègues d'un Ehpad du Jura pour dénoncer le manque de moyens et la maltraitance. "On voit aujourd'hui que tous ces cris du personnel soignant qui ne datent pas du Covid mais de bien plus longtemps, n'ont pas été écoutés par les gouvernants."

Korian est beaucoup visé. Mais Pelletier rappelle que l'actionnaire principal d'Orpea, groupe privé concurrent, a vendu pour 456 millions d'euros d'actions fin janvier, voyant l'épidémie se développer en Chine (où le groupe est implanté), comme le signalait le Canard Enchaîné."Un Ehpad privé à but lucratif n'a pas d'infirmière de nuit, c'est souvent une soignante et une personne pas diplômée", dénonce-t-elle, quand un Ehpad public, normalement rattaché à un hôpital, dispose d'une équipe soignante. Alors que Korian est visé par des enquêtes pour son manque de moyens et de transparence dans la gestion de la crise, BFM Business conseille à l'achat l'action du groupe. "La vieillesse est devenue une marchandise", dénonce Pelletier.

La situation est d'autant plus choquante pour l'eurodéputée que les équipes soignantes des Ehpad privés à but lucratif sont rémunérées par... de l'argent public. Ces groupes privés établissent des "ratio" de matériel : en temps normal déjà, il n'y a pas assez de couches pour les résidents ; lorsqu'il manque des gants en latex pour faire la toilette, les soignantes utilisent des sacs poubelle. Aujourd'hui tout manque. "Ils ont attendu que l'État mette en place des choses. Mais ils auraient pu, sur leurs fonds propres, acheter des masques, non ?" Et Pelletier de rappeler : "Ces manques sont là toute l'année, c'est une pathologie chronique".

"La reconnaissance en temps de guerre meurt avec sa fin"

Dans un article publié sur Mediapart, l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau explique que si nous ne somme pas "en guerre", nous sommes bien dans quelque chose d'assimilable à un "temps de guerre". "Si ce temps est si long, c'est que l'avenir est bouché. Et quand l'avenir est bouché, il tue le présent". "Les soignants sont en temps de guerre", abonde Pelletier. L'eurodéputée s'inquiète des risques psycho-sociaux qui vont peser d'autant plus lorsque la "crise" sera passée (chez les soignantes, les taux d'accidents de travail sont plus importants que dans le bâtiment).

Le personnel soignant est désormais héroïsé.  Macron a répété plusieurs fois qu'ils "ont des droits sur nous". Une phrase célèbre de Georges Clemenceau qui, en novembre 1917, évoquait les soldats. Aujourd'hui, "les soignants ont remplacé les Poilus", résume Audoin-Rouzeau, au moins dans les discours. Peut-on espérer que les soignantes seront "les Poilus des années 2020" ? Réponse laconique de Pelletier : "Je ne pense pas". "Ils n'ont rien écouté, ils n'ont rien entendu. Et demain après cette crise, je pense qu'ils n'écouteront pas plus".  Elle regrette aussi que soient encore une fois oubliées les aides à domicile et auxiliaires de vie sociale. "Dans cet état d'urgence sanitaire qui a été voté, elles n'ont pas été considérées comme des personnels essentiels". Résultat, pas de masques pour ces femmes, en grande majorité, qui sont au contact de dizaines de personnes âgées, au risque de les contaminer. Une situation qui renforce encore la "culpabilité" de ces aides à domiciles et auxiliaires, qui ont déjà honte en temps normal de ne pas avoir les moyens de s'occuper correctement de leurs patients. Pelletier attend de voir ce que donnera le "quoi qu'il en coûte" de Macron après la pandémie : quels moyens seront déployés pour la santé ?

Audoin-Rouzeau n'est pas plus optimiste : "En terme de présence symbolique, quelque chose s'est joué de nouveau, et ça compte", admet-il en faisant référence aux applaudissements de 20h. Mais, prévient-il, "les affects du temps de guerre meurent souvent avec le temps de guerre lui-même".

"Le sacrifice des vieux fâcheux mais envisageable"

La réalité de la mort par maladie est à nouveau au centre de l'attention. "Il y a une rupture anthropologique" pour l'historien, avec l'abandon en très peu de temps de rites funéraires immémoriaux . Mais ce qui le frappe surtout c'est "l'acceptation" de cet abandon - les églises n'ont par exemple pas protesté. "Il n'y pas eu non plus de protestation sociale", s'étonne Audoin-Rouzeau : pas de protestations publiques devant les Ehpad pour rendre visite aux proches, ou exiger des obsèques. Selon l'historien, les choses sont en train de changer, avec la réouverture très encadrée des Ehpad, notamment. Au début de l'épidémie, note-t-il, "le sacrifice des plus âgés était considéré comme fâcheux mais envisageable".

Pelletier rappelle que les familles "ne placent pas une personne âgée en Ehpad parce que ça leur fait plaisir". La "culpabilité" est très souvent présente chez les proches des personnes placées en maison de retraite médicalisée, car ces familles ne choisissent pas de mettre leurs parents ou grand-parents en Ehpad, elles y sont forcées par l'impossibilité de s'en occuper. Il y a donc la "culpabilité" d'avoir "abandonné" leurs proches en maison de retraite. Elle s'inquiète de l'impact pour les familles aujourd'hui de ne pas pouvoir commencer à faire son deuil en période de pandémie.

Aux Etats-Unis, un responsable politique a appelé à ne pas "sacrifier le pays" pour la survie des plus de 70 ans, dont il fait partie. Dans le quotidien suisse Le Temps, le philosophe français André Comte-Sponville s'inquiète aussi qu'on veuille "sacrifier les jeunes à la santé des vieux". "On est toujours prêt à se sacrifier en théorie", rétorque Audoin-Rouzeau, qui trouve ces prises de paroles "grotesques". Dans la foulée des propos de Comte-Sponville, Le Temps a publié plusieurs témoignages allant dans son sens : "A titre personnel, je préfère perdre une ou deux années de vie et continuer à voir mes petits-enfants – j’en ai 11 – que me murer dans la solitude", assure un retraité de 85 ans ; "Même si on est âgé, on devrait avoir le droit de décider si on veut prendre un risque ou non. Si je tombais malade, je serais désolé, mais j’accepterais mon sort, car c’est dans l’ordre des choses", abonde un autre, âgé de 77 ans. Plusieurs s'inquiètent des conséquences économiques : "Les aînés doivent bénéficier des mesures d’ouverture et les activités doivent reprendre leur cours".

de la connotation péjorative du mot "vieux"

En fin d'émission, la chronique de Laélia Véron s'intéresse à la manière dont sont évoquées les personnes âgées et ceux qui les soignent. Alors que "vieux" est souvent positif pour les objets inanimés (un "vieux vin"), il est souvent bien plus péjoratif lorsqu'il est utilisé pour des humains ("vieux con") - et la version féminisée ("vieillarde" par exemple) l'est d'autant plus.

Après l'émission, hors-antenne, Pelletier a répété combien elle trouve pertinent le parallèle avec un "temps de guerre". Revenant sur la grève de 117 jours menée en 2017 aux Opalines à Foucherans (dans le Jura), elle se demande si penser la grève comme un "temps de guerre" n'aurait pas aidé à mieux préparer l'après. Elle regrette qu'après la grève, le groupe créé à ce moment-là se soit délité, repris par le déroulement du quotidien - et par la fatigue accumulée pendant ces 117 jours de lutte commune.


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