201
Commentaires

Le "ptit problème du sens de la vie" selon Todd

Derniers commentaires

Je decouvre cette chronique, que j'avais manquée.


Elle procède, sur le plan philosophique, à un renversement qui nécessite par moments quelques raccourcis assez facheux.


Je pense en particulier à cette phrase : "De là vient qu’il prétend ne se fonder que sur la Raison, être débarrassé de toute forme d’idéologie et se présente comme «philosophiquement neutre»."


La notion de raison ne correspond pas nécessairement à cette finitude qui souhaite tendre à l'infini, décrite en début de chronique. Lors de l'explosion de la philosophie allemande, à la fin du XVIIIe siècle, et précisément sous l'influence de Kant, une distinction est apparue qui a précisément posé de nombreux problèmes, à la fois pour la théorie de la connaissance et dans la manière d'aborder la religion. Il s'agit de la distinction entre raison et entendement.


Le XVIIIe siècle connait, sur le plan philosophique, plusieurs conflits importants. D'une part, il y a la poursuite de l'élan cartésien, qui provoque une rupture totale avec la scolastique, et par conséquent un conflit avec les universités. Le XVIIe siècle a ouvert un champ intellectuel européen particulièrement actif et totalement indépendant des institutions qui auparavant faisaient circuler les connaissances. Ce sont là les racines de ce qu'on nommera par le suite le rationalisme, qui n'est pas seulement une théorie de la connaissance érigeant la raison au statut de principe suprême de tout connaitre. Le rationalisme prend ses racines dans la réforme, la revendication d'une raison qui peut penser par elle-même ce qu'est Dieu ou ce qu'est le monde. Le XVIIe siècle recèle certains sommets de la théologie rationnelle, de la mise en question de la théologie au profit d'une interprétation philosophique de la religion. Chaque fois sont pensés Dieu, l'infini, et la connaissance dans une intrication fondamentale. Le XVIIIe siècle va donc poursuivre ce conflit entre religion institutionnelle et rationalité individuelle, jusqu'à produire l'accusation de superstition.


La superstition est l'argument rationaliste qui permet de contre-attaquer face à une papauté, par exemple, qui s'efforce de contrecarrer l'émergence des nouveaux savoirs. Le rationalisme se targue à l'époque d'un grand succès : les travaux de Newton, et l'accomplissement de la physique moderne naissante. Les rationalistes ont gagné la bataille du géocentrisme, et ont profondément transformé la métaphysique traditionnelle. Désormais, quiconque remet en question la raison, doit remettre en question la physique. Et quiconque se fonde sur la religionpour remettre en question le rationalisme devient alors un superstitieux, un esprit qui s'illusionne.


Seulement, le rationalisme lui-même se découvre un autre adversaire chez les empiristes. Ceux-là ne remettent pas en question la connaissance nouvellement établie, mais plutôt le fait qu'elle appartienne aux rationalistes. Peut-être n'est-ce pas la raison qui a permis de comprendre la gravitation, peut-être est-elle pour une part l'origine des illusions qui ont empêché de la découvrir auparavant. La théorie rationaliste de la connaissance admet l'intuition intellectuelle, comme modalité de connaissance par révélation purement abstraite, détachée de toute expérience du monde. L'empirisme met en doute cette modalité du connaitre, et prône pour sa part une pure réceptivité comme point d'origine de toute connaissance. La raison ne travaille que sur des données sensorielles. Et elle peut par moment mal travailler sur ces dernières. C'est notamment ce que soutiendra Hume, en faisant valoir les difficultés relatives à l'induction, ainsi qu'à la notion de causalité.


L'induction consiste à ériger une loi à partir de l'itération d'une expérience. Par exemple : j'ai rencontré 50 000 corbeaux noirs, donc tous les corbeaux sont noirs. La difficulté première concerne le basculement de l'un à l'autre : combien de corbeaux noirs dois-je rencontrer pour pouvoir induire qu'ils sont tous noirs? Comment passer de la multiplicité des cas particuliers à l'érection d'une affirmation universelle? Hume dénonce finalement l'habitude comme moteur profond de ce basculement. La raison elle-même peut produire les illusions de la connaissance.


Hume va marquer Kant, penseur rationaliste qui cependant commençait à douter de certains aspects de la connaissance. La difficulté qui se pose à Kant, c'est la contradiction des résultats physiques et métaphysiques de la connaissance rationaliste. Si la mécanique newtonienne a su imposer un consensus, aucune théorie métaphysique n'a su rassembler unanimement les différents auteurs. Ce sont donc deux aspects distincts de la connaissance que l'on commence à soupçonner derrière la raison revendiquée par les rationalistes. Il y aurait d'un côté la raison finie, que Kant appellera entendement. Il s'agit de la faculté de la distinction, de la définition, du jugement sur l'expérience. D'un autre côté, on envisage la raison de l'infini, celle qui s'efforce de saisir Dieu, le monde et l'âme, raison de la métaphysique.


Du point de vue kantien, il se peut qu'il n'existe qu'une seule et unique raison qui contienne ces deux éléments. Cependant, là n'est pas le problème : il s'agit pour lui de saisir quel est notre pouvoir de connaitre, sous quelles conditions peut-il légitimement prétendre accéder à la connaissance? Et la réponse de Kant sera sans appel : seul l'entendement peut prétendre accéder à une connaissance véritable. La raison, celle qui se définit par sa tendance à s'élancer vers l'infini, ne produit que des idées régulatrices, c'est-à-dire des idées qui ne portent pas sur la réalité, mais permettent éventuellement d'apporter des règles, notamment quant à notre comportement. C'est cet aspect de Kant qu'étudient encore aujourd'hui les épistémologues : la science existe alors à titre d' "anaytique de la finitude", comme disait Michel Foucault. La connaissance, à titre de domaine de l'entendement, ne s'attache qu'à penser la finitude et les objets finis. L'infini, domaine du divin et de la métaphysique, est à proscrire lorsqu'il s'agit de connaître.


Cette réponse kantienne ne va cependant pas satisfaire ses contemporains. On peut considérer au moins trois courants héritiers de Kant qui vont s'efforcer de désamorcer l'interdit kantien. D'une part, il y a l'idéalisme allemand, dont le représentant principal sera Fichte. Ensuite il y a le romantisme allemand, qui va rassembler Novalis ou encore Hölderlin. Enfin, il y aura plusieurs auteurs produisant des alternatives qui ne représentent pas en elles-mêmes des courants bien précis : Schlegel, Schelling, Jacobi, Hegel ou encore Schleiermacher. La vie intellectuelle allemande est très active à l'époque. Tous partagent un problème : la dialectique de la raison pure. Kant soutient que la raison s'élance, selon un penchant naturel, vers un retour infini sur soi-même, produisant des antinomies, des contradictions, qui sont en dialogue permanent. Le problème consiste à déterminer sir cette dialectique peut jamais aboutir à une connaissance satisfaisante. Kant répond par la négative. Mais Fichte, au contraire, soutiendra qu'il s'agit-là du véritable défi de la science : saisir l'absolu, l'infini, et pour ce faire comprendre l'essence de la raison elle-même.


D'un manière générale, le reproche qui sera fait à Kant, sera d'avoir pensé la raison à partir de l'entendement. Ce qui aboutit effectivement à un paradoxe : comment espérer saisir l'infini à partir du fini? Problème qui permet par ailleurs d'éclairer la difficulté de la science elle-même : comment pourrait-elle comprendre des domaines qui relèvent de l'absolu, alors qu'elle n'emploie que des instruments qui servent à penser le fini? Les antinomies, les contradictions inhérentes à la raison pure, qui produisent une dialectique que Kant juge indécidable, proviendraient en fait des catégories de l'entendement. Le défi que cherche à relever la philosophie allemande, consiste à surpasser les catégories de l'entendement pour saisir l'infini. La tendance générale consistera à prétendre que la raison, et parfois l'être (ça dépend des auteurs), surpassent le principe de contradiction énoncé par Aristote. Le principe de contradiction est simple : ce qui est ne peut pas en même temps ne pas être, et inversement, ce qui n'est pas ne peut pas en même temps être. Être et ne pas être est une contradiction, et toute contradiction est indépassable. La dialectique hégélienne, par exemple, postuale qu'il est à la fois dans la nature de la raison et de l'être de parvenir à se contredire, de se réaliser par contradictions successives. Parce que l'être et la raison sont en fait un devenir qui est capable de revenir sur soi et de se révéler comme sa propre contradiction.


Tout ça pour en revenir à la chronique : si le néo-libéralisme est une pensée de la finitude qui s'efforce de s'élancer vers l'infini, il est alors un entendement qui s'efforce de saisir la raison. Une pure rationalité n'est pas sans présupposition, sur on entend par raison cette raison pure que la philosophie allemande a cherché à définir. Au contraire, cette raison doit avoir une nature, et c'est cette nature que les philosophes cherchent à définir, entre autres. L'absence de présupposition est une posture que revendiqueront les jeunes hégéliens, au rang desquels on compte Marx. Il s'agit d'une critique faite à Hegel, qui au fond est le principe d'un retour au matérialisme, et par conséquent à une pensée de l'entendement, c'est-à-dire de la finitude. Le paradoxe du néolibéralisme, à ce titre, n'est pas de vouloir investir le champ de la croyance : le néolibéralisme est en lui-même déjà une croyance. Le paradoxe du néolibéralisme est de prétendre atteindre à l'infini en se fondant sur une pensée du fini, qui est la pensée économique. Il représente un monstre difficile à critiquer pour la pensée marxiste, en tant qu'il part de prétentions intellectuelles cousines du marxisme lui-même : c'est-à-dire une pensée de l'entendement. Mais cette difficulté inhérente au marxisme pour penser ce nouveau challenger provient de la rupture que connaît le marxisme lui-même avec ses propres origines philosophiques. En allant chercher Spinoza, on retrouve en fait une des origines du problème de la dialectique que Kant essaiera de penser. Le Spinozisme est une théologie rationnelle, qui produit une ontologie panthéiste fondée sur un rationalisme.


Il bon de rappeler, à ce titre, que l'école de Francfort, avec des auteurs comme Adorno, Horkeimer et Habermas, ont cherché à retrouver les enjeux marxiens en repartant d'une réflexion sur le criticisme kantien et la réflexion sur la dialectique, notamment de Schleiermacher. Ce qui mène notamment aux réflexions sur la communication, comme dialogue. La difficulté que pose le néolibéralisme à la pensée procède en fait de deux problèmes distincts : d'une part il existe un manque de données, et bon nombre d'ouvrages critiques se fondent en fait sur un choix des données jugées pertinentes pour saisir l'expression du néo-libéralisme. Mais d'autre part la difficulté provient d'un certain manque de maîtrise des concepts sur lesquels on se fonde pour analyser et attaquer le néo-libéralisme. La culture est un enjeu pour comprendre de quoi il retourne, on a trop vite enterré la philosophie dès qu'il s'agit de penser le présent. Raison pour laquelle il est important d'interroger Stiegler, par exemple, sur sa lecture de la philosophie grecque, pour comprendre comment il interprète la stratégie du choc et ses conséquences.


Je m'en tiens là pour le moment, le devoir m'appelle autre part.
"Toujours les mêmes translations, vous répondez à un être imaginaire en vous plutôt qu'a votre interlocuteur !
Jamais je ne parle de Dieu, je m'en fous complètement de Dieu !"


Et moi donc, et moi donc... là n'est pas la question, mais si on peut hiérarchiser rationnellement des atteintes, et distinguer entre un crime sans victime (dieu, l'amour, la fidélité) et un crime contre un être humain, c'est bien la preuve qu'on peut sur cette base faire cette distinction que vous m'interdisez en principe de pouvoir établir.

"Vous opposez ici, pour appuyer la "rationalité" de votre hiérarchisation morale, des concepts abstraits et des torts concrets infligés aux individus. Mais à aucun moment je n'ai défendu un principe abstrait au détriment de personnes physiques. Vous êtes à côté de la discussion...."

Aucunement Julien, n'est-ce pas vous qui parliez de dignité humaine, pour un concept abstrait des plus abscons, je trouve qu'on fait difficilement mieux et je ne suis pas le seul. Ogien aussi considère à juste titre la notion de dignité humaine comme une notion vide que tout à chacun peut invoquer pour justifier tout et son contraire, l’euthanasie ou les soins palliatifs, l'avortement ou son interdiction, etc... On ne peut donc rien légitimer au nom de ce principe pourtant si à la mode en politique et dans les médias, mais ce n'est pas à quelqu'un qui fréquente ce site qu'on va apprendre que les deux peuvent brasser du vent à alimenter toutes nos cités.


"Pour prendre deux exemples qui vous sont familiers et illustrer ainsi le fait que vous effectuez une hiérarchisation morale positive et qui ne peut être réduite à ce principe borgne de "non nuisance à autrui", reparlons rapidement du voile et de la gestation pour autrui :
-vous êtes pour interdire la burqa dans l'espace public au nom de la neutralité de l'espace public quant au fait religieux. C'est donc pour vous un acte prosélyte et intolérable que de porter la burqa dans l'espace public. interdiction donc."


Oui, et le voile sexiste également, de même que les pin's et les T-shirt, j'aime Jésus, Bouddha, ou Marine.


"-vous êtes pour autoriser les mères porteuses et la GPA, au nom de la liberté individuelle à disposer de son corps. idem pour la prostitution. autorisation donc."


Oui.

"Dans ces deux exemples, nulle rationalité de votre part mais un choix de valeurs, un choix de société inséparablement politique et éthique."


C'est là que vous vous trompez depuis que nous nous discutons et que votre discours achoppe. Car, non, ce n'est pas en fonction d'un petit caprice personnel que je défends ces deux actions.

"On pourrait par exemple, retourner tous vos arguments et considérer que le port du voile constitue une liberté à disposer de son corps et qu'inversement, la prostitution constitue un acte prosélyte et militant qui ne doit pas être autorisé dans l'espace public, idem pour la GPA."

Hélas, non, vous ne pouvez pas retourner tous mes arguments, ce n'est là qu'une pétition de principe que vous me faites, une nouvelle fois. Quoi qu'il en soit, je suis toujours disposé à invalider tous les pseudo renversements que vous me proposerez.

"je vous répète, pour la millième fois, que vous avez une opinion. Cette opinion n'est pas rationnelle. C'est la votre, c'est tout."

Et moi le contraire pour la millième fois également. Nous voilà bien avancé. :)

"Bref, ce qui m'agace prodigieusement dans les discussions avec vous, mon cher Yannick, c'est que vous qualifiez toute opinion morale opposée à la votre comme relevant du paternalisme."

Ben oui, que voulez-vous Julien, elles le sont, on ne peut occuper et défendre la position du moindre paternalisme (pour ne pas dire aucun) et se mettre au même niveau que les autres positions explicitement paternalistes.

"Cela n'a, en vérité, aucun sens. Cela n'a aucun sens car aucune éthique n'est dénuée de contenu substantif, c'est à dire d'une vision de ce que devrait être la vie humaine ou la société désirable."


Entre une considération absolue, "aucune éthique n'est dénuée de" et une relative, "de toute les approches éthiques, l'éthique minimale est la plus rationnelle, car, elle repose sur le principe qui fonde toutes les morales et seulement lui, contrairement aux morales paternalistes qui rajoutent des tonnes de considération inutiles, liberticides, stupides et dangereuses", il y a une "sacrée" différence.

"A partir du moment ou la morale a vocation à s'imposer aux autres, elle peut toujours être qualifiée de paternaliste.
Vous voulez dévoiler les musulmanes ? On peut aisément vous qualifier de paternaliste pour ça !!"


Probablement, mais dois-je m'en soucier pour autant, dois-je prendre en considération les jugements de ceux qui de toute façon mettent connement , i.e. par tradition et non en raison, leur morale religieuse paternaliste au dessus de toutes les autres, y compris les plus morales que la leurs.
La réponse est clairement non.

"Et arrêtez aussi avec la rationalité car aucune opinion morale ne peut être rationnelle ce qui signifierait objective et donc neutre quant aux valeurs : quel paradoxe extraordinaire pour une morale que d'être neutre quant aux valeurs morales ! Non ?"

Vous ne captez toujours pas, Julien, ce que rationnelle veut dire. Elle est rationnelle en ce qu'elle est la morale qui respecte la notion même de morale, alors que toutes les autres s'en éloignent rapidement, dangereusement. Une fois accepté qu'on parle de morale, on ne peut aller plus loin, en toute rationalité, d'aucuns diraient en toute logique, que ce que propose l'éthique minimale. Une fois accepté les règles d'un jeu, y jouer rationnellement veut dire selon ses règles, ni plus, ni moins, cela ne veut pas dire que les règles se doivent d'être rationnelles, mais simplement respectées pour que nous parlions bien de ce jeu-là et pas d'un autre. Nous parlons de morale, nous parlons donc d'éthique minimale, à savoir de ne pas nuire délibérément à autrui, fondement de toutes les morales, mêmes les plus connement paternalistes qui sont donc loin d'être morale, elles.

"La morale ne peut être rationnelle car elle correspond à ce que nous désirons collectivement."

Non, cela, ce n'est déjà plus de la morale, c'est un projet politique, religieux ou autres, mais ce n'est pas du ressort de la morale, qui elle se borne à définir les bons comportements entre citoyens. Ce n'est pas rien, et c'est déjà bien assez. Inutile de lui en demander trop, si déjà on n'est pas capable de la respecter, de la suivre pour ce qu'elle nous demande déjà à la base.


"En gros, la morale est ce que nous désirons instituer comme morale et elle ne peut donc être déduite des faits objectifs."


Pas étonnant que je vous qualifie de paternaliste, car, ce n'est pas en tant que moraliste que vous écrivez, mais bien en tant que paternaliste, chose radicalement différente.

Donner à la morale un fondement rationnelle ou objectif, ce serait fonder ce qui est désirable sur des faits*.
Ainsi, ce qui existe serait transformé en ce qui est désirable, "ça existe donc c'est souhaitable".


Aucunement sur des faits, vous vous trompez une fois encore, mais sur un principe. Parlez de morale, d'éthique, ce n'est pas parler de n'importe quoi. L'éthique minimale est minimale, car, elle est ce qu'il reste lorsque toutes les autres couches inutiles à la morale, à l'éthique, ont été enlevé, elle est le principe au fondement de la morale. Une morale qui en ferait l'économie, ne serait plus une morale, tout bêtement, tout rationnellement.

Voilà ce que j'avais à vous répondre, aujourd'hui, comme hier, comme demain probablement, Julien.

Bonne journée à vous également.

yG
Très bon article de Judith, comme toujours.
Puisqu'on en est à parler de bonnes lectures, je conseille aussi le livre "La société malade de la gestion" de Vincent de Gauléjac (prof de sociologie à Paris VII, clinicien et Directeur du laboratoire de changement social) au Seuil (réédition 2009), qui montre aussi très bien comment l'idéologie managériale a contaminé la société au-delà du monde du travail.
Merci pour ce temps de l'invitation à la réflexion et aux lectures.

Dans ce cadre - et à propos du travail comme aliénation et destruction de soi, dépossession de sa propre force, je vous recommande, Judith, les belles pages de Jean-Pierre Levaray dans Putain d'Usine (Ed. de l'Insomniaque, 2002).

PS. Voilà un invité qui aurait le souffle nécessaire pour une de vos émissions !
Un grand plaisir de lire de telles interrogations sur un site de "gauche", que je trouve parfois un tantinet "bien-pensante"

Lectrice assidue un temps, et peut-être encore, de Libération, Judith trempe le doigt de pied dans le plat des questions sur lesquelles s'affrontent d'un côté Joffrin, Aubry et DSK, le Nouvel Obs, Libération, de l'autre côté Cohen, Chevènement, le journal Marianne.

Alors la Nation, principe unificateur ou séparateur, principe d'amour de mon voisin quelle que soit sa richesse et son origine, ou principe de haine de l'étranger ?

Il me semble que dans un monde libéral et sans Nations, les individus seraient isolés, mal à l'aise dans l'espace public, vulnérables face aux possesseurs du capital, en tant que travailleurs et en tant qu'êtres nourris de culture, puisque les possesseurs du capital s'occupent de culture.

Et il me semble alors que c'est naturellement l'envie de Nation qui vient à ceux qui ont envie d'un principe unificateur, et qui ont un certain réalisme.
petit détail...le médaillé Fields que cite M. Lordon n'est pas Arnaud Villani comme il le répète à plusieurs reprises, mais Cédric Villani. qui soit dit en passant est un de ces mathématiciens qui ont une grande capacité pédagogique et ce n'est pas toujours le cas...

Arnaud Villani : cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Arnaud_Villani
Bon... je reviens après avoir tardé à me réabonner (ne pas croire à un rejet - Suis tête en l'air).

Et si un jour, vous invitiez Luc Boltanski, un intellectuel en marge qui pourrait disserter sur le Nouvel Esprit du Capitalisme ( NRF Essais) ? Voilà qui ferait sens...
http://www.dailymotion.com/video/xf2ms7_luc-boltanski-mettre-en-cause_school
Dans l'entreprise où je travaille, lors des "entretien annuel d'évaluation" voici le genre de remarques qui sont écrites afin de justifier une baisse d'atteinte des objectifs. (Évaluation qui a surtout un effet de provoquer un sentiment d'humiliation)

[prénom] est constant dans sa façon de prendre les choses. Il est conciliant / agréable et apporte de la sérénité au groupe.
Il convient néanmoins d'améliorer sa capacité à "parler vrai" dans sa communication au quotidien. [prénom] n'est pas moteur sur son propre développement personnel (postures de management ...)
....
[prénom] n'a pas réussi à suivre objectivement les activités de l'analyste informatique affecté au projet. Il n'a pas été assez intrusif vis-à-vis du travail réalisé et a piloté par optimisme et confiance. [prénom] n'a vraisemblablement pas osé dire les "choses".

etc...

C'est anecdotique, bien sur, mais cela se multiplie dans l’entreprise depuis plusieurs années.

Est-ce que d'autres constatent ce glissement étrange ?
je souligne l'excellence de l'analyse .Ne pas oublier les ego hypertrophiés qui font un ravage .
Je vous lis, Judith, et trouve que certains des arguments datent un peu.

La croyance à la valeur travail, à la réussite par le travail, au grand Tout du Capitalisme pour tous, c'était les années 80/90.

Et à l'époque, ceux qui écrivaient sur les entreprises s'appelaient Morin (et pas Edgar), Séryeix, penseurs de pacotille devant l'éternel (c'est exprès, l'absence de majuscule).

Et ça marchait, les gens s'investissaient dans les cercles de qualité, croyaient que la mondialisation "où on vendait à Tokyo de la charcuterie goût breton", c'était aussi pour eux. Ils lisaient les livres sur le management comme on lit la bible, avec respect, croyant que vivre plus de huit heures par jour au boulot avec des collègues, c'était ça la vie en communauté. Ils se vivaient en aventuriers, il y avait de la Nina, de la Pinta et de la Santa Maria, dès le pas de la porte franchi, on allait la machette aux dents conquérir les marchés.

Oui, tout ça, c'était la fin des années 80 et le début des années 90, avant que le capitalisme ne scie sa propre branche : les vagues de licenciement, la désindustrialisation de la France et son investissement dans le service, rapprochant l'horizon au niveau de la ligne bleue des Vosges, la sauvagerie brutale des patrons touchant des stock-options et ne se souciant plus du développement de leur boîte, le cynisme des salles de marché, tout ça a rendu les travailleurs méfiants.

Le sens de la valeur boulot s'est effondré à ce moment-là. Comme par hasard, on a vu le taux des naissances grimper, plutôt que "croire" dans l'entreprise, les couples ont pensé qu'il valait mieux "investir" dans la famille (l'exacte inversion des valeurs). Les 35 heures ont donné une petit bouffée d'oxygène à ce moment-là, on pouvait faire ses courses et son ménage le vendredi et partir le week-end.

Non, plus personne en entreprise ne croit vraiment dans de pseudo-valeurs du capitalisme, sauf ceux qui sont intéressés au capital, c'est-à dire quelques cadres sup du CAC 40.

Je fréquente beaucoup d'entreprises, j'entends un discours de dynamisme, mais ce que je sais, ce que je sens, ce que je comprends sans qu'ils le disent, à longueur d'audits, ce que j'ai vu changer en quinze ans, c'est que les gens sont devenus aussi cyniques que leurs patrons. Simplement, ils sont entrés dans la duplicité : servir le bon discours et garder leur bien le plus précieux, leur quant-à-soi. Ils n'y croient plus, mais font ce qu'il faut pour percevoir le salaire dont ils ont besoin pour vivre.

Et si on a un petit problème avec le sens de la vie, c'est qu'il n'y a plus rien à croire.

http://anthropia.blogg.org
Certes, l'idéologie c'est important. Et la manipulation des esprits peut s'avérer efficace... mais pas toujours.
Nick (un peu plus haut) a raison de rappeler que les dominés ne sont pas vraiment dupes et qu'ils trouvent des moyens de faire avec.
Mais là encore, pas toujours. Les suicides sur les lieux de travail, les troubles musculosquelettiques rappellent que le grand écart entre les discours et la réalité vécue (la fameuse dissonance cognitive) génère de la souffrance.
La question est bien "pourquoi les dominés ne se révoltent pas ?" (question qui n'a plus de sens, aujourd'hui, de l'autre côté de la Méditerranée !).
Plusieurs hypothèses peuvent être avancées :
- Parce qu'ils sont victimes de l'idéologie dominante : travailler plus (ou chercher à) et rêver de gagner plus. Remarquons que l'époque actuelle n'a rien d'exceptionnelle. De tous temps les dominants ont distillé une idéologie légitimant la hiérarchie sociale.
- Parce que se rebeller à un coût. Les grévistes, ou les leaders de luttes radicales (Xavier Matthieu et les contis, par exemple) le savent très bien. Et ne parlons pas des tunisiens ou des libyens qui paient très chers un hypothétique progrès des libertés et du niveau de vie.
- Parce qu'ils ne savent pas comment faire, chacun dans leur coin, sans organisation de confiance.
Mais on pourrait aussi retourner la perspective. Pourquoi les membres des "zélites" dominent-ils ?
- Parce qu'ils ont l'argent ? Ça aide (comme pour le bonheur) mais ça ne suffit pas. La preuve ? Tous ces gagnants du loto qui, dans le meilleur des cas, vivent de leurs rentes sans avoir prise sur le monde, et dans le pire, retournent quelques années plus tard pointer à Pôle Emploi.
- Parce qu'ils sont plus intelligents..., passons.
- Parce qu'ils agissent collectivement ? A priori, on serait tenté d'objecter que cela ne colle pas avec l'idéologie libérale à laquelle ils adhèrent de plus en plus bruyamment. Sauf que...
Si le taux de syndicalisation est faible chez les petits patrons, il est écrasant chez les grands (Voir l'AFEP, par exemple). Et surtout ils se distinguent "ethniquement" du reste de la population. Alors que la famille moderne se résume à quelques individus, les familles des puissants fonctionnent sur un mode clanique. Voir par exemple ici. Et de plus ils s'épousent, se cooptent dans les conseils d'administration et entretiennent régulièrement leurs relations, partagent leur visions des choses, comme ici et choisissent leur personnel politique.
Bref "le p'tit problème du sens de la vie" passe aussi par les structures économiques et sociales... et les stratégies d'acteurs.
Il y a quelqu'un qui avait analysé tout cela :

"Hobbes est en effet le seul grand philosophe que la bourgeoisie puisse revendiquer à juste titre comme exclusivement sien, même si la classe bourgeoise a mis longtemps à reconnaître ses principes. Dans son Léviathan, Hobbes exposait la seule théorie politique selon laquelle l'Etat ne se fonderait pas sur une quelconque loi constitutive – la loi divine, la loi de nature ou celle du contrat social – qui déterminerait les droits et interdits de l'intérêt individuel vis-à-vis des affaires publiques, mais sur les intérêts individuels eux-mêmes, de sorte que " l'intérêt privé est le même que l'intérêt public. "

Il n'est pratiquement pas un seul modèle de la morale bourgeoise qui n'ait été anticipé par la magnificence hors pair de la logique de Hobbes. Il donne un portrait presque complet, non pas de l'homme mais du bourgeois, analyse qui en trois cents ans n'a été ni dépassée ni améliorée. " La Raison … n'est rien d'autre que des Comptes " ; " Sujet libre, libre Arbitre... sont des mots... vides de sens; c'est-à-dire Absurdes. " Etre privé de raison, incapable de vérité, sans libre-arbitre – c'est-à-dire incapable de responsabilité – l'homme est essentiellement une fonction de la société et sera en conséquence jugé selon " sa valeur ou [sa] fortune... son prix ; c'est-à-dire pour autant qu'il serait donné contre l'usage de son pouvoir ". Ce prix est constamment évalué et réévalué par la société, l'" estime des autres " variant selon la loi de l'offre et de la demande.

Pour Hobbes, le pouvoir est le contrôle accumulé qui permet à l'individu de fixer les prix et de moduler l'offre et la demande de manière à ce que celles-ci favorisent son profit personnel. L'individu envisagera son profit dans un isolement complet, du point de vue d'une minorité absolue, pourrait-on dire ; il s'apercevra alors qu'il ne peut œuvrer et satisfaire à son intérêt sans l'appui d'une quelconque majorité. Par conséquent, si l'homme n'est réellement motivé que par ses seuls intérêts individuels, la soif de pouvoir doit être sa passion fondamentale. C'est elle qui fixe les relations entre individu et société, et toutes les autres ambitions, richesse, savoir et honneur, en découlent elles aussi.

Hobbes souligne que dans la lutte pour le pouvoir comme dans leurs aptitudes innées au pouvoir, tous les hommes sont égaux ; car l'égalité des hommes entre eux a pour fondement le fait que chaque homme a par nature assez de pouvoir pour en tuer un autre. La ruse peut racheter la faiblesse. Leur égalité en tant que meurtriers en puissance place tous les hommes dans la même insécurité, d'où le besoin d'avoir un Etat. La raison d'être de l'Etat est le besoin de sécurité éprouvé par l'individu, qui se sent menacé par tous ses semblables.
(......)

« S'il devait se révéler exact que nous sommes emprisonnés dans un processus perpétuel d'accumulation du pouvoir conçu par Hobbes, alors l'organisation de la populace prendra inévitablement la forme d'une transformation des nations en race, car il n'existe, dans les conditions d'une société d'accumulation, aucun autre lien unificateur possible entre des individus qui, du fait même du processus d'accumulation du pouvoir et d'expansion, sont en train de perdre toutes les relations qui par nature les unissent à leurs semblables.

Le racisme peut conduire le monde occidental à sa perte, et, par suite, la civilisation humaine toute entière. Quand les Russes seront devenus des Slaves, quand les Français auront assumé le rôle de chefs d'une force noire, quand les Anglais se seront changés en « hommes blancs », comme déjà, par un désastreux sortilège, tous les Allemands sont devenus des Aryens, alors ce changement signifiera lui-même la fin de l'homme occidental. Peu importe ce que des scientifiques chevronnés peuvent avancer ; la race est, politiquement parlant, non pas le début de l'humanité mais sa fin, non pas l'origine des peuples mais leur déchéance, non pas la naissance naturelle de l'homme mais sa mort contre nature."

Hannah Arendt
Les Origines du Totalitarisme - L'Impérialisme
Toutes ces analyses sont pertinentes et on peut les vérifier chaque jour dans nos compagnies.
Je travaille dans une grosse boite américaine (je précise au Québec) et c'est assez amusant de vous les comment y évoluent les principes de management.

Sauf que il y a un aspect des choses qui n'a jamais été évoqué dans les diverses émissions de ASI ou chroniques ; c'est comment les salariés vivent ces situations et surtout a quel point ils savent, je dirais d'instinct, détecter ces mécanismes et en jouer à leur profit.
C'est surement parce qu'aucun des intervenants (Lordon, Judith et autres) n'y a jamais travaillé...
On a l'impression (et on aime ca), qu'il y a une espèce de complot managérial, une force concertée invisible qui subjuguent les employés qui suivent le musique du joueur de flute jusque dans la rivière.
Or, c'est d'abord surestimer les capacités des acteurs ; les interactions directes avec les employés ont la plupart du temps lieu avec du management intermédiaire, donc des employés sociologiquement proches et soumis aux mêmes contraintes.
C'est également surestimer l'impact de la communication 'Corporate' sur les employés ; tout le monde peut jouer le jeu d'écouter, mais tout le monde (ou presque) a une certaine expérience de vie (non exclusive aux intellectuels, mince alors!) qui leur permet d'être imperméables a cette propagande.
C'est aussi et surtout sous estimer l'humanité individuelle de ce management intermédiaire qui a ses valeurs et qui sait exercer son jugement et agir avec une honnêteté sincère.
Et surtout, c'est sous-estimer la capacité de chacun à garder un regard critique ; tout le monde sait qu'entre les discours bienveillant d'un com d'entreprise et les intentions et la réalité, il y a un océan de malhonnêteté intellectuelle. Mais tout le monde le sait et les employés sont assez armés pour s'en servir à leur profit.
Je dirais même que ces discours servent surtout aux départements de RH de justifier leur existence en bluffant les hautes directions complètement coupées des réalités techniques ou organisationnelles.
On pourrait dire que les employés font semblant d’être d’accord avec un discourt que les RH font semblant d’essayer d’imposer sans y croire pour que les hautes directions puissent a leur tour faire semblant de diriger.
Tout le monde est content et chaque niveau peut continuer de faire à sa guise progresser la compagnie et étant rassuré que personne ne viendra trop remettre en cause son existence et pensant qu’il est bien le seul à faire avancer la compagnie.

Donc, l'exercice intellectuel est passionnant et nécessaire, mais ne tombons pas non plus dans le panneau en pensant avoir découvert l'eau tiède ; tout le monde l'a détecté dans la vraie vie et personne n'est dupe.
Et bien de Lordon à Todd, nous rejoignons finallement Aries et la décoissance.
Voilà une belle idée désignée par un mot obus à laquelle nous pourrions tous croire.
Les nouveaux prophètes seront décroissants ou bien l'humanité s'éteindra. Rien que ça mes amis.
Invitez donc Paul Aries à une de vos émissions, il fera preuve lui aussi d'un esprit neuf et déroutant.
Si nous en sommes à philosopher,ceux qui souffrent le plus aujourd'hui ne philosophent pas...ils choisissent celle qui gueule le plus fort contre l'euro,contre l'Europe contre l'islam et ils croient naïvement qu'elle est la solution. Ils se trompent lourdement mais leur choix est un réflexe ,pas le fruit d'une réflexion.
Superbe chronique ! Merci Judith. Je reviendrai la relire encore.
J'avais lu le livre de Marzano et l'avais eu l'envie d'en parler à quelqu'un de très proche salarié chez Danone... dont le cas est analysé dans l'ouvrage. Personne très heureuse d'avoir une partie du salaire annuel versé sous forme de prime - donc non soumis à cotisations salariales et patronales. Petit caillou dans la construction de l'appauvrissement de l'Etat - c'est à dire nous !
Après réflexion, je n'en ai pas parlé, partant du principe que si on veut s'informer pour avoir de petites lueurs éclairantes du dans quoi on vit, on n'a qu'à se baisser et chercher et trouver.
Qu'une andouille comme moi ait au moins lu les bouquins de Lordon, Marzano... dont parle la chronique... et beaucoup d'autres... pour essayer de comprendre au moins une miette d'un poil de la bête qui est en train de nous dévorer... je me dis que des bien plus intelligents en sont autant capables...
Moi aussi j'ai choisi de manger des cédrats et des pistaches en attendant le grand fracas quand tout le bazar se cassera la gueule :

« Pangloss disait quelquefois à Candide : “Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches.
– Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.” »
Bon article, mais il aurait fallut évoquer des facteurs importants pour nos sociétés occidentale :

- la fin de la croyance au progrès (apporté par la science, la technologie ), ou tout au moins le constat que ce progrès n'est pas automatique et qu'au contraire la technologie peut être de plus en plus destructive.

- la prise de conscience de la finitude de notre monde et de notre substrat

- la peur ou la colère façe à l'incapacité de nos gouvernants auto proclamés.

En bref, nous allons vers un mur (celui de la limitation des ressources) , sans que nos outils actuels (pétrole, bagnole, etc) semblent permettre de le franchir et sans personne (ni politique, ni religieux) pour montrer la voie.

Croire encore qu'en entreprise les salariés y croient est une méconnaissance de ce monde, il y a 10 ou 20 ans peut-être, aujourd'hui seule une toute petite minorité y croit (ceux qui ont des stock options) , et ce n'est pas les délires récents de Renault qui vont arranger les choses chez les cadres (pour les autres cela fait longtemps qu'ils ont compris).
Plus je comprends et partage les doutes de Judith Bernard envers l'organisation de notre société, qui nous fait perdre le sens de la vie et nous empêche de suivre les chemins de traverses, ou les plus épanouissants, moins je comprends son tropisme envers un politicien comme Vincent Peillon, l'un des "socialistes" les plus conformistes en ce qui concerne la défense des valeurs traditionnelles et parmi les plus proches des néolibéraux.
Superbe.
Bonjour !

Je voulais juste vous signaler qu'à la fin du mois, le mardi 29 mars de 12h30 à 15h, le Medef organise un «déjeuner EBP» — Échange de Bonnes Pratiques — «décalé» entre DG d'entreprises de plus de 200 salariés. Dans le salon privé d'un hôtel du 16e arrondissement de Paris (le Baltimore, au 88 bis de l'avenue Kléber, métro Boissière), entre la poire et le fromage, il sera question d’«amener les gens à faire librement ce qu'ils doivent faire» :

Voir l'invitation ici...

Animera cette séance de brainstorming le Pr Robert-Vincent Joule, auteur de «La soumission librement consentie» (PUF, 1998) et du «Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens». Pour vous donner une idée, voici cet "intellectuel" en action :

vidéo n°1/4
vidéo n°2/4
vidéo n°3/4
vidéo n°4/4

Comment motiver son salarié et l'amener à obéir en flattant ses bons instincts — serviabilité, honnêteté, exemplarité… — alors que, soi-même, on n'obéit qu'aux instincts les plus vils — rapacité, exploitation et négation d'autrui… —, fallait y penser !

A méditer...
l'importance de l'entreprise, ,le sens de la vie, toussa...
voici la vision proposée par le Medef, qui est hautement philosophique:
http://slovar.blogspot.com/2011/02/le-medef-sinitie-la-soumission.html

il est encore temps de les accueillirs comme il se doit !
Bon sang de bonsoir et cré vingt dieux, cette chronique fait du bien. A quand Michéa sur ASI ?
Bonjour,

Excusez le hors-sujet, j'ai une lecture à proposer à Judith Bernard: "Des clous" de Tatiana Arfel (pour une émission peut-être?), critique Télérama ici: http://www.telerama.fr/livres/des-clous,65155.php
Ca parle de la souffrance au travail et c'est, à ce qu'il me semble, un vrai livre avec des vrais mots dedans (Tatiana a eu plein de récompenses pour son premier livre il y a deux ans), donc ça me semble correspondre en plein à vos centres d'intérêt.

Armagile

(j'admets que mon empressement à parler de ce livre vient sans doute de ce que j'ai bien connu l'auteur(e) à une époque mais je crois qu'elle a un vrai talent)
« Vue sous cet angle (bêta ?), la classe dominante des managers et des actionnaires qu’ils représentent fait tout à coup l’effet d’un nouveau Clergé calqué sur le modèle Ancien Régime, propagateur d’une vérité révélée (la «valeur travail» comme sens de la vie, ses «vertus» épanouissantes) leur assurant essentiellement, et à eux seuls, les privilèges exorbitants de revenus très très substantiels. »

Intéressant, le parallèle libéralisme-religion. Un clergé, oui, puissant et qui se nourrit de l’argent donné à la quête par des ouailles crédules ou soumises ou impuissantes. Impuissantes : faut bien vivre, faut croûter et faire croûter les siens. Avoir les moyens de vivre sans marcher dans ces clous, ce n’est pas donné à tout le monde. Et je parle autant sinon plus de moyens intellectuels que de moyens matériels, disons financiers. Savoir réduire ou réorienter sa consommation, savoir réorganiser ses rapports humains, aussi bien dans le loisir que le travail, donner à ce travail non la mission équivoque donnée par le clergé (équivoque : on vous vend une réalisation de soi, alors qu’on ne fait qu’acheter votre puissance de réalisation, et au prix le plus bas pour « on » et le plus cher pour vous) mais un objectif de notre choix. Les gens de Tarnac le font peut-être, à cette grosse inquiétude près qu’ils semblent avoir d’eux-mêmes une image messianique.

Et les messies de toutes obédiences, ça va, on a déjà donné.

Ps Le « thermomètre assez foireux » est plus que jamais foireux : un nouveau sondage donne un résultat quasi inverse à la dernière louisharissade ! Mais ça ne fait rien, continuons de mettre du charbon dans la chaudière à embrouilles.
Je n'ai pas de voitures non plus car pas de permis, à l'époque où j'aurais put le passer sévissait la campagne "boire ou conduire il faut choisir", du coup je ne l'ai jamais passé...
«L’efficacité n’est plus suffisante. Il faut désormais "croire" en sa mission».

Croire ; croyance. Nous y voilà. Croire, avec Stephen Covey (américain spécialiste en conseil, auteur d’un ouvrage de management parmi des centaines d’autres), que « être efficace n’est plus en option dans le monde d’aujourd’hui (…). Pour être au premier rang dans cette réalité nouvelle, nous devrons capitaliser sur cette efficacité et la dépasser. L’ère nouvelle exige de la grandeur. Elle exige que l’on ait un sentiment d’accomplissement, que l’on exécute avec passion et que l’on paie de sa personne».


Lu trop rapidement, ce constat ne semblerait être le mot d'ordre que du capitalisme, or, hélas, il n'en est rien. La recherche, l'art, l'activité sportive, les relations sexuelles, amoureuses, tous les aspects de notre vie sont soumis au même dicta d'accomplissement, de croyance, de passion, de prix à payer de sa personne.

Juste retour des choses, cycles infernaux ? Les sphères alimentant sans fin le désir de grandeur des autres rouages...

Pauvre Sisyphe que nous sommes à ainsi pousser nos divers boulets. Nous croyant libre lorsque nous n'en avons jeté qu'un seul.
Comment lutter contre un biais si nous le tolérons, le chérissons si fort ailleurs, juste à côté ?

yG
Quel que soit le sens, chuis pas du genre à me faire vigoureusement vectoriser par l'exigeante dynamique capitaliste.
Plutôt enclin à me laisser bercer par la douce ambiance d'un farniente je-m'en foutiste.
Judith, vous écrivez : "tirant son principe d’une a-moralité censée garantir sa non-violence, le libéralisme désormais néo est revenu massivement sur le terrain de la Morale".

Ce passage me perturbe, dans la mesure où le libéralisme n'a jamais quitté le terrain de la morale, pour la simple et bonne raison qu'aucune philosophie, aucune idéologie, ni même aucune procédure destinée à les formaliser n'est axiologiquement neutre.
La chose est impossible : tout le produit de l'activité humaine est emprunt de subjectivité, subjectivité qu'il faut sans cesse soumettre à l'examen critique, mais subjectivité irréductible. Cette prétention à la scientificité, justement perçue par Lordon comme une "prétention" sur votre plateau, fait oublier que si la mesure la statistique et la quantification permettent de débiter le monde en tranches pour mieux l'appréhender, jamais elles ne suffisent à dire sa complexité.

La chose est vraie en sciences humaines, en sciences de la vie et en sciences physiques, parfois moins en mathématiques (et encore, une part de celles-ci repose sur des axiomes indémontrables, dont la "rationalité" est en fait assise sur des bases bien fragiles). La chose semble détestable à qui aspire à vivre dans un monde connu, maîtrisé, anticipé. La tentation est forte de penser que tout se démontre, des équations du second degré à l'égalité entre les hommes. Eliminer la subjectivité des processus de fabrication de la pensée donnerait à celui qui en serait capable l'assurance de la raison, au sens de la raison contre tous. Dans ces conditions, si on pousse le raisonnement dans ses retranchements, on ne voit pas très bien à quoi servirait la démocratie : si le rapport au monde pouvait ne procéder que d'une "prétendue rationalité" imprégnant toute chose, pourquoi en discuter ? Tel est d'ailleurs le credo de la pensée libérale actuelle, qui nous vend à tort l'idée qu'il n'y a pas "d'autre alternative".

En fait, il y a toujours une alternative - sauf en algèbre, en arithmétique, et quelques autres domaines mathématiques -.
Il y en a toujours une parce que les valeurs qui nous animent imprègnent l'examen par nous de la réalité qui nous entoure.
Tout les concepts, tous les outils qui nous permettent de décrire le monde et d'agir en retour pour le modifier sont emprunts de cette inéliminable subjectivité, une irréductible distance séparant l'objet des sujets que nous sommes. Poser des mots sur les choses est déjà faire preuve de subjectivité, aucune sémantique, si riche soit-elle, ne suffisant jamais à dire le réel. Les outils mêmes dont nous disposons sont insuffisants, quant à leur choix, il n'est jamais innocent.

Comment dans ces conditions prétendre à la neutralité axiologique ? Les procédures ne procèderaient dont de rien ?
Elles sont pourtant bien le produit de l'activité humaine, activité qui charrie avec elle aspirations, désirs, valeurs et incertitude.
La technique elle-même n'est jamais neutre. Ainsi en droit la procédure pénale dit beaucoup du régime politique qui en est à l'origine.
De même dans le monde médical, où les thérapeutiques reflètent bien souvent des visions du monde : il n'y a rien d'évident dans la prise en charge de la douleur par la pharmacopée, en Angleterre le taux d'épisiotomie lors des accouchements est étonnamment bas par rapport à la France, qui vient par ailleurs de retirer le transexualisme de la liste des maladies mentales.

Penser qu'une philosophie est axiologiquement neutre, ou que les procédures le sont aussi, me semble extrêmement dangereux : cela élimine notre pouvoir de décision, de jugement, d'action autonome. Comment décider dans un système ou l'action se déduit du système lui-même ? Si la mécanique suffit à anticiper l'action quel pourra y être le rôle de l'humain ? Réduit à appliquer des procédures qu'il ne peut jamais discuter parce que "rationnellement incontestables", ce dernier se trouve privé de son autonomie, de sa volonté, de son esprit critique, et, in fine, de son pouvoir de modification du monde.

Une telle pensé aboutit, en somme, à la mort du politique.
Le sens de la vie, c'est le sens des aiguilles d'une montre. What else ?
Vous n'avez sciemment pas de voiture ? Vous l'assumez ?

Vous êtes un dément, indubitablement. C'est "pratique" une voiture, cela permet de faire les courses, d'aller travailler loin et donc de perdre beaucoup de temps pour gagner plus, de partir un week-end par-ci par-là à la campagne, dont tout le monde sait bien qu'elle est toujours loin... à la lisière de la ville.

Wouai, wouai, qui n'a pas de voiture sciemment connait ce discours en boîte automatique, ce discours qui confond l'outil (l'automobile) et sa possession (Ma Bagnole), une confusion pratique surtout pour vous enchaîner au capital, car, il vous faudra en moyenne consacrer entre un quart et un tiers de votre temps de travaille pour nourrir ce monstre de métal qu'un siècle de libéralisme vous a fait adorer plus que de raison.

Vouloir ou avoir une voiture, ce n'est pas gagner de la liberté, c'est s'attacher une contrainte, une obligation dont soit un peu de jugeote, soit un peu d'anticonformisme ou d'anti-panurgisme, soit des choix véritablement responsables, auraient pu aisément vous aider à vous en débarrasser.

Mais, je ne vous embête pas plus, vous devez travailler plus pour pomper autant désormais... comme toujours.

Sur ce, bonne journée, les esclaves de l'ère automobile.

yG
salut Juju !
Bonjour
Au fur et à mesure que je lisais vos lignes, se construisait en moi l'explication des "on ne peut pas faire autrement" "que faire d'autre ?" entendus sur les marchés et dans les discussions entre amis… et la réponse que certains osent proposer : Marine
Et lorsque le scroll de mon ordinateur fit apparaître son visage en fin d'article, je ne fus pas étonné… hélas.
Il est temps que nous nous ressaisissions mais que penser quand, après avoir vu les énormes manifestations de protestation en 2002 après le premier tour contre le FN, nous nous retrouvions 9 ans après au même point.
Les aiguillages doivent être revus, et votre lecture Judith y participe.
Voila un sujet qui pourrait bien faire exploser le record des messages sur les forums d'@si.
Voyons voir.
Le peuple démon? Il est déjà là, chez les classes moyennes.
Rien que le fait de s'interroger sur le sens de la vie quand on voit les dégâts du capitalisme c'est un signe de maladie grave (et un luxe immonde, pervers et indécent. Luxe vous le remarquerez que seules les classes moyennes et les élites se permettent de pratiquer avec délice...ils peuvent se le permettre).
Lui (et les autres crèves la faim qui firent comme lui):
http://www.senenews.com/wp-content/uploads/2011/01/immolation_senegal.jpg
Nul doute que "le sens de la vie" fut le principal problème de son existence....(après l'anecdotique problème de vivre ou survivre...tout simplement)
Quant à philosopher, mieux vaut le faire non à partir d'essais empruntant leur inspiration à l'actualité, mais plutôt de la méditation des penseurs — ils ne sont guère plus d'une douzaine, et les plus déterminants pas davantage que quatre* — dont l'inactualité nous permet de nous rappeler ce que signifie véritablement "philosopher".


*En plus de deux millénaires et demi.
Abonnez-vous

En vous abonnant, vous contribuez à une information sur les médias indépendante et sans pub.