Quand "Paris Match" s'intéresse au "monde secret des blacks blocs"
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Quand "Paris Match" s'intéresse au "monde secret des blacks blocs"

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"LE MONDE SECRET DES BLACK BLOCS : leurs armes, leurs repaires, leurs méthodes." "Quand les Black blocs sèment le chaos." Ce ne sont pas les titres provoquants de la dernière Une du magazine d'extrême droite Valeurs actuelles, mais celle du numéro de cette semaine de Paris Match. En voie avancée de bollorisation, comme vous le racontait Alizée Vincent il y a quelques semaines, Match n'a semble-t-il plus de limites lorsqu'il s'agit de publier ce genre de "grand récit" ayant pour unique but de véhiculer le message du gouvernement : manifestants = black bloc = casseurs.

Restez sur vos gardes, nous intime Paris Match, car les terribles black blocs se cachent parmi vous : "La plupart sont trentenaires, sont parents, salariés, M. et Mme Toulemonde. C'est le cas de Thomas, employé dans une administration, père de famille, et… fiché S." Et ils utilisent des armes terrifiantes, comme le "cacatov", "un mélange de matières fécales, d'urine, d'huile et de vinaigre qui macère pendant des jours", avant d'être utilisé dans ces cocktails Molotov spéciaux. Le "grand récit" suit un couple de "Bonnie and Clyde parisiens" et leur "Junior", qui préparent ces "cocktails scatos", endossent "masques, lunettes, gants, cagoules et vêtements noirs" et "cachent des munitions" en amont des manifestations "pour désceller pavés et mobilier urbain ou briser des vitrines…" "Je ne sais pas comment il n'y a pas déjà eu un mort d'un côté ou de l'autre", glisse "Thomas" dans une citation choc qui fait office de conclusion. Bref, c'est la "guérilla urbaine" que vous raconte Match. Sans oublier bien sûr de nous rappeler que ces gens "naviguent à l'extrême gauche, entre antifascisme et anticapitalisme".

Par où commencer, pour lister ce qui ne va pas dans ce "reportage" ? "C'est plein d'imprécisions, d'erreurs factuelles… Déjà, ce n'est pas les black blocs, mais le black bloc", soupire Elsa Gambin, journaliste spécialisée dans la couverture des mouvements sociaux, lorsque je lui demande son avis. "C'est une tactique de manifestation. Ce n'est pas un groupe, pas une organisation structurée." Pour la journaliste, qui a pris des années à cultiver des sources parmi les militants du black bloc, les personnes interviewées par Match ne "correspondent pas au profil des militants politisés, qui viennent des milieux anti-autoritaires de gauche radicale" : "Quand il dit que «Pour le 1er mai, on ferme les yeux sur la présence de l'extrême droite», c'est impossible. Il n'y a pas un militant du black bloc qui pense ça." Ce qui la fait grandement douter de l'ensemble de l'article : "Ça ressemble à de la propagande d'opportunité : ils ont trouvé quatre guignols qui voulaient bien parler, mais qui ne tiennent pas du tout des discours qui correspondent à ceux des militants du black bloc."

Elle regrette aussi l'absence de contextualisation de ce "grand récit" : "On ne peut pas prétendre faire un dossier pareil sans une recherche de documentation militante conséquente", dit-elle en rappelant que la tactique du black bloc est apparue dans les squats militants autonomes de Berlin-Ouest dans les années 1980, "une histoire et une sociologie" propre aux mouvements sociaux qu'occulte totalement l'article de Match. Selon Elsa Gambin, le reportage véhicule "une vision complètement fantasmée politico-médiatique du black bloc".

"Les journalistes de «Paris Match» disaient vouloir écrire sur «les luttes, les street medics, l'art engagé... et un peu les black blocs»"

Dans un post Instagram publié le 5 mai vers 18h, le collectif militant et média Cerveaux non disponibles, très actif sur les réseaux sociaux, a relayé l'expérience des militants interviewés par Match pour leur article.

Selon le groupe, ce sont "les personnes habituées aux manifestations depuis les gilets jaunes" qui auraient été contactées par "deux journalistes de Paris Match" - la journaliste qui signe le reportage et son photographe - leur disant vouloir "écrire sur les luttes, les street medics, l'art engagé, la solidarité... et un peu les black blocs". Ils acceptent, à la condition qu'"un camarade plus habitué à la prise de parole publique" se joigne à eux. Mais celui-ci rate le rendez-vous le jour de la manifestation du 1er-mai, et "les anciens gilets jaunes se retrouvent seuls avec les journalistes". Selon le collectif, ils "répondent à leurs questions très orientées, acceptent un peu perplexes de poser devant une banderole dont l'origine est inconnue, et même de mettre en scène à la demande des journalistes une dépavation du sol en plein milieu d'un parc." Cerveaux non disponibles regrette que "les camarades n'ont pas été assez prudents et un peu naïfs" et souligne que le collectif d'artistes Black Lines "n'a jamais été le créateur de cette imitation Wish (de piètre qualité, ndlr) de leur travail" et publie des photos des "vraies" banderoles qu'a créées ce collectif pour le 1er-mai. Le post dénonce pour conclure "l'obsession des médias des milliardaires pour les «casseurs»" et remarque que "tous les moyens sont bons pour faire croire qu'ils auraient enfin démasqué et analysé finement le coeur des réseaux des personnes en lutte". Le post Instagram a ensuite été supprimé par Cerveaux non disponibles. "C'est un des membres de Black Lines qui nous a contacté pour démentir les propos et photos parues dans Paris Match", nous a expliqué par écrit un·e membre du collectif. "C'est une personne que nous connaissons et que nous savons faire partie du noyau dur du collectif. Nous avons donc décidé de publier cet article [post Instagram]. Sauf que depuis, nous avons eu plusieurs informations qui laissent à penser qu'il s'agirait bien de membres du collectif Black Lines. Il reste des zones d'ombre sur cette histoire (la fresque, la séquence pavé, totalement improbable). Mais dans le doute, nous avons préféré supprimer, au moins temporairement, l'article [le post Instagram]."

La "banderole d'origine inconnue" était évoquée dès le 4 mai par le collectif militant et média Contre Attaque (anciennement Nantes Révoltée), qui avait relevé le fait que la banderole devant laquelle posaient les personnes se réclamant du black bloc semblait être "très clairement une imitation de mauvaise qualité" du groupe de graffeurs militants Black Lines. "S'agit-il d'une escroquerie journalistique complète, avec des personnes inventées ? D'imitateurs naïfs manipulés par Paris Match ?" se demande le collectif. "Dans tous les cas, assimiler Black Lines à des ateliers de cocktails molotov est faux et dangereux." Contre Attaque a aussi rappelé les effets de la bollorisation sur la hiérarchie de Match : "Il y a placé Patrick Mahé, un de ses amis, ancien du groupe néo-nazi Jeune Europe, comme directeur de rédaction. Paris Match est passé du magazine sensationnaliste médiocre à la propagande d'extrême droite assumée."

ASI a cherché à en savoir plus sur les conditions de ce "reportage", sans parvenir à obtenir de réponses auprès de Paris Match. Contactée, la journaliste qui a signé l'article, une jeune étudiante en alternance, n'a pas répondu. Mais celle dont nous aurions surtout souhaité connaître l'avis, c'est la directrice de la rédaction de Paris Match Caroline Mangez, qui "impose son autorité en conférence de rédaction", indiquait Libération qui a tiré son portrait la semaine dernière en notant que "le sale boulot, c'est elle". Elle n'a répondu ni à nos messages ni à nos appels.

Paris Match est loin d'être le seul média répétant bêtement le discours des autorités sur "les bons et les mauvais manifestants" – pas plus tard que cette semaine, le Progrès publiait une interview complaisante du directeur de la police du Rhône qui, en toute décontraction, déclarait que le black bloc était "composé d'assassins potentiels". Mais ce "reportage" si grossièrement réalisé qu'il paraît mis en scène de bout en bout signe la fin d'une ère pour le magazine. Il semble désormais impossible, à Paris Match, de conserver déontologie journalistique et indépendance éditoriale vis-à-vis d'une rédaction en chef faisant la courte échelle à l'extrême droite.

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