Sur M6, Courbet ressuscite "Témoin n°1"
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Sur M6, Courbet ressuscite "Témoin n°1"

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C’est l’histoire de familles qui espèrent retrouver un proche, ou comprendre qui a tué leur fille ou leur grand-mère des années après le drame. Des familles dans la souffrance, dont le deuil est impossible et qui se tournent vers la télévision pour espérer découvrir, enfin, la vérité. Ces familles ont croisé la route d’un producteur de télé, lequel s’est retourné le cerveau pendant trois ans pour réfléchir à un "nouveau concept" et imaginer de nouvelles mises en scène pour attirer les téléspectateurs. En partenariat avec les ministères de l’Intérieur et de la Justice, M6 a lancé "Appel à témoins". Un programme "inédit", garanti "sans voyeurisme" et "sans reconstitution", nous promettaient le producteur et les animateurs. Mais c’est plus fort qu’eux. Ils n’ont pas pu s’en empêcher…

Avant de prendre l’antenne, il a d’abord répété…

Beaucoup répété...

Puis il s’est nourri...

Avant de se maquiller…

Il est comme ça, Julien Courbet. Pour aider les familles de victimes, il donne de sa personne et ne néglige pas sa préparation.

Après la publication de ces selfies sur son compte Twitter, il a rangé son portable, relu ses fiches. Antenne dans 3… 2... 1…

"Avec votre aide, M6, la police, la gendarmerie et la justice, pour la première fois, et de manière tout à fait exceptionnelle, s’associent, se mobilisent pour tenter de résoudre des affaires non élucidées. Appel à témoins, c’est en direct, et c’est maintenant."

"Vous l’aurez compris, c’est de vous dont nous allons avoir besoin, enchaîne Nathalie Renoux. À votre disposition, un numéro de téléphone, 0800 10 11 21. Ce numéro est gratuit et anonyme."

 Mais comment ça marche exactement un numéro de téléphone ? "Je vous présente le dispositif, enchaîne Courbet. Quand vous appelez ce numéro, c’est ici, dans notre cellule d’appel que vous tomberez. C’est un peu le centre névralgique de l’émission."

"Que ce soit par téléphone ou par mail, ce sont des policiers, des gendarmes qui décrochent et qui vous lisent."

"Troisième zone de ce plateau… la zone des experts", poursuit l’agent (immobilier) Courbet.

"Pour la première fois, sur un même plateau de télévision, sont réunis des policiers, des gendarmes, des procureurs de la République qui dirigent les enquêtes que vous allez voir ce soir. Il y aura aussi des experts de la police scientifique, ils vont nous dire ce qu’ils recherchent, ils sont parfois à deux doigts d’élucider les dossiers que nous allons vous présenter."

Lorsque M6 diffuse les premières minutes de ce programme, lundi 7 juin, tout est calé. Depuis des semaines, la chaîne, le producteur, les deux animateurs et leurs partenaires ont désamorcé les critiques et teasé le concept de cette émission "inédite", produite en partenariat avec les ministères de l’Intérieur et de la Justice. Le principe est simple : au cours de l’émission, trois affaires criminelles sont résumées, en présence des familles et des enquêteurs, afin de lancer des appels à témoins pour réactiver les enquêtes.

"Pas de reconstitution"

Un remake de Témoin n°1, l’émission présentée par Jacques Pradel dans les années 1990, sur TF1 ? Pas du tout. "Cela ne ressemble en rien aux autres émissions car on travaille en collaboration avec le ministère de l’Intérieur, la Chancellerie et il n’y aura pas de reconstitution comme c’est le cas à l’étranger. Des proches des victimes seront sur le plateau, et il n’est pas question de leur faire revivre le drame", a expliqué au Parisien Jean-Marie Goix, le producteur du programme, quelques semaines avant la diffusion du premier numéro. 

"Ce ne sera pas un spectacle (...) Le postulat est clair : c’est une émission qui est faite avec la police, les gendarmes. Ce n’est pas un animateur, deux chroniqueurs qui essaient de faire monter une sauce", s’est également justifié Julien Courbet à C à vous (France 5), une semaine avant le jour J.

Même la porte-parole du ministère de l’Intérieur, Camille Chaize, est montée au créneau pour défendre le programme : "C’est nouveau pour nous, mais l’approche de M6 nous a intéressés car il n’y a pas de volonté de voyeurisme et tout se fait dans la dignité, avec l’accord des familles, des procureurs."

Si tout ce petit monde a multiplié ces trésors de précautions, c’est parce que sur le papier, Appel à témoins ressemble furieusement à Témoin n°1

Cette émission de TF1, présentée par Jacques Pradel, revenait sur des affaires criminelles et lançait des appels à témoins en direct. Le tout avec des reconstitutions époustouflantes qui ne sont plus en ligne mais qu'on a eu le privilège de regarder grâce aux archives d’ASI.

Comme ce jour où Igor a paniqué dans le jardin...

Et quand le chien panique, ses yeux regardent partout...

Oui, les reconstitutions, c’était précis chez Pradel. Et pas du tout racoleur, comme cette exécution au pistolet en plastique.

Malgré de fortes audiences avec une moyenne de huit millions de téléspectateurs, TF1 avait décidé d’arrêter le programme en 1996. C’était le fameux virage "quête de sens", destiné à ne pas faire fuir le grand public (et les annonceurs) avec des programmes un peu trop trash. Le problème de Témoin n°1, c'était les reconstitutions un peu cheap, la mise en scène de la douleur de la famille en plateau, les larmes que Pradel tentait de leur extirper. 

N’ayant jamais réussi à revenir à la télé après cette période, Pradel voit donc l’arrivée du programme de M6 comme une reconnaissance : "J’éprouve une satisfaction, a-t-il déclaré. Mais il a fallu 25 ans pour que la France renoue avec l’idée qu’une émission de télévision puisse jouer un rôle civique, comme Témoin numéro 1 l’avait fait !"

Appels à témoins, c’est donc une émission "civique", "sans voyeurisme", sans volonté "de faire monter la sauce", sans "reconstitution" car "il n’est pas question de faire revivre le drame" aux familles. Voilà comment on nous l’a vendue.

Alors vous êtes prêt ? C'est parti...

Du fait divers à l'opération de com'

"Je vous propose de commencer avec notre première affaire. Elle concerne un adolescent de 15 ans, Lucas Tronche. Cela fait 6 ans qu’il a disparu de façon inexpliquée et vous allez découvrir qu’il cachait…. peut-être... un secret."

Cet adolescent de 15 ans a disparu le 18 mars 2015. Le matin même, il s’est levé à l’heure habituelle.

Il devait aller à la piscine avec son grand frère ce mercredi-là. Le frère est parti en premier, Lucas était en retard et devait fermer la maison. Sa famille ne l’a jamais revu.

Des battues ont été organisées.

Il a peut-être marché dans la forêt.

Peut-être qu’il n’était pas seul au cours de cette balade hypothétique.

M6 a ainsi déroulé le récit, ponctué du témoignage de l’un des deux frères de Lucas et de leur "nounou" censée veiller sur eux ce jour-là. Des témoignages poignants, empreints de remords, suivis en direct par la famille présente en plateau. Oui, pour ne pas louper la moindre réaction des parents, la production a eu la bonne idée de nous diffuser en vignette leur visage pendant les moments clés des reconstitutions. On ne sait jamais, s’ils craquent, ce serait bête de louper leurs regards inquiets ou les quelques larmes...

"Nous nous penchons sur la disparition de Lucas, 15 ans au moment des faits, reprend Courbet en plateau. Un garçon sans histoire mais aussi un adolescent qui avait peut-être ses secrets. C’est ce que nous verrons tout à l’heure."

Oui, pour rythmer l’émission et maintenir une certaine tension dramatique, le récit de sa disparition a été découpé en trois parties et alterne avec des séquences en plateau avec des parents en détresse. En détresse, mais soudés :

Le tout, en direct. Car c’est important le direct, tout peut arriver. N’est-ce pas Julien ? "Je rappelle que nous sommes en direct, il est 21 h 37…"

"Au moment où je vous parle, une soixantaine d’appels est arrivée sur le serveur, une quinzaine a été traitée puisqu’il faut avoir le temps de converser avec les gendarmes et les policiers qui sont sur ce plateau."

Ce décompte du nombre d'appels, c’est un peu le baromètre de l’émission. Plus il monte, plus Courbet est satisfait. Il est content à 21 h 45 : "Nous sommes en direct et au moment où je vous parle, 90 appels sont arrivés sur notre serveur." A 21 h 55, il s’étonne lui-même en s’adressant à la porte-parole du ministère de l’Intérieur : "Est-ce que vous êtes surpris par le nombre d’appels, ça ne cesse de grimper ? (...) Est-ce que c’est plutôt encourageant ?"

Ah, Camille Chaize, on a failli l’oublier. La porte-parole du ministère de l’Intérieur, partenaire du programme, nous fait des points réguliers. Elle n’a rien à dire, si ce n’est que la sonnerie du téléphone fonctionne bien : "C’est une file non-stop d’appels, dès qu’on raccroche, le téléphone re-sonne. On en a traité pour le moment une vingtaine."

La porte-parole est surtout là pour faire passer un message : "On ne baissera jamais les bras. Les enquêteurs se battront toujours pour les familles et pour que la justice puisse être rendue et que la lumière soit faite sur ce qui s'est passé."

Sur le plateau, le procureur, qui représente le ministère de la Justice, ne dit pas autre chose : "Nous ne lâcherons rien, on vient de vous le dire. Il y a une vraie détermination des enquêteurs, du juge d’instruction.(...) Si nous participons à cette émission, ministère de l’Intérieur, ministère de la Justice, c’est parce que nous espérons que ce type d’émission nous permettra de faire jaillir un nouvel élément."

La police est mobilisée, la justice est mobilisée. À chaque instant, partout. À la télé, au téléphone et même sur les réseaux sociaux pendant l’émission...

Au moment où la police est décriée, M6 se démène pour nous rappeler que gendarmes et policiers sont aussi des hommes et des femmes qui ne lâchent rien.

Si la production a tenté, tant bien que mal, de limiter les reconstitutions et le sensationnalisme autour de la disparition de Lucas Tronche, on ne peut pas en dire autant du dossier suivant. Travelling, BO à suspense, duplex douteux, on a tout eu.

"En direct avec notre envoyé spécial depuis les lieux du drame"

Gaëlle Fossé, une jeune femme de 21 ans, a été tuée de 66 coups de couteau, chez elle, en 2007. Inquiet de sa disparition, le père est allé chez elle à la nuit tombée...

Il est entré dans la maison…

À gauche de l’entrée, c’est la cuisine.

Tiens, le chien est enfermé, ce n’est pas normal.

Le père se rend alors dans le salon, qui se situe à droite de l’entrée. Accompagné d'un ami pompier, il découvre le corps de sa fille sur fond de musique à suspense.

La personne qui l’accompagnait recouvre alors le corps de sa fille.

Une reconstitution minutieuse, sous le regard inquiet des parents qui apparaissent régulièrement dans une petite vignette en bas à droite.

Mais au fait, vous avez bien compris la configuration de la maison ? Non ? On recommence. C’est la meilleure séquence de l'émission, censée emporter l’adhésion des téléspectateurs transformés en auxiliaires de police. Sortez votre calepin, on ne sait jamais…

Courbet : "Je vous propose d’aller tout de suite sur le lieu du crime rejoindre notre journaliste Laurent Valdiguié. Alors Laurent, vous vous trouvez dans le lotissement où Gaëlle a été tuée et ce qui apparaît étonnant dans cette affaire c’est que la gendarmerie n’a pas de témoin pour le soir du crime."

Valdiguié : "Exactement Julien, je suis ici à Saint-Germain-la-Campagne, dans le lotissement de Gaëlle. La nuit est en train de tomber, c’est d’un calme absolu, et c’est ça qui est incompréhensible, c’est ça qu’on ne comprend pas 14 ans après, c’est que personne dans ce lotissement n’a rien vu, ni rien entendu."

"Ici, c’est la maison de Gaëlle. Gaëlle était seule ce soir-là, Steeven était en déplacement. Enfin seule, pas tout à fait, parce que Gaëlle, ça a son importance, était avec son chien Rambo. Et c’est cette porte, c’est cette porte que Gaëlle, ce 26 avril, a ouvert à son assassin."

Ça va les parents, vous suivez ?

"Alors aujourd’hui, c’est Sophie qui habite le logement. Sophie a la gentillesse de nous ouvrir cet appartement. Elle sait, comme tout le monde ici, qu’il faut que la vérité éclate. Et Sophie est là, elle regarde l’émission, elle nous laisse entrer parce que, vous allez voir, ça a son importance de rentrer à l’intérieur."

Tout ça pourquoi au fait ? Le journaliste "d'investigation" explique que derrière ces murs, il y avait deux voisines, dont une étudiante. "Si elle nous écoute ce soir, je ne connais pas son prénom, ni son nom, mais si elle nous écoute ce soir, elle peut appeler. Peut-être, elle doit appeler", conclut Valdiguié, qui a visiblement pris des cours d’art dramatique pour obtenir ce job sur M6.

Et Courbet de conclure : "Nous en sommes à plus de 200 appels maintenant. Je vous demande de prendre patience puisque vous arrivez vers le serveur, et le temps que nos amis gendarmes et policiers puissent traiter votre appel, ça prend un petit peu de temps. Donc s’il vous plaît, soyez patients, on a vraiment besoin de vous."

Avec 2,6 millions de téléspectateurs, M6 est la deuxième chaîne en part d’audience ce lundi soir. On est loin des chiffres de Témoin n°1 mais c’est un très bon score. Évidemment, il ne s’est rien passé au cours de la soirée et des jours qui ont suivi. Peut-être qu’un jour, on saura qu’un témoin a fait basculer l’enquête en regardant Courbet. Ou peut-être pas. Peu importe, l'essentiel, c’est que vous sachiez que "nos amis gendarmes et policiers" se sont mobilisés devant vous.

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