Programme éco : la gauche, ce "danger" pour les télés
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Programme éco : la gauche, ce "danger" pour les télés

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Antisémite et nul en maths, ça fait peut-être un peu beaucoup pour prétendre accéder au pouvoir. Depuis l'annonce de l'union de la gauche, le Nouveau front populaire fait face à un feu nourri des "éditorialistes" et "experts" des chaînes d'info. Sur le plan économique, on nous promet le pire : destruction d'emplois, hausse d'impôts pour tout le monde, dette abyssale et même décroissance (faites un stock de bougies, on ne sait jamais). Bref, c'est un "programme complètement fou", d'une "violence inouïe" et qui est "dangereux" pour la France. Et ce n'est pas sur CNews que ces propos ont été tenus. Sur BFMTV et LCI aussi, le danger de ces législatives, c'est la gauche.

Ils sont sympas sur TF1. Pour aider les 5 millions de téléspectateurs du 20 Heures à bien voter aux législatives, la chaîne a créé une petite pastille baptisée "Demandez le programme !". Ce lundi 17 juin, il est question des réformes fiscales proposées par les différents partis. Pas facile à comprendre mais Gilles Bouleau nous promet des "explications très concrètes".

Pour le Nouveau front populaire, c'est limpide : rétablissement d'un ISF, création d'une taxe sur les super profits, suppression de la flat tax qui limitait l'imposition des dividendes, création de 14 tranches pour l'impôt sur le revenu afin de le rendre plus progressif. Bref, retrouver toutes les recettes fiscales (et même plus) perdues sous Macron afin de financer un programme qui comprend par exemple l'abrogation de la réforme des retraites de 2023 et celle de l'assurance-chômage (pour les détails, c'est ici).

Résumer tout ça en 37 secondes, c'était le défi (impossible) du 20 Heures. Surtout quand la pastille commence d'abord par ...

"Le constat est sans appel. Notre dette publique augmente chaque année. La Cour des comptes préconise 50 milliards d'euros d'économies en trois ans. Et pourtant, les promesses de campagne s'annoncent coûteuses", nous explique le journaliste. Dit comme ça évidemment, c'est mal parti. Sur toutes les mesures citées plus haut, TF1 n'en évoque qu'une seule : le passage à 14 tranches pour l'impôt sur le revenu, en essayant de déterminer les gagnants et les perdants. Le tout avec des petits pouces verts et rouges. 

Pour bien comprendre l'enjeu, rien de mieux que la fine analyse de François Lenglet, "spécialiste économie" (option marteau, mais sans faucille) : "Si la France est seule à taxer les riches, ça ne peut pas marcher parce que quand vous prenez un marteau et que vous le mettez au-dessus de quelqu'un, il y a peu de chances qu'il reste en dessous et qu'il attende tranquillement. Il va développer des stratégies d'évitement."

Cette séquence de 37 secondes résume à elle-seule le traitement médiatique accordé au programme économique du Nouveau front populaire. Si elle ne dure que quelques secondes sur TF1, c'est en continu sur les chaînes d'info, surtout LCI et BFMTV : chaque "journaliste éco" ou "expert", dont la tendance libérale n'est jamais rappelée, doit dézinguer le programme à la hache (ou au marteau). Un programme pas sérieux pourtant défendu par des économistes comme Esther Duflo, prix Nobel d'économie. Mais elle a beau avoir reçu ce prix, en regardant les chaînes d'info, on comprend facilement qu'elle devrait un peu réviser ses tables de multiplication. 

L'Apocalypse selon Duhamel, Pujadas et cie

Sur BFMTV, Nicolas Doze évoque par exemple "un choc fiscal d'une violence inédite". Avec des conséquences désastreuses : "Explosion totale des déficits, mais aussi de la dette publique". Il nous promet le pire : "On verra augmenter le taux d'emprunt de la France, c'est évident [...]. Ensuite, hausse du chômage des peu qualifiés avec la hausse du smic, c'est sûr. Perte de compétitivité des entreprises, c'est sûr."

Un avis partagé par Alain Duhamel sur BFMTV : si la gauche gagnait, "pendant les six premiers mois, ils prendraient deux ou trois grandes mesures dans leur programme, pour dire, voyez ce qu'on fait pour vous. Et au bout de six mois, ce serait une catastrophe, les taux d'intérêt grimperaient de façon ridicule, les investisseurs ficheraient le camp. Dans le monde économique, tout le monde aurait peur, les investissements, en France, diminueraient. C'est inéluctable."

Pour Emmanuel Lechypre (BFMTV, toujours), "le scénario le plus probable, et malheureusement, il faut le regretter, c'est la Grèce de monsieur Tsipras en 2015. Il y a eu quelques mois où ça a été fort agréable pour les Grecs, et après, faut rappeler que les Grecs ont perdu 20% de leur niveau de vie. 20% de leur niveau de vie !" Principale cible de l'éditorialiste : le smic à 1 600 euros. Une mesure dévastatrice pour l'économie : "Il y a plein de travaux qui ont été faits par les économistes. En gros, 10 points de hausse du smic, c'est entre 150 000 et 250 000 destructions d'emplois à peu près." Et qui serait touché ? Les plus modestes et les jeunes : "Parce que vous avez des emplois qui coûtent trop chers par rapport au niveau de qualification des salariés et donc en général, ça se retourne contre les jeunes et ça se retourne contre les moins qualifiés."

Pire : avec ce programme, il y a un risque que les plus modestes soient contraints de s'éclairer à la bougie. Car comme l'explique Olivier Vial, "directeur du Ceru, laboratoire d'idées universitaires" (un bidule de droite évidemment), "quand on voit le programme du Front populaire, on a quand même des mesures très anti croissance. [...] Ce n'est pas étonnant puisque la majorité des membres de cette coalition sont en faveur de la décroissance. Donc c'est tout à fait logique avec leurs idées, mais ce sera encore plus catastrophique."

Conclusion de l'économiste Nicolas Bouzou (encore un libéral) sur LCI : "Le programme économique du Nouveau front populaire est complètement fou. La politique d'interventionnisme, d'illibéralisme, de dépense publique est beaucoup plus débridée du côté du NFP que du côté du RN."

Et ce n'est pas étonnant que le RN soit meilleur que le Nouveau front populaire, la gauche a toujours été nulle en économie. La taxation des plus riches, par exemple ? Ce n'est pas une mesure très rationnelle comme l'explique Bouzou : "Il y a peut-être là-dedans un petit peu de ressentiment social. [...] J'entends un certain nombre d'universitaires qui ont conçu ce programme, dire «on va abolir les privilèges». Vous n'êtes pas dans un langage d'analyse économique, vous êtes dans un langage révolutionnaire et basé sur le ressentiment."

Heureusement, les experts télés sont là pour nous rappeler des évidences : "La vérité économique, elle est toute simple. On la connaît, pas besoin d'avoir fait de très longues études d'économie", nous explique par exemple Pascal Perri sur LCI. 

Et qu'est-ce qu'on apprend quand on fait des études courtes en économie ? "On dépense ce qu'on a, et on ne peut pas s'endetter au-delà de ce qu'on ne pourra jamais rembourser". Limpide. D'ailleurs, la redistribution voulue par la gauche est un objectif un peu vain, selon Pujadas (LCI) : "Certains disent, on peut prélever sur d'autres personnes et puis donner davantage à ceux-ci. Ça, c'est un débat économique. Mais c'est vrai qu'on a le sentiment, en tout cas, que recevoir un chèque, y a jamais de réelle satisfaction".

Pour Perri, il faut sortir de la "logique de guichet" et de "l'argent magique" car "les politiques de guichet n'apportent qu'une satisfaction fugace. Elle crée des habitudes de consommation beaucoup plus que des réflexes citoyens". Oui, faut pas s'habituer à vivre dignement. Toutes ces aides "produisent de la dépendance et c'est au fond le contraire de l'émancipation." Histoire de vous convaincre, Perri invoque Kennedy : "Qui aura le courage de JF Kennedy qui disait tout simplement : «ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays» ? Il est temps de nous approprier cette formule-là".

Tous ces propos ont été tenus sur des plateaux, sans aucune contradiction. Mais quand un responsable politique de gauche est invité, ce n'est pas beaucoup mieux.

Le retour de la terreur de 1793

Ce mercredi 19 juin, Manuel Bompard du Nouveau front populaire, était l'invité de LCI. François Lenglet était censé l'interroger sur le programme économique. Mais d'interview, il n'y en a pas vraiment eu. À l'image de la première fausse question : "Alors pour financer votre programme, vous prévoyez toute une série d'impôts supplémentaires dès cet été. C'est d'ailleurs une loi qui s'appelle «la loi du 4 août». C'est une référence au 4 août de 1789 j'imagine, l'abolition des privilèges. Vous ne voulez pas aller jusqu'à la terreur de 1793 ?"

Plutôt que de poser des questions et d'attendre des réponses, Lenglet a multiplié les tunnels pour dézinguer le programme économique. Sur la hausse des impôts par exemple : "Vous n'avez pas peur de tuer la bête ? Parce que la dernière fois qu'on a mis 30 milliards d'impôts sur la France, un été, c'était en 2012, à l'élection de François Hollande. Résultat : croissance zéro pendant trois ans. Pas zéro mais très faible en tout cas". Sur la fuite des plus riches en raison des hausses d'impôts : "À chaque fois qu'on a fait ça monsieur Bompard [...] ça se traduit toujours par les mêmes phénomènes : les plus riches, ceux qui peuvent bouger, ils s'en vont. Et ceux qui ne peuvent pas, l'essentiel des gens, les classes moyennes, ils se réfugient dans le travail au noir. Ça veut dire une France sans entrepreneur, sans chanteur, sans acteur…"

Difficile d'en placer une face à Lenglet. C'est comme ça avec les politiques, mais avec les rares économistes de gauche invités à la télé, ce n'est pas beaucoup mieux.

Cagé et Piketty dans la lessiveuse de BFMTV

Lundi 17 juin, Julia Cagé, professeure d'économie à Science Po et soutien du Nouveau front populaire, était en duplex sur BFMTV à 21 h 17. Question de la journaliste : "Il y a de nombreux économistes qui disent qu'avec le programme du Nouveau front populaire, la France va dans le mur parce que les dépenses sont beaucoup plus importantes que les recettes". En quatre minutes, Cagé tente de défendre les principaux points du programme, tout en dénonçant l'absence de débat sérieux sur le fond : "Ils ne veulent pas venir débattre sur le fond des idées, sur le terrain du programme, mot à mot, programme à programme, mesure à mesure et nous, c'est ce qu'on leur demande aujourd'hui".

Réponse de la journaliste : "Merci Julia Cagé, il faut qu'on parte en pub, c'est un peu frustrant, on avait tous bien évidemment de nombreuses questions à lui poser".

Frustrant oui, d'autant que ce duplex de quatre minutes est venu clôturer un "débat" sur le programme économique du Nouveau front populaire. Un "débat" de 17 minutes entre, accrochez-vous, Emmanuel Lechypre (journaliste libéral), Roselyne Bachelot (ancienne ministre de droite), Guillaume Tabard (du Figaro), Olivier Vial ("expert" de droite) et Shannon Seban (candidate Renaissance).

Une heure plus tard, la chaîne d'info a fait un peu mieux en invitant Thomas Piketty, économiste qui soutient le programme du Nouveau front populaire. Mais pour lui apporter la contradiction, BFMTV n'est pas allé chercher un autre économiste, afin de confronter les chiffres, de débattre du fond. Non, face à lui, on retrouve Charles Consigny, avocat, éditorialiste et ancien candidat LR aux législatives 2022. Il était venu avec deux principaux arguments : "Les riches sont un bouc émissaire bien commode" et plutôt que de les taxer, "il faut se remettre au boulot". Un débat de haute volée, résumé par ce bandeau:

Dans ces conditions, les économistes de gauche doivent-ils déserter ces émissions télé aux dispositifs implacables ? C'est l'une des questions de notre émission de la semaine.

Sur BFMTV, Thomas Piketty a quand même eu le temps de glisser un chiffre sidérant. Un chiffre qui aurait dû faire un bandeau ce soir-là, et tous les autres jours aussi. En dix ans, d'après le classement du magazine Challenges (pas vraiment une publication d'extrême gauche), les 500 plus grandes fortunes de France ont vu leur richesse passer de 200 milliards à… 1 200 milliards. Vous avez bien lu, en dix ans, leur richesse s'est accrue de 1 000 milliards d'euros. Et on ne peut pas dire qu'en 2013, les plus grandes fortunes vivaient dans des bidonvilles. Cette donnée économique invalide largement le discours sur la dangerosité du programme de la gauche.

Seulement voilà, cette bataille des chiffres est perdue d'avance. C'est ce qu'a brillamment expliqué le journaliste économique de Mediapart, Romaric Godin, dans un article qu'on vous invite à lire : "Ce fétichisme budgétaire n'est pas innocent. Son omniprésence médiatique qui en fait un critère de vérité pour chaque programme est en réalité une force conservatrice redoutable [...]. Aucune transformation majeure ne s'est souciée d'une norme de finance, précisément parce que ces normes sont construites pour empêcher la possibilité d'une quelconque transformation sociale. Respecter le cadre financier, c'est respecter d'abord la hiérarchie sociale existante". Et Godin de conclure : "Cette course à la crédibilité est perdue d'avance, précisément parce qu'elle se joue dans les cadres fixés par leurs adversaires. Aussi précis soit-il, le chiffrage sera toujours critiqué dans ses hypothèses et la sentence de l'irréalisme tombera immanquablement. [...] Les comptables ne sauveront ni le climat ni la société". Dimanche prochain, allez voter.

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