Les éditorialistes décon(fi)nent à pleins tubes
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Les éditorialistes décon(fi)nent à pleins tubes

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Bon, les gauchistes, ça suffit, faut retourner bosser. C'est en substance ce que répètent depuis quelques semaines les éditorialistes qui squattent les seuls bars qui n’ont jamais fermé. Sur LCI, CNews et Canal+, il n’y a ni verre, ni cacahuètes, mais les discussions de bistrot sont permanentes. Après quelques semaines de frayeurs liées à cette petite grippette, Calvi, Praud et Pujadas sont de retour, avec leur discours contre les profs et tous les assistés au chômage partiel, qui sont (forcément) réfractaires au déconfinement du 11 mai. De quoi avaler de travers à l’heure de l’apéro (mais allez quand même vous chercher à boire, on va essayer de se faire plaisir).

Ne vous inquiétez pas, ça ne va pas faire de mal. Et autant faire ça tout de suite, on sera débarrassé. Oui, pour cette chronique, on va vous injecter une petite dose de Calvi-Praud-Pujadas…

Allez, on enchaîne, car on est en retard. C’est même écrit sur le bandeau de LCI :

La France est à la traîne, tous les autres pays ont déconfiné. Et quand on vous dit "tous", LCI les a presque comptés un par un...

“Au Portugal, les coiffeurs ont repris leurs ciseaux.”

“A Chypre, c’est le temps du premier bain post-confinement”.

Mieux : “En Arménie, les serveurs portent des masques dans les cafés et les restaurants qui ont rouvert”. Oui car voyez-vous, “on panique peut-être un peu moins en Arménie”.

Même à Cologne, les prêtres ont trouvé l’astuce : “Planche de plexiglas entre le prêtre et les fidèles lors de la communion”.

“L’écrasante majorité des pays déconfinent et ne sont pas forcément en train d’imaginer que c’est terrible et que c’est un casse-tête”, constate Pujadas. 

Tout le monde déconfine donc, mais en France, certains expriment leurs réticences. Car comme le rappelle Le Monde de ce week-end, il y a encore beaucoup d'inconnues : 

Mais pour nos éditorialistes, aucun doute : ces réticences seraient liées à la trouille, ou à la lâcheté. Voire aux deux.

La peur et la lâcheté

“Est-ce qu’on n’en fait pas un peu trop dans la peur ?”, se demande Pujadas, extrait d’article à l’appui sur “l’étrange peur”...

La peur ? Pour appuyer son propos, Pujadas peut compter sur la cheffe du service de réanimation de l’hôpital Beaujon, Catherine Paugam Burtz. Laquelle a une argumentation en béton armé : “Je vais commencer par une petite anecdote. En venant, je n’avais pas de masques dans la rue, j’ai croisé deux personnes, j’étais à deux mètres, les trottoirs sont extrêmement larges. Je me suis fait fusiller du regard et les regards étaient extrêmement…"

“Alors je ne sais pas si les gens étaient phobiques ou pas, mais j’ai trouvé quand même que c’était particulier”, conclut-elle. C’est dire si elle a fait une grosse étude clinique sur cette peur irrationnelle.

Chez Calvi et ses calvinologues, c’est Ghislaine Ottenheimer (Challenges) qui ne comprend pas cette peur. Si elle le pouvait, elle injecterait une dose de courage aux dirigeants de la RATP et de la SNCF (et qui ont eu le culot d'émettre des réserves sur le processus de déconfinement). “On a l’impression, là, que la SNCF et la RATP sont comme ça hein… Ils tremblent dans tous les sens”.

Alors que pourtant, dans les transports, c’est simple : “On est la start-up nation, poursuit-elle. Moi, je vous ai déjà parlé de l’exemple de Pékin qui a mis une application, où, comme dans l’Eurostar, vous réservez votre place dans le métro. Si vous n’avez pas votre réservation, vous n’avez pas le droit de rentrer dans la bouche de métro. Alors peut-être que c’est plus facile dans un pays totalitaire”... Oui, peut-être. On n’insistera jamais assez sur les bienfaits des dictatures.

L'assistanat, ce fléau de l'économie française

Si tous ces éditorialistes s'excitent sur la trouille des Français, c'est parce qu'il y a urgence : le PIB chute. Et la crise économique est plus importante chez nous qu'ailleurs d'après le panneau de LCI : 

Le PIB chute alors que le virus a quasiment disparu. La preuve ? Regardez cette carte verte représentant la circulation du virus : 

“On a pris le soin de montrer que d’un point de vue épidémiologique, du point de vue de la santé, la circulation du virus (...) est très faible, insiste Pujadas. (...) On a des feux verts sur le plan sanitaire, on a des alertes sur le plan économique, peut-être qu’il faut y aller”.

Oui, faut y aller. Les hésitations sur le déconfinement n’ont pas lieu d’être (et ne venez pas chipoter sur ces cartes vertes très politiques cher.e.s abonné.e.s). Faut relancer l'économie !

Sur Canal+, Calvi  est sur la même ligne. Il ne comprend pas les réticences des Français à reprendre le chemin du travail : “Pourquoi cette reprise du travail semble faire tellement débat alors qu’à mes yeux, elle me semble une évidence avec les mesures qu’on va devoir respecter, avec l’éloignement dans les entreprises, les contraintes qu’il y aura, et elles sont nombreuses dans les transports en commun… On a l’impression que même ça, on a beaucoup de mal à faire consensus…” Ce qui a le don d’exaspérer l’animateur...

Et l’animateur de poursuivre : “C’est comme si le coronavirus, ça faisait ressortir tous les fléaux de l’économie française, mais alors antérieurs, dans tous les domaines”.

Les fléaux de l’économie française ? De quoi parle-t-il ? Des inégalités salariales ? De la faible taxation des dividendes ? Non, vous n’y êtes pas. Les fléaux de l’économie française, c’est l’éditorialiste de L’Opinion, Raphaël Legendre, qui en parle le mieux, et en visio : “En réalité, on a un système qui est tellement protecteur depuis deux mois. L’Etat a placé l’économie en respiration artificielle, l’a plongé dans le coma pour lutter contre la crise et en même temps, a distribué des aides, notamment du côté du chômage partiel, qui sont les aides les plus généreuses d’Europe. Le gouvernement le répète en permanence.”

Bah oui, regardez les Allemands, ils sont beaucoup moins généreux avec les assistés et ça marche ! Dit autrement : “Aujourd’hui, puisque les gens peuvent rester chez eux, et être payés avec 84% de leur salaire net (c’est beaucoup moins en Allemagne, c’est 67% par exemple), eh bien, avec le message gouvernemental qui a été dire “restez chez vous, l’extérieur est très dangereux”, on a aujourd’hui des actifs qui ont très peur de reprendre les transports en commun, de retourner sur leur lieu de travail”, assure l’éditorialiste. Bah oui, payez moins les gens et ils iront bosser malgré la pandémie ! C'est facile l'économie...

Yves, t'en penses quoi ?  “Il est temps de remettre l’économie en marche.” 

Même constat chez Pujadas qui insiste également sur cette comparaison France vs Allemagne :

Placer les préoccupations sanitaires devant les enjeux économiques, ça les rend un peu dingues nos éditorialistes, notamment ceux de LCI. A quelques heures de la fin du confinement, ils sont un peu nerveux. Et on peut les comprendre : ça fait plus d’un mois qu’ils trépignent...

Alors face à la crise, faut-il écouter les Cassandre ? C'est la question de LCI : 

Les Cassandre ? Ce sont les chômeurs partiels, si contents de perdre 16% de leur salaire. Ce sont les salariés, rongés par “la peur”. Et ce sont bien évidemment les profs. Ah, les profs ! Le retour à l’école est la condition indispensable pour que les parents repartent travailler. Alors imaginez l’effet que peuvent avoir sur ces éditorialistes des profs émettant des doutes sur la faisabilité d’un déconfinement le 11 mai…

Ça fait déjà un mois que le sujet travaille Pascal Praud. Dès la mi-avril, il déclarait ceci : “Quand j’entends les professeurs, qui ne vont pas aider Emmanuel Macron le 11 mai, (...) dire qu’ils ne veulent pas rentrer, parce que la sécurité, parce que ceci, etc. Y’aura toujours de bonnes raisons pour ne pas rentrer. (...) Globalement, les profs, y’a un moment, faut y aller”

C’est pourtant super simple d’organiser le retour des élèves dans les classes. Demandez à Ottenheimer, l’experte en rien de chez Calvi : “Moi ce que je vois, c’est que chez les petits, ils retiennent très très bien les gestes barrières. Quand vous voyez des enfants, vous les mettez à un cours d’escalade ou un cours de boxe, ils retiennent toutes les règles si on les prend bien au sérieux. C’est presque un jeu et un défi pour eux”. Y’a plus qu’à les faire boxer contre le Covid.

“Bientôt on va nous mettre des couches…”

En réalité, pour Ottenheimer, le problème, ce sont les maires qui refusent de rouvrir les écoles. Des maires à qui les bretelles et autres protections ne suffisent plus : “Je pense que les juges sont capables d’apprécier s’il y a un cas de coronavirus dans une école pour ne pas aller condamner l’élu qui a ouvert l’école. Tous ces maires sont évidemment d’opposition. (...) Il y a un moment, ça va. On vit dans un monde où il faut des bretelles, une ceinture, bientôt on va nous mettre des couches, et puis des pantoufles et puis, on va nous attacher”.

Et les parents ! Que dire des parents qui refusent de remettre leurs enfants à l'école. Ils auraient, sans doute, eux aussi, besoin de couches. Dit autrement par Pascal Praud : “Les enfants ne sont pas en sucre !”

Oui, mais la distanciation sociale en maternelle ? Le respect du port du masque au collège ? Bref, comment s’assurer qu’un établissement scolaire ne devienne pas un cluster ? Facile. Ecoutez bien la leçon de la professeure Ottenheimer, avec le soutien de l’assistant scolaire Yves Calvi. C’est cadeau :

Ottenheimer : - "Si on fait l’école autrement, mais vraiment autrement. Franchement, si les gosses, sauf les tout-petits, portent un masque, se lavent les mains, mettent du gel en rentrant, en sortant…

Calvi : - “Ils sont les premiers à vouloir le faire”

Ottenheimer - : "Alors on nous dit, une grosse difficulté, par exemple, dans les petites classes, c’est qu’il y a beaucoup de jeux, de trucs tactiles, on distribue des photocopies, on coche etc. Il n’y a plus ça. Bah on va refaire l’école comme autrefois. Ce n’était pas si mal. Tableau noir, on va apprendre b.a = ba. 3x5 = 15. La maîtresse d’école va raconter l’histoire de France a sa façon".

Calvi : - “Vous voulez dire qu’ils vont travailler normalement”. 

Ottenheimer : - “Les enfants vont poser des questions, au lieu qu’on leur distribue des trucs avec des questionnaires “quelle est la couleur du cheval, etc”.

Calvi : - "C’est faire l’école, quoi."

Ottenheimer : - “On va faire l’école”.

Magique. Macron n’a plus qu’à la nommer ministre.

Voilà le monde simplifié des éditorialistes : Nos ancêtres les Gaulois sur tableau noir, des assistés et des maires avec des couches dans le métro, et un virus qui n’existe plus. Enfin si, peut-être, car voyez-vous, il ne s’agit pas de faire n’importe quoi, comme le rappelle un invité de Calvi : “Lundi 11 mai, ce n’est pas le 8 mai 45. Le confinement, ça a été brutal, mais le déconfinement, ça doit être intelligent. Et tout ce qu’on a mis en place pour déconfiner, ça doit permettre de retourner au boulot, mais pas forcément de faire la fête”. Compris ?

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