Tentes de migrants : derrière le cutter
chronique

Tentes de migrants : derrière le cutter

Pourquoi tant d'émoi ? Si les tentes de migrants, à Calais et ailleurs sur les côtes de la Manche, sont lacérées au cutter, c'est simplement parce que c'est plus pratique pour les plier et les envoyer à la benne. C'est ce que j'ai appris sur le plateau de notre émission de vendredi, avec le photojournaliste Louis Witter, et le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), Didier Leschi. Ouf ! Ce n'était donc pas une mesure humiliante, visant à rendre la tente inutilisable. Et Witter, en  photographiant avec insistance ces lacérations, a contribué à la surinterprétation de ces images, reprises avec complaisance par toutes les belles âmes de la presse, nous les premiers. 

D'ailleurs, ce ne sont pas les policiers qui lacèrent les tentes, mais des intérimaires des entreprises de nettoiement, sous-traitantes de la préfecture. Et d'ailleurs encore, dès que notre bon ministre de l'Intérieur en a été informé, il a ordonné que cessent les lacérations. Qui ont en effet cessé (ou presque), même si les tentes sont toujours envoyées à la benne. D'ailleurs (encore), la ministre Marlène Schiappa en personne est venue constater le nouveau processus de "valorisation et de récupération" des objets "abandonnés" par les migrants. 

Parfait. Tout rentre dans l'ordre. Nous pouvons donc tranquillement oublier l'image-choc abusive, et continuer de détourner les yeux du sort des migrants de Calais. Sauf qu'à se focaliser sur le geste de la lacération, on en oublie ce qui est peut-être l'essentiel : la chaîne de commandement de ce geste. C'est un de nos contributeurs, dans le forum de l'émission, qui résume le mieux ce que j'avais sous les yeux, et que je n'ai pas formulé sur le plateau : "L'État méchant avec un haut fonctionnaire pervers qui signe un document officiel (...) ça n'existe pas. C'est une longue chaîne de commandement, un processus administratif bête dans lequel la décision de démonter les campements régulièrement est prise par le maire pour éviter les nuisances pour les riverains proches, la décision de faire faire ça par une entreprise est prise par le préfet qui considère que les policiers ont pas à faire un travail d'éboueur, et la décision d'utiliser le cutter est prise par le chef de l'entreprise dans un souci de rendement... au final ça donne une politique d'État inhumaine mais dans laquelle tous les maillons de la chaîne n'ont fait que leur boulot..." Elle ne vous rappelle rien, cette chaîne de commandement ? Elle ne vous rappelle pas le procès, en 1961, d'un certain chef de gare à Jérusalem ? Pourquoi, avant que l'on me mette ce texte sous les yeux, ne me l'étais-je pas formulé ainsi ? Où va se nicher l'autocensure ?

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