Politique virtuelle, mode d'emploi
Le matinaute
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chronique

Politique virtuelle, mode d'emploi

On pourrait croire que ça va de soi, mais il semble que non. Il faut donc le répéter: la prime de mille euros

payée par les entreprises qui font des bénéfices, vous ne la toucherez jamais. Ni moi non plus. Ni personne. C'est un mot, du vent, un slogan, de la politique virtuelle, rien du tout. Vous pensez bien, comme les patrons vont s'empresser de voler au secours d'un pouvoir en perdition, en faisant ce cadeau à leurs salariés. Mais elle ne sert pas à être payée. Elle sert à faire du bruit, de l'agitation, à remplir du temps d'antenne. Si elle indigne le MEDEF, et inspire au journal comique Le Figaro quelques Unes offusquées, c'est encore mieux: le gouvernement apparaît ainsi comme l'allié des petites gens, des salariés en quête tellement légitime d'augmentation de leur pouvoir d'achat, contre les méchants patrons. Parfait. Banco. C'est de la téléconomie, comme il y a de la télécologie. Et quand je dis de la téléconomie: c'est aussi de la radioconomie.

Et tous les journalistes de la radio et de la télé, qui (des enquêtes sérieuses ont été effectuées) n'ont pas moins de neurones que vous et moi, le savent comme tout le monde. La question, la seule, vertigineuse, est donc: mais pourquoi font-ils semblant ? Tiens, Hélène Jouan, ce matin, sur France Inter, répétant plusieurs fois au patron de FO, Jean-Claude Mailly: "mais c'est mieux que rien, cette prime, non ?" Bonne journaliste, Hélène Jouan, pas dupe, sceptique, indépendante, habituée à décrypter, on ne la lui fait pas. Alors ? Alors, si on l'interrogeait, elle plaiderait sans doute "la technique de l'avocat du Diable". C'est une technique d'interview. Pour pousser un interviewé dans ses retranchements, l'intervieweur fait semblant de penser des choses qu'il ne pense pas, y compris en forçant le trait. Je la connais, la technique, il m'arrive même de la pratiquer moi-même, au moins quand j'y arrive, parcequ'elle requiert des qualités de comédien non négligeables. Il s'agit en effet, tout en pouvant laisser penser que vous pensez ce que vous ne pensez pas, de signifier tout de même au public que vous ne pensez nullement ce qu'on pourrait penser que vous pensez. C'est savant, et assez casse-gueule. Et même quand c'est réussi (et ce matin, ça ne l'était pas), il en reste quand même un halo, un vague souvenir, le vague sentiment que cette prime de mille euros pourrait avoir, un jour lointain mais plausible, un début de commencement de réalisation. Bref, on vous prend pour des billes.

En matière de politique virtuelle, la flambée d'indignation à gauche pour soutenir le bastion de la liberté menacée, j'ai nommé Skyrock, n'est pas mal non plus. Hollande, Hamon, Lang, Mélenchon, mais aussi de l'autre côté, Yade et Wauquiez (pardon si j'en oublie), se sont succédés au micro, pour protester contre la scandaleuse éviction du fondateur par le très méchant groupe Axa Private Equities (a-t-on idée, aussi, de s'appeler Axa Private Equities ? Ils cherchent les baffes, ceux-là, ou quoi ? Ils ne pouvaient pas s'appeler comme tout le monde, Axa Economie Durable, Axolia Soleil Couchant, Axalès Zenitude, si vous êtes en panne de noms, faites-moi un mail). Bref, l'occasion étant trop belle de prendre le parti d'un pionnier des radios libres contre son méchant propriétaire, tout le Bureau National du PS a commencé à défiler. Sur les raisons pour lesquelles je qualifie cette mobilisation unanime de politique virtuelle, lisez donc l'enquête de Sébastien Rochat. Elle vous rajeunira.

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