Lettre à Riss, aux bons soins d'Internet
Le matinaute
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Lettre à Riss, aux bons soins d'Internet

Hé, Riss ! Je peux te parler, deux minutes ? On ne se connait pas, je n'ai pas ton 06

, et même pas celui de tes chargés de com', mais je suis Charlie, alors je me permets de te tutoyer, et de t'envoyer une lettre aux bons soins d'Internet.

Hier après-midi, les rézosociaux, comme on dit, vibrants d'indignation comme d'habitude, ont colporté jusqu'à moi ce dessin, apparemment extrait du dernier Charlie Hebdo, mis en vente le matin même.

Riss Aylan

Ce dessin ne m'a pas particulièrement ému. Ni fait rire. Il m'a seulement rappelé l'esprit Hara-Kiri, l'esprit de la période Choron-Cavanna-Reiser, on tape sur tout ce qui bouge indifféremment, les flics ET les manifestants, les militaires ET les antimilitaristes, les cons, les fonctionnaires, les fachos, les profs, alors pourquoi pas aussi les migrants, sans trop faire l'effort de se demander si on parle des migrants eux-mêmes, ou des migrants tels que les fachos les désignent, tout est bon dans le crayon, tout ce qui vient sous le crayon.

Oui mais voilà, dans l'équipe, ils ne l'ont pas pris comme ça. Les jeunes membres de l'équipe d'@si (quasi-pléonasme), ceux qui n'ont qu'une connaissance livresque de la grande période Choron-Cavanna-Reiser-on-tape-sur-tout-ce-qui-bouge, tu sais quoi ? Ils y ont carrément vu un dessin raciste.

Il faut dire que oui, c'est une question de génération. Quelle est leur image de Charlie Hebdo ? Un ovni éditorial au sujet duquel le débat principal est de savoir s'ils sont islamophobes ou pas. Un journal dont nous avons méticuleusement épluché le contenu, pour y déceler des traces (ou non) d'islamophobie. Et dans la période récente, un journal marqué par le passage de Val et Fourest, moines-soldats de l'islamophobie française, même si, je sais je sais, ils n'y sont plus depuis un bout de temps.

Vu de ce point de vue-là, rien ne distingue ton dessin, Riss, d'un dessin qui pourrait être publié dans Minute ou Valeurs Actuelles. Rien. Pour bien le distinguer d'un dessin de Minute ou Valeurs Actuelles, il faudrait avoir une vue d'ensemble de la page, ou du numéro entier, dans lequel il a été publié. Je ne vais pas reproduire tous les dessins de ce numéro. Au-dessus du crobard fatal, un autre croque Valls et Taubira. Au-dessous, un autre se moque des dessinateurs eux-mêmes. Tout aussi férocement, au fil du numéro, sont croqués Bowie, la trilogie imams-curés-rabbins, Dieu, Hollande, les flics, Johnny, Depardieu, le Dakar, Sarkozy, Juppé, Trump, un curé pédophile, etc etc. Je n'en tire aucune conclusion. Mais c'est un des facteurs qui servent à caractériser le "lieu d'énonciation" du message, lequel est important pour qui veut se faire son propre jugement sur le dessin.

Le problème, c'est que ce dessin, soigneusement propagé par ceux-là même qui veulent le dénoncer, va atteindre des publics qui n'auront jamais accès au numéro entier de Charlie Hebdo. Et pas davantage à cette lettre que je t'envoie avec mes pauvres armes, des mots, moi qui dessine comme une casserole. C'est un gros problème. On en avait parlé à Luz, de ce risque terrible de malentendu, centuplé par les rézosociaux, quand il était venu nous parler de son si beau livre, Catharsis (et qu'il était resté perplexe face à un de tes dessins, mêlant esclaves sexuelles de Boko Haram et allocations familiales).

Luz face au dessin de Riss

Riss allocs

Et le problème reste entier. Sans autre solution que de celle, dérisoire, de faire la pédagogie des lieux d'énonciation, ce que je propose dans un petit livre récent. La-pédagogie-des-lieux-d'énonciation. Rien qu'à écrire ces mots pompeux, je mesure à quel point cette solution est dérisoire, face à la puissance d'un dessin.

Il y aurait bien des moyens, tout de même. Si tu cherchais vraiment, tu pourrais bien trouver des moyens de signifier que le message de ton dessin ("ne me bassinez pas avec le petit Aylan, s'il avait vécu, il serait devenu un violeur comme les autres") ce message n'exprime pas ta pensée à toi, auteur, mais celle d'un narrateur qui serait -par exemple- un gros beauf raciste immonde. Un dessinateur de talent et instruit par l'expérience, comme toi, peut toujours signifier, si vraiment il le souhaite, cette distance entre auteur et narrateur. Encore doit-il faire l'effort de s'interroger sur cette distance. Et encore faut-il que cette distance existe. Salutations Charlie.

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