Les juges et les cons
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Les juges et les cons

Dans la morosité ambiante, un sourire irrépressible

: le "mur des cons", du Syndicat de la Magistrature. Le plus drôle est de voir les "cons" ainsi épinglés, tempêter devant les caméras, et menacer de saisir la Justice, confirmant ainsi malgré eux l'information donnée sur le mur. Commise dans un lieu non accessible au public, cette injure ne relève pas (ne devrait pas relever) du débat public.

Oui mais voilà. Parmi les politiques, les éditocrates, et les collègues magistrats, se sont glissés sur le mur quelques photos de parents de victimes de crimes, ce qui est moins drôle. Et puis, avant de savoir ce que nous pensons de ce scoop d'Atlantico, imaginons la situation inverse. Imaginons, dans les locaux d'un syndicat de magistrats ou de policiers de droite, un "mur des voyous", révélé par Mediapart, et regroupant journalistes, sociologues, élus, ministres, anciens ministres, tous les adversaires d'une politique pénale répressive. Rêvons un instant. Et ensuite seulement, formons-nous notre opinion sur ce "mur des cons".

Si le "mur des cons" a pu, en quelques heures, devenir une affaire, c'est parce qu'il déshabille brutalement la fiction de l'impartialité du juge. Par fonction, le juge est impartial. Rien ne doit dépasser de la robe. Cette fiction est nécessaire au maintien de la fiction collective de la Justice aveugle, de la "Justice de mon pays", en laquelle je dois avoir confiance. Mais le juge est aussi un citoyen. Il a des engagements, des convictions, des réactions à l'actualité, des emportements, des énervements. S'il doit les laisser à l'écart quand il passe la porte de son bureau ou du prétoire, rien ne lui interdit de les exprimer en dehors des heures de service (et pour avoir réalisé dans une autre vie deux livres d'entretiens avec des magistrats, j'en sais quelque chose). Il se révèle alors abominable réac, ou idéologue laxiste irresponsable. Et c'est bien la même personne.

Le Syndicat de la Magistrature est né dans les années 70, justement de la dénonciation tonitruante de cette fiction surannée d'une Justice aveugle et impartiale. "Le juge n'est rien d'autre que l'auxiliaire des riches et des puissants", criaient les "juges rouges" d'alors. Puis, il a prospéré. A la faveur notamment des accessions de la gauche au pouvoir, il a changé, de l'intérieur, bien des choses. Les puissants ont connu la rudesse des interrogatoires, des gardes à vue, des mises en examen, des condamnations. A l'évidence, la Justice qui met aujourd'hui Sarkozy en examen pour abus de faiblesse n'est plus la Justice d'hier. Et puis, à mesure qu'infusait son influence dans le corps, il s'est, comme organisation, étiolé, rabougri. Le mur des cons a le double mérite de nous ramener à ses origines, et de mesurer tout ce qui sépare ses militants d'aujourd'hui, des "juges rouges" qui terrorisaient le bourgeois du siècle dernier. Ce qui les sépare ? L'appauvrissement idéologique, justement. L'insulte potache substituée à l'analyse mobilisatrice et à la volonté de changer des choses. On ne combat pas les cons, on les punaise sur le mur. Ce qui, finalement, ne prête pas tellement à sourire.

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