Isabelle Kocher, une histoire de transition, et de féminisme
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Isabelle Kocher, une histoire de transition, et de féminisme

Tiens, une histoire de transition énergétique, et de féminisme, pour clore cette semaine Hulot.  Je vais vous parler d'Isabelle Kocher. Isabelle qui ? Vous ne connaissez pas son visage. Moi non plus, jusqu'à hier. Isabelle Kocher n'a jamais été invitée par les radios du matin, personne ne lui a demandé son avis sur la démission de Hulot, et pourtant elle est au centre de la transition énergétique en France, bien davantage que bien des bavards invités dans les radios et les télés.

Isabelle Kocher est la directrice générale de Engie. Je rappelle qu'aux cotés des politiques, et de nous tous-qui-jetons-encore-nos-mégots-dans-la-rue, le succès (ou non) d'une éventuelle transition énergétique passera par des entreprises comme Engie. Connaître leurs positions sur le sujet, leur politique concrète, devrait donc concerner tout le monde.

Quand elle est nommée directrice générale de Engie, en 2016, après une carrière dans l'ex-GDF-Suez, Isabelle Kocher a une idée : sortir l'entreprise des énergies carbonées (c'est en effet un paradoxe). Elle vend donc à tours de bras des centrales à charbon, des puits de gaz et de pétrole, et admet vouloir vendre l'activité gaz naturel liquéfié, "le coeur du réacteur", selon un portrait de L'Express. Avec l'argent dégagé, elle achète de l'éolien, du solaire, ou des réseaux urbains de chaleur. Quand elle est (rarement) invitée dans les émissions spécialisées, elle ne parle que "négawatts, avec un n, les mégawatts que l'on ne consomme pas", panneaux solaires, maisons productrices d'énergie. Ca sonne comme des éléments de langage, mais ça correspond à une vraie politique. Est-ce le résultat de cette stratégie ? Engie est redevenue bénéficiaire en 2017, après deux années dans le rouge.

L'histoire d'Isabelle Kocher pose d'abord une question politique : pourquoi, en 2018, au départ du PDG Gérard Mestrallet, Emmanuel Macron a-t-il renoncé au dernier moment à nommer présidente de Engie celle qui était la candidate naturelle au poste, et l'a-t-il coiffée d'un président ? Parce qu'il ne faudrait quand même pas foncer trop vite dans la transition ? Parce que c'est une femme ?

Elle pose ensuite une question médiatique : pourquoi les médias généralistes n'ont-ils pas fait un enjeu de la stratégie Kocher à Engie, et des résistances multiples qu'elle suscite ? Pourquoi la succession de Gérard Mestrallet à la tête de cette entreprise stratégique française n'a-t-elle pas donné lieu à un débat national ? Je ne prétends pas que ce débat soit tranché. Sortir Engie des énergies carbonées est peut-être, en effet, une hérésie économique. Mais il me semble que ce débat intéresse tous les Français, et pas seulement les lecteurs et auditeurs des rubriques économiques.

En posant cette question, je connais d'ailleurs une partie de la réponse. La responsabilité n'en incombe pas aux seuls médias. Les grands patrons du CAC40 se protègent comme de la peste des investigations des médias généralistes. Une déclaration mal calibrée, une fuite inopportune, et l'action peut plonger. Mais est-ce une raison, pour ces médias, de renoncer à forcer les portes ?

Le cas Isabelle Kocher, enfin, devrait intéresser les féministes.  Car la stratégie Kocher dans la grande maison Engie a heurté, des syndicats à la haute direction. On a murmuré. On a colporté. On a médit. Parmi les arguments de déstabilisation colportés contre Isabelle Kocher, certains concernent sa vie privée. La grande enquête de L'Express, mise en lien plus haut, s'en fait l'écho. Peut-être légitimement pour certains arguments : Kocher fait travailler son compagnon comme conseil en recrutement du groupe. Bien moins légitimement pour d'autres : ce compagnon "dirige une association de réflexion sur la foi chrétienne" (L'Express) et la mère de la directrice générale est chroniqueuse sur Radio Notre-Dame et KTO TV. La cause est donc entendue, et on entend d'ici les chuchotements des antichambres : la politique menée par Isabelle Kocher à Engie est donc "messianique". Elle a vu le solaire et l'éolien, comme d'autres ont vu la vierge Marie. Un dirigeant masculin aurait-il subi les mêmes attaques ? Ces attaques auraient-elles été pareillement relayées par la presse ? L'auraient-elles si facilement écartée de la présidence, alors que les résultats de l'entreprise sont positifs ?


Merci à notre abonné Zabou29, qui a attiré, dans nos forums, mon attention sur le cas de Isabelle Kocher.

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