El Baradei, ballon médiatique ?
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El Baradei, ballon médiatique ?

L'interview est terminée. Il est l'heure de rendre l'antenne.

"Je voudrais encore dire quelque chose", insiste Khaled Al Khamissi, écrivain égyptien, interviewé au Caire, par téléphone, sur France Inter. "Alors vite !" le presse Pascale Clark. L'auditeur dresse l'oreille. Il sait bien que c'est dans ces moments-là, quand se fissure l'immuable liturgie, hors timing, hors questions prévues, qu'une vérité dérangeante a une petite chance de pointer le bout de son nez. Pour qu'un invité, vainquant sa peur, prenne le risque, avec sa petite pancarte, de se dresser contre le tout-puissant chronomètre, il faut que sa soif d'expression soit irrésistible.

L'écrivain tient vraiment à ce qu'il va nous dire en deux mots: Mohammed El Baradei, prix Nobel, unanimement présenté par les médias occidentaux comme le chef de l'opposition égyptienne, n'est qu'un "ballon médiatique". Les Egyptiens ne le connaissent pas. Et paf ! En effet, ça valait le coup de bousculer le timing. Depuis que El Baradei est rentré au Caire, la machine médiatique internationale n'a d'yeux que pour lui. Que dit-il ? Est-il assigné à résidence ? Va-t-il se rendre place Tahrir, haranguer les manifestants ? Il y va. Il arrive. Il vient d'arriver. Il descend de voiture. Il prend le mégaphone. Est-on certain qu'on peut l'entendre du bout de la place ? Que demande-t-il exactement ? Le départ de Moubarak ? Son procès ? Tout juste les envoyés spéciaux glissent-ils timidement, en fin d'article, qu'il "ne fait pas l'unanimité de l'opposition" (encore ce matin, quelques minutes après Al Khamissi, Vanessa Decourau, envoyée spéciale au Caire). Mais "ballon médiatique", personne n'avait encore osé.

Non pas que l'inconscient collectif médiatique soit particulièrement "elbaradeiste", (ou qu'il soit contaminé par le syndrôme gersois), mais il a soif d'incarnation. Il lui faut un Walesa, un Mandela. On peut à l'extrême limite, comme en Tunisie, s'en passer. Mais que survienne un visage connu, et les caméras sont aimantées (et d'autant plus que la Tunisie, justement, vient de les sevrer de leader charismatique). Pour achever de fausser notre vision, s'ajoutent à ce besoin d'incarnation les prismes à travers lesquels nous regardons la révolution égyptienne. Prisme tunisien: mais comment donc ? Moubarak n'est pas encore parti, alors que Ben Ali a déguerpi en une journée ? Qu'attend-il ? Que se passe-t-il ? On s'ennuie ! Prisme iranien: ah, ces inquiétants "frères musulmans". Où est donc leur Khomeiny ? Cherchons la barbe, et le turban. Sur la révolution égyptienne, la seule chose que nous devrions savoir, c'est que nous ne savons pas grand-chose.

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