Diamond Reynolds, et sa fronde en live
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Diamond Reynolds, et sa fronde en live

Ce n'est pas une video virale habituelle de violences policières aux Etats-Unis.

Ce n'est pas une vidéo "d'action". On n'y voit personne tomber. On n'y voit aucun policier tirer sur une silhouette noire. C'est bien plus saisissant, plus monstrueux. On y voit bien sûr un homme qui agonise, en gros plan. Mais surtout, on y voit et on y entend une femme, Diamond Reynolds, la compagne de l'homme qui agonise auprès d'elle dans la voiture, Philando Castile. Sans relâche, naufragée accrochée à ses propres paroles, Reynolds raconte calmement, précisément, ce qui vient de se passer. Ils ont été arrêtés parce qu'un phare arrière de la voiture semblait cassé. Le policier a demandé à Castile de produire son permis de conduire, en même temps qu'il lui demandait de lever les mains en l'air. Castile a prévenu le policier qu'il détenait une arme, et un permis de port d'arme. On ne sait pas exactement dans quel ordre tout cela s'est passé. Mais on sait que le policier a tiré sur Castile, à quatre ou cinq reprises.

Alors qu'elle sort ensuite de la voiture, obéissant aux ordres de la police, Diamond Reynolds n'a pas désactivé Facebook live. On l'entend demander où est sa fille. "A genoux" ordonne le policier. Le smartphone enregistre encore. Troisième et dernier plan de la video : "nous sommes sur le siège arrière de la voiture de police" dit-elle. Menottée, elle répète encore une fois. "C'est le policier là-bas qui l'a fait, avec le truc noir". On entend la voix de sa fille : "tout va bien, Maman". Et pendant tout ce temps, les policiers la laissent poursuivre son reportage. Mais ont-ils seulement compris ce qu'elle faisait ?

Comment ne pas être d'abord choqué de cette victime se transformant instantanément en reporter de son propre drame, répétant les faits sans relâche, comme sur CNN, pour ceux qui prendraient l'histoire en route ? Comment ne pas se dire qu'elle aurait pu employer plus utilement les derniers instants de son compagnon à le réconforter ? Comment ne pas être frappé par l'inhumanité apparente de l'adaptation accélérée de Diamond Reynolds à l'outil Facebook live ? Monstruosité, oui, que cette efficacité des nouveaux outils à modeler, à soumettre nos comportements.

Et puis, quelques jours plus tard, sur le plateau de ABC, elle explique. Dès les premiers instants, raconte-t-elle, alors que Philando gémit sur la banquette à ses côtés, elle sait que ce sera la parole de la police contre la sienne. Elle sait que ce sera sans merci. Alors il lui faut l'imposer, sa parole. L'imposer tout de suite. Prendre l'ennemi de vitesse. Car oui, elle sait déjà tout ce qui va se passer par la suite. Elle a déjà vu le film tant de fois. Elle sait qu'elle, ou son compagnon, ou les deux, courent un risque, infime mais un risque tout de même, d'être les prochains héros tragiques du prochain film. On comprend que cette pensée ne la quitte jamais, comme elle ne quitte jamais des millions d'autres Noirs américains. On comprend qu'on ne peut rien comprendre à ça, à cette obsession, qu'il est inutile, Blanc, européen, du bon côté, de tenter de se mettre à leur place. On comprend que la video est leur arme, leur pauvre arme, leur arme décisive, leur fronde de David contre Goliath. Et qu'ils viennent de découvrir une fronde plus imparable.

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