De la sous-médiatisation des morts économiques
Le matinaute
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chronique

De la sous-médiatisation des morts économiques

J'ai beau écouter attentivement le concert de déplorations, de proclamations, de résolutions, à propos de la vague de suicides à France Telecom, je reste stupéfait de l'impuissance des paroles officielles à faire partager et ressentir comment, concrètement, le mal-être dans une entreprise peut conduire à ces gestes de désespoir. Pourquoi France Telecom ? Pourquoi pas Bouygues ou SFR ? En quoi le management de "l'opérateur historique", comme on dit, est-il plus mortifère que celui des champions décomplexés du privé ? Ses petits chefs, ses moyens chefs et ses grands chefs sont-ils intrinsèquement plus pervers et plus odieux ?

 

De tout ce que j'ai lu sur la question, c'est le témoignage de l'un de nos @sinautes, Fred B., qui m'a apporté à ce jour la réponse la plus claire. Il ne travaille pas à France Telecom. Il s'est simplement rendu un jour dans une agence, pour un banal problème d'abonnement. Il s'est étonné qu'on le fasse attendre un peu longuement. La suite, il la raconte ici. Toutes les enquêtes journalistiques ultérieures, toutes les émissions, ne m'en ont pas appris davantage. Pourquoi ? Mystère. Pas seulement parceque les dircoms manient efficacement l'étouffoir, comme nous l'avions pointé à propos de Renault et Tf1. Mais entre la parole des salariés de base, et l'oreille des reporters, il y a manifestement de la friture sur la ligne. Pour recueillir cette parole sans le filtre des journalistes, Le Monde.fr vient aussi, d'ailleurs, de faire appel aux témoignages directs de salariés sur son site.

Reste que lémédias s'en sont enfin saisis, après des mois et des mois d'indifférence, comme nous le soulignions dans notre émission de mai dernier. Et même Le Figaro, dans un article enfin clair et explicite. Dans la foulée, classiquement, Darcos a convoqué Lombard, toutes affaires cessantes. Combien de suicides à ce jour ? "Vingt trois depuis février 2008, dont neuf "ayant un lien" avec les conditions de travail", répond Libé du jour. Combien de morts de la grippe A en France à ce jour, directement rattachables au virus ? Incontestablement moins. Et pourtant, pour quels morts les clips télévisés, les plans de bataille, la mobilisation gouvernementale massive, le déploiement majestueux, dans toute sa pompe, du principe de précaution ? Irrésistiblement, le mort "économique" reste moins médiatisable que le mort de pandémie. Le jour où Pujadas, pour chaque nouveau suicide, enverra en reporter essoufflé intervenir en direct devant le siège de l'entreprise, on aura fait un grand progrès.

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