Aquarius et Saint-Louis, vaisseaux fantômes d'hier et d'aujourd'hui
Le matinaute
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chronique

Aquarius et Saint-Louis, vaisseaux fantômes d'hier et d'aujourd'hui

Cette rage, ce désespoir, qui tournent en rond, qui errent en nous, qui nous encombrent, et dont nous ne savons que faire, comme erre en Méditerranée l'Aquarius 2 qui cherche un port, et que rejettent tous les égoïsmes sacrés des Etats. Qu'en faire, pour les simples citoyens sans pouvoir ? Depuis que le Panama, vraisemblablement sur pressions italiennes, a retiré son pavillon au navire, reléguant ce navire sauve-honneur au statut de vaisseau fantôme, Twitter retentit de sommations dispersées à Emmanuel Macron : accordez, Monsieur le président, le pavillon français au vaisseau fantôme. Et à tout le moins, autorisez son débarquement à Marseille. 

Avec quels arguments, cette sommation ? En convoquant quels précédents ? Depuis l'invention du point Godwin, toute référence, sur Internet, à tout événement se rapportant de près ou de loin aux persécutions nazies est implicitement interdite. Et pourtant elles font le forcing en nous mêmes, ces comparaisons, ou en ceux d'entre nous qui restent hantés par ces images. Elles font le forcing, et chassées par la porte, elles reviennent par la fenêtre. 

En se représentant l'Aquarius désormais fantôme, comment ne pas se souvenir du paquebot Saint-Louis de juin 1939, bourré d'un millier de réfugiés juifs, et que Roosevelt, cédant devant les isolationnistes et les antisémites, refoula vers l'Europe et les camps de la mort. Comment, devant la conjonction des égoïsmes sacrés, ne pas repenser à l'ignoble conférence d'Evian, en 1938, qui abandonna à leur sort les réfugiés juifs allemands et autrichiens ? Ce matin, sur France Culture, Guillaume Erner risquait cette comparaison, se fondant -merci !- sur un certain livre, qui sera publié dans quelques jours.

A travers les décennies, tout les éloigne, ces deux bateaux d'indésirables. Et leurs ports d'embarcation, et l'identité de leurs passagers, et leurs destins, et aussi l'attention dont ils bénéficièrent : ici et aujourd'hui, des journalistes embarqués, qui nous interdisent de ne pas savoir. Naguère, une presse qui avait déjà la tête dans la guerre, et détourna les yeux. Ne me répétez pas que tout interdit de comparer l'Aquarius et le Saint-Louis, je le sais. Mais comparaison n'est pas assimilation. N'en déplaise à Mr Godwin, rien ne nous interdit de chercher, entre le Saint-Louis et l'Aquarius, entre les rejets implacables d'aujourd'hui et ceux d'hier, les éléments de comparaison, et les éléments de distinction. Quitte à laisser ensuite chacun libre de chasser, ou non, les vaisseaux fantômes des temps passés.


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