Le Monde, l'Elysée, et les ex
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Le Monde, l'Elysée, et les ex

Découverte d'armes au siège du mouvement En Marche, port illégal d'arme à feu le 1er mai par l'ex-gendarme Crase, co-mis en examen de Benalla, découverte dans le bureau de Benalla de documents sur la réorganisation de la sécurité présidentielle : jour après jour, à en croire les PV de police, l'affaire Benalla apparait comme la constitution à l'Elysée d'une véritable milice clandestine armée, avec des complicités internes qui resteront à déterminer. Jour après jour, les révélations médiatiques sur l'enquête font éclater le mensonge officiel de la "faute individuelle". Ils font aussi voler en éclats les démentis des hommes de l'Elysée, assurant devant les commissions parlementaires que Benalla ne s'occupait nullement de sécurité, et faisant accessoirement soupçonner une belle collection de mensonges sous serment (peines prévues : jusqu'à 5 ans de prison, et 75 000 euros d'amende).

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Outre la discrétion caniculaire des JT sur toutes ces révélations, que nous détaillons ici, il faut d'ailleurs saluer  la sobriété générale du vocabulaire médiatique, qui a relaté la découverte, au siège du parti présidentiel, "de trois pistolets Glock non déclarés". Les mêmes armes auraient elles été découvertes au domicile d'islamistes présumés, on aurait parlé d'une "cache d'armes", d'un "véritable arsenal de guerre", etc. Là non. Il s'agit simplement d'un léger souci de phobie administrative. Passons.


De quelles complicités précises, au sein de l'équipe présidentielle et de l'appareil d'Etat, a bénéficié cette étrange tentative de constitution d'une milice de police parallèle ? On ne le sait pas encore. Ce sera aux enquêtes de le déterminer. Si le pouvoir les laisse faire. Il est difficilement compréhensible par exemple que Benalla ait été laissé en liberté après, selon les PV publiés par Le Monde, son refus de coopérer lors de sa garde à vue (refus de remettre les clés de son domicile, et de fournir une clé USB où figureraient des données sur ses communications téléphoniques), qui peut laisser craindre une évaporation de preuves. Pour une bagarre le hall de l'aéroport Orly 1, deux rappeurs viennent d'être condamnés à un mois de détention préventive. Passons encore.

Dans la révélation du scandale, les medias jouent pleinement leur rôle, Le Monde au premier rang, ce qui pourrait bien favoriser un regain de confiance de l'opinion publique. Mais Le Monde ne semble pas tirer les conclusions politiques de ses propres scoops.  Ce même journal, qui publie chaque jour des révélations fracassantes sur les prétoriens de Macron, révélations qui font éclater au grand jour l'omnipotence et l'impunité présidentielles sous la Ve République, ce même journal publie cette semaine, en feuilleton d'été, une série confite en attendrissement sur les "jours d'après" des ex-présidents de cette même Ve République. Années d'après-pouvoir pour Chirac et Giscard, derniers jours de Mitterrand et De Gaulle, dégringolades de l'Olympe pour Sarkozy et Hollande : tout tout tout, vous saurez tout sur leurs bleus à l'âme. 

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Tout sur les passages à vide de ces vieillards narcissiques, soudain privés du jouet auquel ils se cramponnèrent parfois malgré leur incapacité physique (Mitterrand). Et rien, ou pas grand chose, sur l'impunité dont ils bénéficièrent ensuite (Chirac sur ses différentes affaires abracadabrantesques). Dans le portrait du retraité Sarkozy, l'aspect judiciaire est expédié en trois lignes, façon clause de style : "Elégant dans son costume gris porté sur une chemise à rayures bleu ciel, il ne donne pas l'impression d'être anxieux à la perspective des deux procès qui l'attendent (...) ni d'être secoué par sa récente mise en examen dans l'affaire du présumé financement de sa campagne de 2007 par la Libye." Le journaliste -a-t-il interrogé sur ces sujets l'élégant retraité en rayures bleu ciel ? On ne saura pas.

Comment Le Monde ne voit-il pas que ce journalisme révérentiel est l'ennemi du journalisme d'investigation pratiqué dans les pages voisines ? 

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On pourrait répondre que ces deux modes de journalisme sont, après tout, complémentaires. Mais non. Présenter en victimes des cruautés du temps qui passe, en longs textes lyriques -excellemment écrits par ailleurs- les ex-présidents, en faire des quasi-personnages de littérature, c'est nourrir l'atmosphère générale de sacralité autour de leurs personnes, et par extension de la fonction qu'ils exercèrent. C'est faire le soft power de la constitution de 58. Et renforcer indirectement l'impunité pharaonique que dénoncent aujourd'hui implicitement, révélation après révélation, les pages voisines du journal. Au temps de leur pleine vigueur, ces retraités sur qui Le Monde penche ses plumes attendries finançèrent leurs campagnes sur fonds secrets ou occultes, méprisèrent leur opposition, violèrent leur majorité, domestiquèrent la haute fonction publique, manoeuvrèrent contre la presse indépendante, manigancèrent pour échapper aux juges, couvrirent des conflits d'intérêt. Bref, exercèrent leur fonction de présidents-rois de la Ve. Quelle pertinence, à venir touiller leurs déchéances intimes ?

Dur avec le président en exercice, tout en guimauve avec les ex : après tout, c'est mieux que l'inverse, mais l'incohérence est manifeste.

giscard
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