Le jour où j'ai découvert la "Sécu de l'alimentation"
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Le jour où j'ai découvert la "Sécu de l'alimentation"

En Touraine, les alternatives agricoles s'invitent dans la campagne des législatives

Dans la 3e circonscription de l'Indre-et-Loire, mi-banlieue ouvrière (de Tours), mi-rurale, la Nupes a investi une ancienne archéologue devenue spécialiste de la santé au travail. Face à elle, dans un petit village, des néo-agriculteurs l'alpaguent avec des questions pointues, qu'a écoutées Daniel Schneidermann.

SENNEVIERES (Indre-et-Loire). Dans la 3e circonscription d'Indre-et-Loire, à la fois ouvrière (le bastion cheminot et communiste de Saint-Pierre-des-Corps) et rurale, les réunions se suivent et ne se ressemblent pas. L'autre soir, à Monts, ça ronronnait entre vieux militants aguerris de la gauche locale. Mais ce soir, à  Sennevières (207 habitants), ça pulse, ça vibre, ça interpelle. Il faut dire que de jeunes néo-agriculteurs sont venus écouter Roxane Sirven, candidate Nupes dans la 3e circonscription d'Indre-et-Loire. Et ils ont apporté leurs problèmes, qui se résument à un seul : pas de terres. Toutes les terres disponibles sont accaparées par les "gros", qui accumulent les centaines d'hectares, et les subventions de la PAC afférentes. Et eux, avec leurs projets vertueux, en bio, en circuit court, avec leur habitat réversible, ils ne parviennent pas à récupérer les quelques hectares qui leur suffiraient. Alors Mélenchon, que propose-t-il ? Et la "sécurité sociale de l'alimentation", qu'en pense la Nupes ?

La quoi ? Pardon ? Attablée dans la rue, devant le bar-tabac-épicerie Le Senaparia qui offre depuis un an une nouvelle jeunesse au village, la candidate tangue un peu. Il faut dire qu'elle est spécialiste de la santé au travail, et plus particulièrement des CHSCT (Comités hygiène, sécurité et conditions de travail). On ne peut pas être spécialiste de tout. Sur l'implantation des éoliennes, sujet crucial dans la circonscription, elle n'a pas trop d'opinion, sauf qu'"il faut consulter les gens". Et si les riverains n'en veulent pas ? "On les mettra en mer" (rire). Et à l'Assemblée, le cas échéant, que votera-t-elle ? "Je voterai comme le groupe. Je suis pour la discipline de groupe" (rire). Roxane Sirven a-t-elle ses chances ? En 2017, face à la sortante socialiste Marisol Touraine et à la candidate UDI (élue), l'Insoumise Sylvie Adolphe avait fini en troisième position ; la partielle de 2021 a maintenu l'UDI en place. 

Derrière la table, avec l'Insoumise, le communiste, l'écolo, la socialiste

C'est donc l'histoire d'une archéologue, spécialiste de la taille des silex au néolithique moyen, devenue négociatrice-santé pour la CGT. De l'étude des silex, elle dérive tout naturellement vers la pénibilité du métier d'archéologue ("Étrangement, personne n'y avait réfléchi avant. Et pourtant...") Et de là, elle est aujourd'hui négociatrice pour tout ce qui concerne la santé au travail dans la fonction publique culturelle. Elle est redoutable : son sens de la manœuvre et son opiniâtreté ont permis de sauver une soixantaine de CHSCT, menacés par les ordonnances Macron de 2017 visant à "rationaliser" les instances de dialogue social dans l'entrepriseet qui ont efficacement étouffé ce dialogue.

Jamais Roxane Sirven ne se serait engagée dans un parti classique. Mais le célèbre fonctionnement "gazeux" des Insoumis lui va bien, avec son militantisme à la carte, son absence de cotisations, et la large autonomie un peu chaotique des sections locales. Sans parler du chef incontesté de ce mouvement sans chef.  "Dans certains quartiers, si je montre pas la tête à Méluche, ils prennent pas le tract. Mais dès qu'ils la voient, ils me l'arrachent presque des mains". Pas partout, elle en convient. "Mais ne pas vouloir la tête à Méluche, c'est une réaction bobo".

Et la campagne Nupes lui va encore mieux, qu'elle mène avec un duo de choc : Abd-el-Kader Aït Mohammed, dit "le plombier", la soixantaine, vieux routier des réseaux militants, accessoirement chauffeur, conseiller en com' et conseiller politique privilégié de la candidate sur les longues routes droites de la circonscription. Et Antoine Mauré, dit "le soudeur" – chargé donc de la soudure avec les autres partis de la Nupes – et  qui s'est ré-engagé en politique pour cette campagne inattendue, dès l'accord à gauche signé, sans quoi il serait resté spectateur, comme depuis dix ans (dix ans sans militantisme : il n'est donc fâché avec personne). Et ils sont tous là ce soir, derrière la table, avec l'Insoumise, le communiste, l'écolo, la socialiste. Le soudeur a soudé efficace.

On peut militer gazeux, sans militer pour autant isolé : Roxane Sirven suit assidûment les zooms de formation organisés par la féministe Caroline de Haas pour les candidates Nupes, où elle a appris à développer obstinément ses trois points de campagne sans se laisser distraire. Elle n'a pas encore suivi le coaching personnalisé gratuit (une demi-heure) proposé par la même, mais elle a hâte. Pourtant, les réunions et négociations difficiles, elle maîtrise, non ? "Oui, mais je n'ai pas l'habitude de me vendre, moi". Elle a d'ailleurs désespéré "le plombier" : sur les tracts, elle refusait que sa photo soit plus grosse que celle de son suppléant.

De la fourchette à la fourche

Mais Caroline de Haas ne l'a pas formée sur l'agriculture. Et ce soir, alors que le Senaparia débite sans discontinuer des bières locales, les questions pleuvent. "Si on bloque les prix des aliments, la qualité va baisser !" "Très bien, le SMIC à 1500 euros, mais qu'est-ce que vous allez dire à ceux qui gagnent 1600, ou 1700 euros ?"  "La moitié des paysans vont partir en retraite dans les dix ans qui viennent. Comment prendre ces terres ?" "Prélever  2% de la surface sur chaque succession" propose quelqu'un. "Oui, mais si ces terres-là ne sont pas irrigables !" Etc etc. Pesticides, subventions, modèle économique : tout le cauchemar agricole français se déploie dans la belle soirée de printemps.

Et la sécurité sociale de l'alimentation, donc ? Une fois, deux fois, trois fois, dans cette rencontre sur le thème "agriculture paysanne et circuits courts" la question revient, prenant visiblement de court la candidate, qui égrène un peu scolairement les points du programme, chapitre agriculture. Et la sécu, donc ? Je fais ici le malin, mais j'en ignorais tout jusqu'à venir à Sennevières. Donc, mise à jour faite, c'est une idée simple, proposée par la Confédération paysanne, syndicat agricole minoritaire de gauche : 150 euros par mois sont attribués à chacun·e pour acheter, en fonction de choix décidés collectivement et localement, des produits alimentaires locaux, artisanaux, de saison et sains, dans des points de vente de proximité, ce qui améliorerait, aussi, le niveau de vie et les conditions de production des agriculteurs. Le résumé est ici, et pour approfondir, c'est là, ou bien dans une conférence gesticulée de l'agronome Mathieu Dalmais, ou encore ici, reprise par Bernard Friot

Bref, pour changer l'agriculture, on change l'alimentation. De la fourchette à la fourche, plutôt que l'inverse. Le projet est farouchement distinct de l'aide alimentaire traditionnelle (Restaus du coeur, Banques alimentaires), assimilée à de la distribution charitable de malbouffe. Nul doute que l'idée posera des difficultés d'application sans nombre (quels produits, quels commerces seront éligibles ?), nul doute que toutes sortes de lobbies tenteront de la récupérer, mais elle est tout de même redoutablement séduisante, dans l'impasse actuelle. Vérification faite, le terme "sécurité sociale de l'alimentation" figure bien dans le programme de la Nupes. On apprend chaque jour, en campagne.


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