Pourquoi la critique française a raté "Agora"
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Pourquoi la critique française a raté "Agora"

Oeuvre visionnaire ou salmigondis de « péplum pensum » ?

Agora, superproduction de l’espagnol Alejandro Amenabar, fut parfaitement négligé lors de sa présentation au festival de Cannes 2009, royalement méprisé par la critique internationale, et en conséquence ignoré par le public lors de sa sortie en salles en Janvier 2010. Si le large désintérêt qui accueille certaines œuvres ambitieuses est un phénomène fréquent dans l’Histoire du Cinéma, il est beaucoup moins fréquent qu’un tel accueil appuie de façon inquiétante le propos même de l’œuvre. Alors que le film sort en DVD, explications.

Note: les extraits d’Agora que nous proposons ont été choisis dans les 40 premières minutes du film, afin de ne pas trop révéler le développement de l’intrigue.

A la source du projet Agora se trouve le désir d’Alejandro Amenabar de raconter l’histoire de l’espèce humaine, telle qu’elle pourrait être observée par un être venu des étoiles. Habitué à jongler avec les questions de points de vue et les renversements de perspective, l’auteur de Tesis, Ouvre les yeux et Les Autres, eut assez vite l’idée de centrer son récit sur un astronome, soit un observateur d’étoiles qui serait lui-même observé de "là-haut".

Par recherches et rebonds successifs, Amenabar et son scénariste Mateo Gil remontèrent l’histoire de l’astronomie pour parvenir au personnage d’Hypatie d’Alexandrie, dont les travaux furent perdus avec la destruction de la bibliothèque qu'elle présidait, et dont certains imaginent qu’elle fut l’un des premiers savants à reconsidérer le système géocentrique de Ptomélée (qui faisait de la Terre le centre de l’Univers).

En s’arrêtant sur Hypatie, et en imaginant qu'elle fut à deux doigts de décrypter le mouvement elliptique des planètes autour du Soleil, Amenabar joignait d’un coup trois sujets: la mise à mort d’un esprit libre (Hypatie fut horriblement lapidée par un groupe de fanatiques chrétiens); la mise en scène d’un des grands crimes contre l’Humanité (il n’y a pas d’autres mots pour désigner la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie) et enfin un chapitre important de l’histoire de notre espèce vu sous l’angle cosmogonique et cosmologique que le cinéaste souhaitait au départ.

En choisissant de mettre en scène cette page d’Histoire, inédite au cinéma, Amenabar et son équipe allaient bien évidemment soigner leur reconstitution. Mais celle-ci serait accompagnée d’une proposition beaucoup plus rare dans le film historique, s’obligeant à présenter non seulement le décor mais aussi la conception du monde qui l’a généré.

Cosmos

Ce choix de narration à l’échelle du cosmos (le "monde ordonné" des Grecs) fut l’un des principaux reproches de la critique à l’égard du film alors qu’il constitue, peut-être, son trait de génie, en ce qu'il permet intuitivement au spectateur de partager la vision du monde des protagonistes.

En effet, les différents chapitres d’Agora sont rythmés par une caméra aérienne qui nous fait régulièrement remonter hors de la stratosphère, en conservant le son de ce qui se produit à cet instant dans la ville d’Alexandrie. Cette bande-son, qui devient alors en quelque sorte la "voix" de la Terre, souligne à chaque fois le thème du chapitre qui se clôt (une planète d’où proviennent des harmonies musicales, une planète d’où proviennent des pleurs, une planète d’où proviennent des hurlements etc.) et annonce le chapitre suivant. Si cette méthode narrative participe pleinement du projet initial du cinéaste, à savoir l’observation de l’espèce humaine vue du ciel, elle s’avère également en parfait accord avec la philosophie néoplatonicienne qui animait la vie intellectuelle de l’Alexandrie du IVème et Vème siècle.

Institué par le philosophe romain Plotin, le néoplatonisme (*), relecture de la spiritualité orientale à la lumière des enseignements de Platon, fut largement porté par des scientifiques et des astronomes qui appréciaient entre autres son Principe suprême (l’Un). Enseigné en Alexandrie par Théon et par sa fille Hypatie, ce courant de pensée finira par disparaître de l'Europe avec l’établissement de l’Eglise catholique romaine, dont les théologiens préféraient le relecture d’Aristote à celle de Platon. Ainsi, le Moyen-âge européen fut essentiellement aristotélicien, tandis que le néoplatonisme devenait un des leviers intellectuels de l’Islam conquérant, assurant la prédominance scientifique des musulmans pour six siècles (les rares écrits néoplatoniciens circulant dans l’Europe moyenâgeuse étaient alors réservés aux érudits qui savaient lire l’arabe, tels Roger Bacon). Au XVème siècle, le riche florentin Cosme de Médicis demandera à Marsile Ficin de traduire en latin à la fois Platon et les dialogues philosophiques d'inspiration platonicienne du personnage légendaire Hermès Trismégiste, regroupés sous le titre de Corpus Hermeticum. Ces traductions de Ficin auront un impact déterminant sur la première Renaissance italienne, et ce nouveau courant, dit hermétique et largement teinté de néoplatonisme, guidera le renouveau du génie occidental qu’il soit artistique (Botticelli, De Vinci), magique (Giordano Bruno) ou scientifique (Paracelse, Galilée, Kepler, Newton).

Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut;

et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas,

pour faire les miracles d'une seule chose.

Cette citation de la Table d’émeraude, attribuée au légendaire Hermès Trismégiste, renferme en elle un des grands principes du néoplatonisme et initie un système de pensée fait d’analogies, de correspondances, d’harmonie, de géométrie. Ce sont ces concepts qui vont structurer l’ouverture du film d’Amenabar.

Cette ouverture débute sur une vue de la Terre qui passe à la Lune. Le déplacement de la caméra imprime à ces corps astraux un mouvement qui nous apparaît comme circulaire. D’emblée, tout est question de point de vue puisqu’en l’absence de référent nous ignorons si ce sont ces corps qui bougent ou si c’est notre regard qui se détourne d’eux. Mais surtout, nous percevons un mouvement circulaire alors qu’un recul plus important nous révélerait qu’il est en fait elliptique.

Lorsque la voix d’Hypatie évoque "la figure la plus parfaite qui se puisse concevoir, le cercle", le Soleil qui apparaît à l’écran est loin de présenter une forme si parfaite que cela. En effet, ses contours sont déformés par l’effet de la chaleur qui perturbe les ondes reçues par l’œil humain. Car ici, c’est notre vision humaine qui fait du cercle parfait (le Soleil) un cercle imparfait.

Ce Soleil, par lequel la mythologie égyptienne avait posé les bases du monothéisme (le culte d’Aton) nous est représenté dans une embrasure formée par des piliers d’inspiration typiquement égyptienne, l’Alexandrie du IVème siècle étant la fille naturelle de cette civilisation. Et aussitôt, un voile vient recouvrir le Soleil. Ce voile, dont le symbolisme remonte également à l’Egypte antique (le voile d’Isis), Hypatie nous en reparlera plus tard dans le film, en confessant qu’elle souhaiterait, avant de mourir, pouvoir en lever un coin.

Enfin, la main qui retenait ce voile finit par le lâcher, et la caméra suit la chute du tissu. Une chute dont la signification est d’autant plus importante qu’elle est alors clairement évoquée par la voix d’Hypatie hors-champ. Alors que nous nous attendons à ce que le plan suivant nous révèle le personnage d’Hypatie, ou plus largement le lieu où elle officie, nous sommes surpris de découvrir à la place un jeune homme soumis, qui ramasse le tissu et le tend à sa maîtresse. Ce n'est qu'à cet instant qu'Hypatie nous est enfin présentée, alors qu'elle réitère sa démonstration. Et ce n’est qu’à la deuxième chute du tissu que nous découvrirons enfin le décor de l’école platonicienne.

Ainsi, la mise en scène nous oblige à considérer d'abord la condition de cet esclave, Davus, à la lumière du mot "chute". Mais cette double chute nous invite également à une deuxième interprétation, puisqu’il apparaîtra plus tard que cet esclave, celui qui a chuté de sa dignité d’humain, sera également de ceux qui feront chuter Hypatie et le monde qui l’a créée.

En résumé: des mouvements circulaires qui se révèleront elliptiques; une forme parfaite que notre regard transforme en imperfection; une civilisation et son architecture nées de la contemplation d’un Principe (le Soleil); un voile qu’il sera dangereux de soulever; un mouvement de chute; et enfin une force mystèrieuse connue seulement du spectateur et qui intrigue ces personnages : la force de gravité.

Amenabar vient de poser les enjeux scientifiques, philosophiques, politiques et humains de son film… en moins d’une minute!

A ce stade, il est important de signaler que cette mise en scène ne s’adresse pas particulièrement au spectateur érudit. Elle se veut d’abord et avant tout une expérience sensible, en établissant un réseau de symboles forts (et immémoriaux) dont le pouvoir évocateur et la signification se révèleront progressivement aux spectateurs durant le récit, au fil de leur interaction.

L’exploit d’Amenabar est ici de réussir à créer chez le spectateur une sensibilisation, une prédisposition aux fondamentaux du néoplatonisme (analogies, correspondances) sans avoir à déployer un cours magistral à ce sujet; ce qui lui offre le luxe d’y adjoindre justement un autre cours magistral : celui de l'astronome Hypatie.

Théologie

Quelques minutes plus tard, alors que nous nous sommes familiarisés avec l’univers luxueux et philosophique de cette civilisation, Agora nous invite à découvrir ce qui sera l’objet de sa chute, à savoir les Parabelani, milices de la communauté chrétienne grandissante d’Alexandrie.

Au-delà du duel théologique, qui oppose le Parabelani Ammonius et un "païen" de la haute société alexandrine, se trame un autre conflit. En effet, le "païen" est ici presque immobile, filmé à hauteur d’homme, à l’aide d’une longue focale qui écrase la perspective et imprime sa silhouette au cœur de la foule. A l’inverse, Ammonius change régulièrement de place de façon énergique. Soit il est filmé en courte focale, ce qui exagère ses mouvements, soit il est filmé en longue focale mais en plan rapproché, ce qui contribue à uniformiser les figurants derrière lui. Enfin et surtout, la caméra va, à deux reprises, isoler Ammonius dans le champ en descendant en contre-plongée, afin d’isoler sa silhouette au milieu de l’architecture. Car si le "païen" tente d’ébranler maladroitement la foi d’Ammonius, ce dernier a, lui, entrepris d’ébranler la civilisation païenne toute entière. Ce qu’il défie ici est l’expression de son génie gravé dans la pierre.

Nous sommes ici en présence d’un représentant du monde de l’antiquité, dont la vue est à hauteur d’homme, proche des gens, mais qui reste désespérément immobile. Et face à lui se dresse une foi chrétienne d’une incommensurable énergie, dont la vue oscille entre deux extrêmes (le ciel, les flammes) et qui a pour projet de faire table rase de ce monde. Nous savons d’emblée qui remportera ce duel : la mise en scène nous le dit.

Notons pour la forme que ce qui permet à Ammonius de traverser tranquillement les flammes tient à sa condition de chrétien de basse extraction. Ses vêtements, souillés par la crasse et la sueur, empêchent la combustion immédiate; et la plante des pieds sous ses sandales est protégée de la chaleur par l’épaisse cornée de ses marches incessantes. A l’inverse, l’homme de la haute société comprendra à ses dépens que sa toge de luxe fait un excellent combustible.

Notons enfin qu’Ammonius nous est tour à tour présenté léché par des flammes "infernales" qui remontent à son ventre, puis exalté vers le ciel, en un effet d’annonce de la cosmogonie des siècles à venir.

Aveuglements

Retour vers Hypatie à travers un épisode biographique que nous a légué l’Histoire.

Courtisée par son élève Oreste, qui la considère comme l’incarnation de l’Harmonie, Hypatie lui remet un tissu (nous ramenant immédiatement au voile de la scène d’ouverture) tissu qui s’avère être taché de son sang menstruel, ou plutôt, comme le spécifie la version originale, son "cycle menstruel". Pour Hypatie, ce geste suffit à expliquer son imperfection, car il ramène son corps à la vulgarité des choses terrestres et à leur pesanteur. Cette démonstration est d’une importance capitale car elle souligne l’incapacité d’Hypatie à reconnaître la perfection dans l’imperfection, à accepter l’idée que "ce qui est en bas est comme ce qui est en haut". Bien qu’Hypatie soit clairement désignée comme le personnage le plus courageux et le plus civilisé de cette histoire, nous découvrons ici ce qui la mettra en échec dans ses recherches astronomiques (et dans sa vie intime). Car dans son idéalisation du ciel, Hypatie s’est rendue aveugle aux multiples indices qui l’entourent. Elle ne reconnaît pas d’analogie entre ses cycles menstruels et les cycles du ciel. Elle ne réalise pas qu’Oreste jette le tissu à ses pieds au moment précis où elle prononce le mot "ellipse". Enfin elle ne peut pas voir que la perfection du cercle renferme en son sein "l’imperfection" de l’ellipse. Regardez bien les motifs complexes qui ornent les portes et les fenêtres de sa salle de cours: ils sont en fait composés d’ellipses qui joignent les bords de grands cercles. D’une certaine façon, Hypatie trahit dans cette séquence l’enseignement néoplatonicien dont elle est pourtant la garante. Son manque de "Foi" dans sa propre philosophie l'accule dans une impasse, à la fois intellectuelle et sentimentale.

La séquence qui fait immédiatement suite élargit cette impasse à la société alexandrine dans son ensemble. Ici, la mise en scène oppose très nettement à l’image le personnage d’Olympius, garant de la Foi quasi-abstraite de cette société, filmé dans une contre-plongée agressive en courte focale (notez que le cercle au-dessus de lui est alors transformé en ellipse par le choix d’angle). Face à lui, le personnage d’Hypatie, garante de la cohésion humaine et de l’érudition cosmopolite, est filmé en longue focale sans être détaché des élèves derrière elle. Soudain, un panoramique brutal vient nous surprendre en nous révélant la présence silencieuse de Théon (isolé à l’image devant l’architecture antique), complétant le tableau d’une inévitable décadence. Fracturée entre sa Foi antique (Olympius) et ses devoirs de renouveau, (Hypatie) accompagnée par la lâcheté silencieuse de son doyen (Théon), et face à la cohésion du groupe chrétien qui la menace, cette société est condamnée.

Planètes

La suite de cette séquence va voir l’éclatement des proches d’Hypatie à travers trois figures prédominantes: l’esclave Davus qui rejoindra les Parabelani; l’élève Synesius qui deviendra un évêque très pieux; et enfin le soupirant Oreste qui deviendra une figure politique légèrement opportuniste. Dès lors, ces trois hommes vont se mettre à errer dans le récit, en s’éloignant d’Hypatie puis en se rapprochant d'elle pour s’en éloigner à nouveau. Pour le spectateur, bercé par le rythme de la narration, ces trois corps errants (en grec "planêtês") tracent autour d’Hypatie des figures d’ellipses.

Car Hypatie n’est rien moins que leur Soleil, une forme parfaite qui s’estime imparfaite (elle est le O du titre Agora sur l’affiche) et qui provoque sur eux cette force d’attraction irrésistible qui génère leur mouvement elliptique. Une fois de plus, le secret du ciel, dont Hypatie cherche à lever le voile, est entièrement autour d’elle et en elle, tandis qu'elle s'interdit de le voir. N'est elle pas obligée de se mettre au centre pour dessiner sur le sable ce qu'elle croit être la rotation des planètes ? Et lorsqu’elle dira à son conseiller "L’idée de ne pas avoir le soleil au centre me brise le cœur", ce dernier lui répondra avec bienveillance ce que l’on répondrait à un Soleil surmené : "Allez vous coucher".

NOUVEAUX MONDES

Le saccage de la grande Bibliothèque par les milices chrétiennes, qui intervient au milieu du film, est l’occasion pour le cinéaste de renverser les structures avec lesquelles il nous a introduit à ce monde en perdition.

Puisque le cercle désigne la perfection de ce monde païen ébranlé, c'est en le "souillant" qu'Amenabar désignera la naissance d'une ère obscurantiste. L'entrée des chrétiens dans la bibliothèque va cumuler plusieurs travellings circulaires, dont le plus important et le plus acrobatique passera du sol au plafond. C’est ici, sur un fond de cercles parfaits, que nous verrons les précieux manuscrits du monde antique détruits en masse, jusqu’à ce qu'au terme de son mouvement circulaire, la caméra ne se retrouve, littéralement, renversée.Une page d'Histoire vient d'être tournée.

Le monde chrétien qui naîtra de cette destruction n’aura pour ornements que quelques cercles grossiers et donc imparfaits, leur préférant de loin la rectitude des lignes qui dessinent un enchevêtrement de croix.

Dès lors, les trois hommes errants autour d’Hypatie s’incarneront chacun, à l’image, dans la prison mentale qu’ils se sont choisis.

Oreste nous sera régulièrement présenté coincé entre des piliers, des ornements imposants ou son armure, prisonnier du pouvoir et de ses compromissions.

Synesius n’apparaîtra pratiquement plus que sur les surfaces lisses et lumineuses de la vie monastique, d’inspiration byzantine, qu’il s’est choisie.

Quant à Davus, l’esclave affranchi devenu un Parabeli dépressif, il s’enfermera progressivement dans une vision "bipolaire" du monde, faite d’exaltation vers le divin et de descente vers les flammes de l’enfer.

Amenabar répliquera sur lui, en deux temps, la correspondance "ciel-flammes" par laquelle nous avait été présenté son mentor Ammonius (voir plus haut).

ANALOGIES

En choisissant d’observer les soubresauts de l’espèce humaine depuis l’espace, comme on s’amuserait à observer des fourmis (certains plans sur les foules, vues du ciel, ont d’ailleurs été accélérés pour appuyer cette analogie), Alejandro Amenabar nous invite à comprendre les mécanismes éthologiques qui font et défont les civilisations.

Car Agora ne raconte pas seulement la fin du monde de l’antiquité, il détaille le processus de décadence inhérent à toutes les grandes civilisations en fin de course; lorsque l’élite disposant du savoir ne parvient plus à s’en remettre aux principes philosophiques qui ont bâti son environnement; lorsqu’elle cède à la lâcheté, à l’aveuglement et à l’opportunisme; lorsqu’elle ignore ses devoirs de perpétuation du savoir et ne sait plus regarder le peuple à ses pieds. Alors elle cède la place à des hordes de mal lavés, certes barbares et ignorants, mais animés par une Foi commune et une rage de conquête. Des intégristes, destructeurs mais bien vivants.

Pour le spectateur qui hésiterait encore à s’abandonner à l’analogie, Amenabar va souligner au stabilo ce qu'il nous suggère par un casting on ne peut plus explicite. Dans Agora, tous les personnages de l’élite sont incarnés par des acteurs occidentaux (Rachel Weisz, Michael Lonsdale, Richard Durden) tandis que les intégristes chrétiens sont interprétés par des acteurs ou des figurants du Maghreb et du Moyen Orient (Ashraf Barhom, Sammy Samir etc.). La tenue que portent les Parabeli dans le film ne respecte en rien l’exactitude historique, puisque selon le souhait explicite du réalisateur à sa costumière, ces tenues ont été calquées sur celle de certains talibans.

L’OBJET DU NON-SCANDALE

S’il fut un échec en France et un peu partout dans le monde, Agora fut un véritable carton en Espagne. Or, les Espagnols ont cette particularité qui les distingue du reste de l’Europe : leur environnement leur rappelle quotidiennement la versatilité de l’Histoire. Entourés par les restes architecturaux de la civilisation arabo-andalouse, ils sont d’une certaine façon conditionnés à voir, sous les oripeaux du "péquenot" musulman, l’arrière petit fils du Sultan érudit qui, autrefois, dominait leur pays. Il leur est ainsi rappelé, par la même occasion, que leur élite actuelle est la descendance de celui qui, alors, n’était qu’un "péquenot" catholique aux yeux du Sultan. Cette conscience aigue des caprices de l’Histoire, qui déplace à son gré le foyer des énergies qui génèrent la conquête, puis le génie puis la civilisation, n’a pas vraiment d’équivalent en France. Et c’est ainsi que le caractère violemment polémique d’un film comme Agora, et sa prophétie à peine déguisée d'une victoire à terme des intégristes, a pu passer à quelques kilomètres au-dessus de la tête de nos compatriotes. Alors que le festival de Cannes a pris l’habitude de s’embraser chaque année de quelques scandales et autres indignations, le film d’Amenabar fut accueilli par un silence indifférent. Au lendemain de la projection, on ne dénombrait que deux chroniques, timides, en langue française (ainsi qu’une journaliste du Figaro qui pensait avoir vu là le nouveau film d’un "réalisateur chilien", passons...).

Revue de presse

«Alejandro Amenabar n'est pas un cinéaste très subtil», nous dit Thomas Sotinel du Monde. «Il désigne clairement les chrétiens à la vindicte du spectateur (…) L'artifice inhérent au péplum est omniprésent, et le réalisateur l'assume crânement. Il recourt sans vergogne aux effets numériques (il en profite pour faire monter à plusieurs reprises sa caméra à des kilomètres à la verticale d'Alexandrie, une façon de rappeler les pouvoirs divins du metteur en scène), faisant déclamer ses dialogues dans un anglais accentué qui ne choque pas tant que ça dans les rues d'une métropole cosmopolite (…) Quels que soient les efforts d'Amenabar, on n'arrive jamais à prendre au sérieux ce divertissement

(Le Monde se rattrapera quelques jours plus tard avec la publication d’un texte beaucoup plus sensé, écrit par Eric Nuevo)

Selon Didier Péron, de Libération, «Agora est une antiquité espagnole teintée d’astronomie en costumes et anglais hellénistiques et touchant le fond (…) Amenábar avait signé, avec Mar adentro, un mélo ampoulé sur un tétraplégique plein de poncif sur la vie, l’amour, la mort. Cette fois, le point de vue s’élargit sur le destin d’une grande civilisation et de sa science face aux assauts des fanatismes religieux. On va plutôt retourner voir Avatar…»

Pour Cécile Mury, de Télérama, «Cette superproduction espagnole « à l'américaine » n'est pas tout à fait ce qu'elle paraît être. D'abord, on y cause autant (voire plus) qu'on y castagne. Imagine-t-on Gladiator en train de se demander si la Terre est au centre de l'Univers, de réfléchir sur des figures géométriques ou de lancer des tirades humanistes ?» Implicitement, Cécile Mury regrette qu’une «superproduction à l’américaine», entendu comme un film qui s’adresse au grand public, s’autorise à réfléchir et risque ainsi d’ouvrir quelques horizons à son spectateur (ce qui résume assez idéalement le conservatisme culturel du magazine depuis sa création).

Dans l’émission de Canal+ Le Cercle, François Bégaudeau admet qu’il s’agit là «d’un film didactique, démonstratif, un peu à la con», tandis que sa collègue Marie Sauvion, du Parisien, regrette «la lourdeur absolue d’Amenabar qui peut pas s’empêcher de faire mumuse avec sa caméra tout le temps» et trouve surtout ennuyeux que l’héroïne n’ait pas de rapports sexuels.

Dans Les Cahiers du cinéma, on note que «Du combat contre le machisme, l'arrivisme et l'intolérance ne subsiste qu'un salmigondis teinté à l'occasion d'érotisme Obao.» L’auteur de la critique, Thierry Méranger, prouve qu’il a été particulièrement attentif au plan quasi-subliminal de Rachel Weisz sortant du bain. Hélas, la verve analytique semble s'être arrêtée dès que la comédienne fut rhabillée.

Après avoir parlé de «grand zoom sur l'Egypte façon Google maps», après avoir assimilé Amenabar à un «étudiant en Deug d'Histoire» et enfin comparé son film à la série télé Rome (en faveur de cette dernière, évidemment) Julien Abadie, de Chronic’art, conclut: «Agora ne dépasse finalement jamais le stade de la production BBC bien fichue. A force de ne faire aucun choix esthétique ou narratif, de tout écrêter au même niveau, ne reste du film qu'un immense arrière-plan sans âme, une longue phrase ânonnée qui ravale un sujet fort (Hypathie) au rang de complément. Bientôt sur Discovery Channel?»

Sous le titre «Quand péplum = pensum», Vincent Ostria des Inrockuptibles, condamne l’idéologie d’Amenabar (Enfin! Quelqu’un s’indigne?): «Esthétiquement, historiquement, ce film espagnol, tourné en anglais et situé en Egypte, est du niveau d’un épisode de la série Rome. Mais il n’en va pas de même pour son idéologie. Si dans son infâme Passion du Christ Mel Gibson chargeait les Juifs de tous les maux, ici Amenábar stigmatise avec la même hargne les chrétiens, présentés comme des intégristes brutaux, hostiles à la science, au paganisme et au judaïsme (il les rend explicitement responsables de l’errance du peuple juif). Un plaidoyer tyrannique pour la tolérance.» Ha…c'était donc ça... bon…

Idéologiquement et esthétiquement, Agora est donc rabaissé bien en dessous du niveau de la série télé Rome (créée par un anarchiste de droite mais ce détail aura probablement échappé aux chroniqueurs), Rome qui devient donc le seul référent costumé auquel se raccrocheront plusieurs articles, incapables de situer dans le temps le récit d'Agora; et ce malgré un dossier de presse qui récapitulait pour eux quelques notions basique ("IVème-Vème siècle après Jésus Christ les gars; Saint Augustin, Attila, Clovis, tout ça, tout ça"). Il faut dire qu’en l’absence d’autres films abordant cette page d’Histoire, le marketing se sentit lui aussi obligé d’aller chatouiller l’évocation péplumesque romaine, comme en témoigne la terrible affiche française ci-dessous.

Comme souvent depuis plusieurs années, c’est vers Internet et sa pensée hérétique qu’il faudra se tourner pour constater qu’Agora n’est peut-être pas le péplum lourdaud snobé par les "grands" titres. Le site atheisme.org parviendra à comprendre que les chrétiens y interprètent en fait des musulmans, tandis que sur le site de L’Ouvreuse on sera en mesure d'admettre qu’un metteur en scène ne fait pas grimper sa caméra hors de la stratosphère pour le simple plaisir de la frime technologique, mais peut-être aussi pour dire quelque chose.

Sur les marches de la Bibliothèque

Qu'elle en soit consciente ou pas, la critique institutionnelle parle toujours pour l’élite. C'est elle qui fournit les arguments qui seront repris par les amateurs de culture (généralement les classes aisées). S’il est naturel que la critique ne partage pas systématiquement les goûts et les opinions des créateurs de films, il est inquiétant qu’elle n’ait plus les outils nécessaires pour décrypter leur message, faute de partager leur niveau académique. En 2006, trois grands réalisateurs mexicains, qui sont aussi des amis très proches regroupés sous le nom de «Tequila Gang», firent sortir simultanément trois films d’envergure internationale dont les thématiques se répondaient l’une et l’autre. Ces trois œuvres questionnaient respectivement le passé, le présent et l’avenir de notre civilisation; tandis que leurs titres renvoyaient respectivement à la Sagesse antique, à l’Ancien Testament et au Nouveau. Ces trois films aux titres pour le moins explicites (Le Labyrinthe de Pan, Babel et Les Fils de l’homme), furent accueillis à des degrés très divers par la critique et le public sans jamais être questionnés ni dans leur fondement ni dans la conjonction inédite qu’ils formaient tous les trois. Enfin, sur ces dernières années, absolument tous les films qui ont tenté de construire leur récit, ne serait-ce que partiellement, sur l’héritage de l’hermétisme ou du néoplatonisme (Incassable, Matrix Reloaded, Sa Majesté Minor, Agora etc.) se sont vus, au mieux traités par-dessus la jambe, au pire violemment détruits par l’avis critique. Difficile de ne pas voir dans cette constance un divorce, doublé d’amnésie, envers certains des principes qui ont aidé à construire l’Occident depuis le XVème siècle. Difficile de ne pas considérer que l’accueil critique du film Agora risque de renvoyer Hypatie vers une nouvelle lapidation.

Quand la tempête fait rage et que l'Etat est menacé du naufrage,

nous ne saurions rien faire de plus noble que d'ancrer nos études pacifiques dans le roc de l'éternité

(Johannes Kepler)

Agora est disponible en DVD et en Blu-ray chez Warner Home Video (dont on aimerait bien que l'attachée de presse réponde un jour à nos messages)

(*) il est à noter que le terme «néoplatonisme» ne sera employé qu’à partir du XVIIIème siècle

source historique : Frances A. Yates - Giordano Bruno et la tradition hermétique (Dervy)

Remerciements aux «tichounautes» pour l’affiche espagnole et la citation de Kepler.

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