Un avis de décès mentionnant nazis et SS manque d'être censuré
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Un avis de décès mentionnant nazis et SS manque d'être censuré

Le quotidien "L'Yonne républicaine" s'est ravisé sous la pression

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Sollicité pour publier l'avis de décès d'une ancienne résistante, le quotidien "L'Yonne républicaine", détenu par le groupe Centre France, a coupé dans un premier temps toutes les références au régime nazi, aux SS et à la collaboration, par souci de "neutralité". Retour sur une presque-censure, considérée par les proches de la défunte comme un signe de la "zemmourisation des esprits".

Colette Lipietz née Geuinlé (19 juillet 1921 - 11 mars 2022) était une résistante originaire d'Avallon, dans l'Yonne. Elle était aussi fille de résistant et épouse de Georges Lipietz, arrêté en 1944 parce que juif et transporté de Toulouse à Drancy, où il échappa de peu au dernier convoi de la mort. "Jusqu'à la fin de la vie de mon grand-père, il a eu des flashbacks, fait des cauchemars... Ça le hantait, raconte Maïeul Rouquette, petit-fils de Colette et Georges, à Arrêt sur images. Ma grand-mère le soutenait, c'était quelque chose d'assez marquant pour elle, donc on tenait à le mentionner dans son avis de décès." 

À la mort de Colette, décédée quelques mois avant son 101e anniversaire le 11 mars dernier, sa famille rédige un avis de décès qu'elle destine aux colonnes de deux journaux : Le Monde, et L'Yonne républicaine, le quotidien local de sa région natale. On peut y lire que Colette Lipietz "est partie rejoindre son cher Georges († 18 avril 2003), qu'elle a soutenu au soir de sa vie, alors que resurgissaient les violences traumatiques". Suivent ensuite des précisions sous forme de citation, à propos de son époux : "Miraculeusement rescapé des griffes des gangsters SS, il n'a jamais oublié les centaines de petits enfants qu'il a vu partir vers une mort atroce. Il n'a jamais pardonné à leurs bourreaux nazis, ni surtout à leurs ignobles complices de Vichy, dont le zèle a permis l'accomplissement de tels forfaits." (voir ci-dessous)

La citation, explique Maïeul Rouquette, provient directement du faire-part de décès de son grand-père Georges, mort en 2003. Mais le 14 mars dans l'après-midi, recevant la réponse du groupe Centre France (propriétaire de L'Yonne républicaine) qui accepte de publier le texte, Maïeul Rouquette et ses parents se rendent compte que le faire-part a été tronqué de l'entièreté de cette citation, ainsi que des mots qui la précèdent, "alors que ressurgissaient les violences traumatiques".

"Certains éléments ont été retirés du texte afin d'en préserver la neutralité"

La réponse de la rubrique "Carnet Obsèques" de L'Yonne républicaine, gérée par le groupe Centre France, choque la famille. "Vous noterez que certains éléments ont été retirés du texte afin de préserver la neutralité de celui-ci," note une employée du service. S'il avait jusqu'ici supporté le deuil de sa grand-mère "avec tristesse, évidemment" mais en la sachant entourée jusqu'à la fin, Maïeul Rouquette explique avoir "très, très mal vécu" ce refus. "Ça a vraiment été le coup de trop. C'est comme si on re-tuait ma grand-mère, mon grand-père, d'une certaine manière." 

Scandalisés eux aussi, ses parents ont alors rédigé une lettre de réponse dans laquelle ils condamnent fermement la décision du groupe Centre France. "Votre refus d'intégrer la citation de Georges Lipietz et les références à la Shoah méconnaît la loi n 90-615 du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe," peut-on lire dans la lettre, disponible en ligne. La famille rappelle au groupe Centre France que le refus d'un service "pour une raison tenant à l'origine juive de Georges Lipietz" est une violation du code pénal et que l'absence de "motif légitime" viole le code de la consommation. Surtout, ils rappellent que "le nazisme et ses crimes ont été condamnés par le tribunal international de Nuremberg" et que "l'Yonne républicaine est un journal issu de la résistance au nazisme". Et concluent : "Si vous maintenez votre position, nous porterons plainte contre Centre France sur ces fondements." 

Dans un nouveau mail de réponse, le service de Centre France leur explique qu'"au cœur de la page des avis d'obsèques, nous nous devons de faire paraître des textes les plus neutres possibles, sans aucun sous-entendu ou avec des termes accusateurs, même si le sujet abordé ici est tout à fait condamnable". Puis c'est la directrice générale du service Carnet Obsèques, Marylène Guérard, qui leur écrit. "Mes équipes ont pris en charge votre demande dans le respect d'une charte interne, qui consiste à considérer l'environnement des avis d'obsèques comme un espace de faire-part, strictement, sans autre forme d'expression autorisée, écrit-elle. Ce parti-pris a pour but de témoigner du respect à l'ensemble des défunts, avec sensibilité et dignité." Pour Maïeul Rouquette, chaque réponse "confirme la logique [du groupe] totalement scandaleuse, ignoble".

La famille déplore une "Zemmourisation des esprits"

"Personnellement, je ne comprends pas en quoi cela porte atteinte à quoi que ce soit de préciser qu'une personne a été victime des nazis, regrette-t-il. À part peut-être à la dignité des anciens SS et des anciens collabos. Mais si aujourd'hui on ne peut plus porter atteinte à la dignité de ces personnes-là, alors que Pétain a été élevé à l'indignité nationale..." Maïeul Rouquette a donc choisi de rendre public l'incident, en résumant les faits dans un article publié sur le site éponyme du territoire de la Vallée du Cousin, dans les environs d'Avallon - une association dont il est membre.

Il y écrit qu'il "était tout naturel pour la famille Lipietz de faire mention de ces évènements familiaux traumatiques dans le faire-part de décès de Colette" et déplore la réponse "odieuse" faite par le groupe Centre France, qu'il qualifie de "négation des crimes contre l'humanité". Une preuve selon lui de la "zemmourisation des esprits", "dans la mesure où Éric Zemmour cherche à falsifier l'histoire pour (notamment) réhabiliter le régime de Vichy".

Auprès d'ASI, il s'interroge aussi sur la définition donnée par Centre France d'un "espace de faire-part, strictement, sans autre forme d'expression autorisée" : "S'il s'agissait vraiment de cela, pourquoi auraient-ils laissé passer l'appel aux dons pour différentes associations, notamment pour l'Ukraine ? C'est bien une forme d'expression que de dire qu'on soutient ces associations." Il y voit "une logique de double discours". Puis il partage l'article sur son compte Twitter, où celui-ci est massivement relayé dans la journée du 15 mars.

"L'Yonne républicaine" fait marche arrière et publie le faire-part

Le 16 mars dans l'après-midi, la famille de Colette Lipietz a appris la décision du groupe Centre France de "faire une exception" en publiant dans son intégralité l'avis de décès original dans l'édition du 17 mars. Contactée par Arrêt sur images, la directrice générale du service Carnet Obsèques de Centre France Marylène Guérard dit "assumer complètement" la réponse faite à la famille : en retirant certains éléments, son équipe n'a fait qu'"appliquer la charte du groupe", qui veut que ne soient mentionnées que des informations pratiques comme le nom des familles, le lieu et l'horaire de la cérémonie. "Ce qu'on essaye de faire, c'est un travail propre. Pas un espace d'expression, pas une tribune," dit-elle. Si "là, compte tenu de l'histoire de la famille et du contexte", le groupe Centre France va "faire une exception", elle précise devoir "respecter toutes les sensibilités". Elle liste des exemples : "Si demain, je reçois un texte qui dit que les animaux sont supérieurs à l'Homme, ça peut heurter les sensibilités. Si je reçois un texte qui dit «Mort aux juifs» qui doit paraître dans un avis d'obsèques, ça va heurter les sensibilités..." Ce "parti pris" de ne publier que des informations pratiques, dit-elle, existe pour "ne pas faire de cette rubrique un dépotoir" et pour "garder une forme de dignité dans l'annonce d'un décès et garder le respect des sensibilités". Elle ajoute que les appels aux dons, "dès lors qu'il s'agit d'associations", sont autorisés.

"Le Monde" publie sans censure

Si le groupe Centre France a vu dans le texte supprimé une atteinte à ses règles de neutralité, ce n'est pas le cas du Monde, qui a publié l'ensemble du faire-part tel que rédigé par la famille de Colette Lipietz dans l'édition du jeudi 17 mars

L'avis de décès y est reproduit en entier à la page 29, avec en italique la citation refusée par le groupe Centre France. "Le Monde a accepté sans changement, se souvient Maïeul Rouquette. Ils ont simplement ajusté des détails de typographie sans importance." Questionnée sur la publication dans le Monde, qui s'est faite sans complication, Marylène Guérard nous a répondu que "chaque quotidien a sa charte déontologique." 

Précédents avis de décès refusés dans la PQR

"Je ne sais même pas s'il y aura un autre cas comme ça, conclut Marylène Guérard lors de notre entretien. C'est tout à fait exceptionnel." Mais ce n'est pas tout à fait vrai : il arrive que les services obsèques des journaux refusent de publier un avis de décès. En 2014, le quotidien Ouest-France avait rejeté le faire-part de décès de Nicole Boucheton, la vice-présidente de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD). Le texte précisait que Boucheton avait été "contrainte de s'exiler en Suisse, pays humaniste, pour y mourir selon sa volonté le 7 août 2014", ce que le journal avait considéré comme une prise de position pro-euthanasie.

"La rubrique des obsèques doit rester politiquement neutre et ne pas susciter de débats," se justifiait alors François-Xavier Lefranc, rédacteur en chef à Ouest-France, dans les pages du Figaro, l'un des médias qui s'était fait le relais de l'affaire. Dans un passé moins proche, mais dans un cas très similaire à celui de la famille Lipietz, la Voix du Nord avait également refusé un faire-part de décès faisant référence à la Shoah en octobre 2002 - une affaire révélée par le Canard enchaîné et reprise par Acrimed

L'avis de décès d'une femme presque centenaire d'origine juive mentionnait son premier mari, "assassiné par la milice française à Voiron (Isère)", et son second compagnon comme "rescapé des camps nazis"Le Canard enchaîné relatait la publication, sans problème, du texte dans le Monde et le Figaro, mais "au niveau local, La Voix du Nord tique et exige que le texte légèrement différent qui lui a été soumis («fusillé par la milice du maréchal Pétain») soit expurgé". Le neveu de la défunte, racontait le Canard, s'était fait expliquer par le journal "pourtant fondé par des résistants" qu'il n'était "pas question de réveiller les vieilles blessures, aucune mise au point à caractère personnel n'est admise dans la page des nécrologies". 

Au sein-même de la famille Lipietz, enfin, la question s'était déjà posée lors du décès de Georges, le mari de Colette."En 2003, lors du décès de mon grand-père, ma mère m'a dit que le Figaro avait refusé de publier son faire-part," dit Maïeul Rouquette. Un texte qui comprenait le paragraphe sur les nazis ensuite cité dans l'avis de décès de son épouse en 2022.

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