Sur RT France, une guerre sans images ni faits
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Sur RT France, une guerre sans images ni faits

On a regardé sur la chaîne française de Russia Today les dix premières heures de l'offensive russe en Ukraine

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Sur la chaîne francophone de l'État russe, l'offensive militaire terrestre n'existe pas hors du Donbass. Aucune image de la guerre dans le reste du pays n'a été montrée pendant les dix premières heures de l'offensive, malgré un déluge de photos et de vidéos rapidement authentifiées sur les réseaux sociaux ou par d'autres médias. Au point que les faits ne font irruption sur le plateau que grâce à certains invités. Analyse.

Vladimir Poutine n'avait pas encore annoncé le déclenchement des opérations militaires que les journalistes de Russia Today en français (RT France) étaient déjà sur la défensive, après que l'animateur Frédéric Taddeï a annoncé le 22 février qu'il renonçait à présenter son émission de débat, "par loyauté envers la France" (la chaîne a aussitôt répondu). Le 23 février, les sections syndicales SNJ et FO de la rédaction de RT France, qui compte une centaine de journalistes, ont diffusé un communiqué pour "rappeler au public que notre rédaction est intégralement composée de journalistes français sincèrement attachés à l'éthique de leur profession et qu'ils œuvrent au quotidien à apporter une information de qualité"

En effet, suite à l'annonce de Taddeï, "le mot «loyauté» a suscité des réactions et a été réutilisé par des gens traditionnellement hostiles à notre média, pour agresser des journalistes sur les réseaux sociaux et les traiter de «collabos»", explique à Arrêt sur images le journaliste de RT France Lucas Léger, délégué syndical FO – la chaîne a annoncé le 26 février qu'elle porterait plainte pour menaces de mort. "Nous essayons de faire notre travail le plus correctement et le plus honnêtement possible, même si notre ligne éditoriale peut bien sûr ne pas plaire à tout le monde, complète le délégué syndical SNJ, Bastien Gouly. En travaillant pour RT France, on ne travaille pas pour faire de la propagande pour la Russie."

Mettant en avant dans le communiqué syndical leur "professionnalisme", les journalistes de RT France demandaient aussi que celui-ci "ne soit pas constamment remis en question au service d'une idéologie visant à occulter certaines voix du paysage médiatique francophone […] selon laquelle les événements actuels nécessiteraient par exemple d'interdire à nos collègues d'exercer leur profession". Il n'a en effet pas fallu attendre longtemps pour que cette crainte se réalise : quelques heures à peine après le début des opérations de guerre, le Figaro révèle que le Sénat a demandé la suspension "immédiate" de la chaîne sur les télévisions mais aussi "de ses déclinaisons numériques diffusées sur internet". Dans ce courrier envoyé à l'Autorité publique française de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom, ex-CSA), le sénateur présidant la commission Culture déplore que RT France relaie "les actions de propagande" de la Russie, "sans véritable contradiction". La chaîne, elle, "condamne" auprès d'ASI cette "pression politique" et assure qu'elle n'a jamais été ni sanctionnée, ni même condamnée pour diffamation.

Qu'en est-il ? "Dans le cadre d'événements qui concernent la Russie sur le plan intérieur, la couverture (par RT, ndlr) est extrêmement partiale, voire manipulatoire", a expliqué à France Inter le chercheur Maxime Audinet, auteur de Russia Today, un média d'influence au service de l'État russe (Ina, 2021). L'Obs, qui a jeté un œil sur RT France ce 24 février (comme Télérama), y a vu "une propagande habile […] loin de la propagande grossière de chaînes nationales russes", tandis que le Monde a estimé que "RT France mène un exercice d’équilibriste compliqué, afin de ne pas être accusée de désinformation" dans la couverture de la chaîne. "Certains médias opèrent une sélection partiale et partielle, notamment des points de vue exprimés à notre antenne, pour dénaturer la réalité de notre traitement de l'actualité. Ce procédé n'est pas honnête. Les accusations portées contre notre média sont infondées", répond RT France auprès d'ASI à propos de ces critiques des médias français. Afin d'en savoir plus, nous avons nous aussi regardé RT France ce 24 février, pendant dix heures, du lancement de son direct à 6 h 20 jusqu'à 16 h 20.

Les journalistes s'en tiennent à la version russe

Sur les chaînes de télévision russes, toute la journée du 24 février, un seul mot d'ordre : "Il n'y a pas de guerre russe en Ukraine. Seulement des combats dans le Donbass, sans mention de l'armée russe, là ou ailleurs", résume sur Twitter, au matin du 25 février, le journaliste du Monde Benoît Vitkine – comme bien d'autres journalistes basés à Moscou. Sur RT France, l'offensive terrestre est bien celle de l'armée russe, mais strictement limitée au Donbass et aux villes environnantes. Des "explosions" ont bien été entendues à Odessa ou à Kiev, mais pendant dix heures, nulle mention ne sera faite par les journalistes de la chaîne des franchissements de frontière de l'infanterie et des chars russes de la Crimée et de la Biélorussie vers l'Ukraine. La première présentatrice du matin évoque certes des frappes militaires russes contre les défenses antiaériennes ukrainiennes, mais s'en tient là, alors qu'au même moment, l'armée russe entre en Ukraine par trois frontières différentes, très au-delà du seul Donbass.

Des images ? Quelles images ?

Pourtant, la chaîne a mobilisé d'importants moyens, notamment avec ses correspondants à Washington, à Bruxelles, à Paris, à Moscou, vers Rostov-sur-le-Don (Russie) et à Donetsk (Donbass). Chacun rapporte avec fidélité, sans commentaire, la parole officielle de Joe Biden, de l'Otan, d'Emmanuel Macron ou de Vladimir Poutine. Mais à Donetsk, par exemple, le correspondant est filmé dans la rue : il raconte bien avoir été pris entre deux feux d'artillerie, sans en montrer la moindre image cependant. 

Et pas question, manifestement, de s'approcher des opérations armées, comme le fait CNN au même moment en couvrant la prise temporaire par l'armée russe d'un aéroport à proximité de Kiev – un fait de guerre favorable aux Russes même pas mentionné sur RT France pendant ces dix heures. Parce qu'il aurait été trop incohérent d'évoquer des opérations terrestres limitées au Donbass tout en montrant des images de soldats russes se battant sur le sol ukrainien bien au-delà du Donbass ? "Nous rendons compte de l'évolution de l'intervention militaire russe en Ukraine, mais nous préférons ne pas diffuser les images issues des médias sociaux que l'on ne peut pas vérifier, afin d'éviter toute confusion", commente RT France auprès d'ASI. Certaines images diffusées par la chaîne semblaient bien, cependant, provenir des réseaux sociaux. 

Les rares vidéos montrées (en boucle) sur le plateau ne sont quasiment jamais commentées, ni contextualisées par les journalistes à l'antenne. Des images dont l'intérêt informatif semble par ailleurs limité : une Kiev dans laquelle hurlent les sirènes d'alerte, un convoi russe non localisé mais dont la vidéo est datée à l'écran du… 17 février, des dégâts sur les bâtiments de Donetsk ou Lougansk et leurs environs, des explosions et incendies montrés de loin sur ce que l'on suppose être la ligne de front du Donbass, ainsi qu'un groupe d'hommes dans un gymnase que l'on suppose, encore, être une opération de conscription par les territoires que Vladimir Poutine a reconnu indépendants quelques jours plus tôt. Au même moment, sur les chaînes du monde entier et les réseaux sociaux, se succèdent des vidéos d'opérations de guerre au cœur de l'Ukraine, du franchissement des postes frontières biélorusses par des colonnes de chars à des survols de Kiev par des avions de chasse, en passant par des vols et des crashs d'hélicoptères de combat – énumération non exhaustive. Mais pas sur RT France.

Un relativisme qui étouffe les faits

"Désinformation." Le mot est lâché plusieurs fois en plateau, mais pas pour une autocritique. Le mot d'ordre, répété par les journalistes et une partie de leurs invités : deux discours se feraient face, deux versions qu'il serait impossible de départager. Or, entre "l'invasion" dénoncée par l'Ukraine et "l'opération militaire dans le Donbass" mise en avant par la Russie, il y a les faits, qui surgissent vidéo après vidéo publiées sur les réseaux sociaux, et sont rapportés par les nombreux journalistes présents en Ukraine – dont ceux de RT ne font pas partie car "notre média est interdit en Ukraine", précise RT France auprès d'ASI. Ce relativisme journalistique, marque de fabrique éditoriale de RT, atteint ce 24 février un point de rupture : l'armée russe attaque en effet l'Ukraine sur plusieurs fronts. Les trois animateurs se succédent en plateau, plaidant l'absence d'information ; difficile d'y voir autre chose qu'une cécité volontaire.

Pour la grosse propagande, des invités en première ligne

En l'absence de faits tangibles énoncés en plateau par les journalistes (hors de cette "offensive militaire limitée au Donbass" et "des explosions"), la vingtaine d'invités, en plateau ou à distance, ont le champ libre. Un champ tellement libre qu'ils ne sont jamais contredits ou presque, quoi qu'ils affirment – tout juste l'un des présentateurs se permet-il de demander ses sources à l'un d'eux, Emmanuel Leroy, lequel affirme que… des djihadistes se battent contre les russophones du Donbass. Certains des invités épousent la propagande russe. Si l'ex-directeur adjoint de Paris Match Régis Le Sommier, récemment embauché par RT France, se contente de rappeler que l'Otan n'a pas accédé aux demandes de Vladimir Poutine, d'autres vont plus loin. 

"Cette guerre a été voulue par les Américains dans le but […] de couper l'approvisionnement énergétique [européen] en provenance de la Russie", assure ainsi Emmanuel Leroy. Il est présenté comme "président de l'Institut 1717". Cette organisation d'amitié franco-russe a été créée en 2021 sous les bons auspices de la Russie, expliquait alors le média spécialisé Intelligence Online à propos de sa fondation par cette ancienne plume de Marine Le Pen, à qui a été attribué le virage pro-russe du Front national. "Aujourd'hui, est-ce que c'est une guerre ? La guerre, c'est quand il y aura une riposte de l'Ukraine", note l'éditorialiste Alexis Poulin à 11 h du matin, alors même que de violents affrontements ont lieu aux frontières et à proximité de Kiev. "De ce que nous savons de cette opération, elle est tout de même relativement limitée", commente quelques heures après Bruno Guigue, ex-haut fonctionnaire – une invasion armée de l'Ukraine est une "fable", affirmait-il en janvier chez RT France.

Les faits surgissent comme par effraction

Est-ce à dire que la réalité de l'invasion du 24 février fut absente de RT France ce jour-là ? Non. Mais la seule incursion des faits défavorables à la Russie sur le plateau est à mettre au crédit d'autres invités – davantage contredits, ceux-là. "On est quand même dans cette zone du Donbass pour l'instant", oppose ainsi la première présentatrice au matin du 24 février à l'ancien général Dominique Trinquand qui venait d'évoquer une "opération de grande ampleur". L'ancien militaire s'énerve : "Non, non !", l'interrompt-il avant d'expliquer de nouveau que la Russie frappe en profondeur. 

Dans l'après-midi, c'est au tour du conférencier en géopolitique Gérard Vespierre de hausser le ton. "Quand on bombarde la base d'Odessa, j'ai quelques notions de géographie comme nous tous ici, je ne pense pas qu'Odessa soit dans le Donbass", objecte-t-il à la notion d'intervention limitée au Donbass et aux installations militaires à proximité. "De qui se moque-t-on ?", demande-t-il à propos des déclarations russes ; et peut-être aussi au sujet de l'étrange récit journalistique servi en plateau par les journalistes de RT France, pendant les dix premières heures de cette guerre.


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