S'infiltrer dans la police... mais jusqu'où?
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S'infiltrer dans la police... mais jusqu'où?

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Après la publication de son ouvrage "Flic, un journaliste a infiltré la police", Valentin Gendrot est menacé de poursuites pénales et subit les foudres de Twitter. En cause : sa complicité dans le tabassage d'un mineur. Une nouvelle fois, le principe de l'infiltration divise.

"Ce livre est d’utilité publique."  Voilà comment le journaliste du Monde Philippe Broussard décrit Flic, un journaliste a infiltré la police, fruit de deux ans d'enquête du journaliste indépendant Valentin Gendrot, paru le 3 septembre aux éditions Goutte d'Or. Après trois mois de formation en 2017, et un passage (en tant que nouveau policier) à l'infirmerie psychiatrie de la préfecture, le journaliste a passé six mois, de mars à août 2019, comme adjoint de sécurité -"ADS"- au commissariat du 19e arrondissement de Paris, quartier populaire où la police a la main lourde. Dès la publication des bonnes feuilles par le Monde, le jour de la sortie, on a senti venir la polémique. L'incipit du livre décrit le passage à tabac, dans l'intimité d'un fourgon, d'un jeune migrant - les agents les appellent "bâtards"- par un collègue ultraviolent. Gendrot, dehors, monte la garde. "Je porte l’uniforme de flic contractuel depuis deux semaines à peine et me voilà déjà complice du tabassage d’un jeune migrant. Jusqu’où va me mener cette histoire ?", écrit-il. Plus loin encore, jusqu'au crime.

"Le rôle du journaliste est d’aller au plus près de la réalité. Constater et raconter, au risque de déplaire, voire de choquer. (...) Ce journalisme d’immersion, qu’il avait déjà pratiqué dans d’autres milieux professionnels, l’a conduit aux limites de l’exercice, à être témoin, voire complice, de pratiques illégales", écrit pudiquement Philippe Broussard dans sa critique. C'est un euphémisme. Valentin Gendrot est allé là où aucun autre journaliste avant lui n'était entré. Pour traverser le Styx, il s'est acquitté d'une taxe conséquente : se rendre complice d'un tabassage de mineur avant de couvrir le collègue responsable par la rédaction d'un PV "mensonger" qui retourne la responsabilité sur la jeune victime. Quelques jours plus tard, lors de l'enquête interne, Gendrot ment à nouveau, de sang-froid, pour couvrir sa hiérarchie. Jeudi 3 septembre, le préfet de police Didier Lallement annonçait avoir saisi l'IGPN après les "agissements graves" révélés par le livre. Le communiqué précise que "l’enquête devra également déterminer les raisons pour lesquelles les faits supposés n’ont pas fait l’objet d’un signalement immédiat au procureur". En clair, et comme s'est empressé de rappeler le syndicat des commissaires de la police nationale sur Twitter, "Valentin expliquera ça au juge". Et Valentin le sait, car il explique lui-même à Konbini, le 3 septembre, qu'il encourt 15 ans de prison ferme pour son crime.

"Rien n'existe tant qu'un blanc ne l'a pas découvert"

Si le livre a évidemment fait grincer des dents du côté des autorités, le choix de Valentin Gendrot de privilégier sa couverture et son travail journalistique alors que la vie d'un jeune garçon est en jeu est également critiqué sur les réseaux sociaux. Plusieurs voix lui reprochent, pêle-mêle, d'avoir agi avec inhumanité, d'invisibiliser les voix des habitants des quartiers populaires qui dénoncent inlassablement le racisme et la violence de l'action policière, d'instrumentaliser la violence dont il a été témoin à des fins de reconnaissance personnelle, voire de contribuer à "une nouvelle sacralisation de la parole des hommes blancs, qui seraient seuls en capacité de prouver les dynamiques d'oppression", et de mettre en scène la violence subie par les corps racisés sans apporter d'information nouvelle sur un sujet -la violence policière systémique- déjà largement documenté. Un internaute résume, amer : "Rien n'existe tant qu'un blanc ne l'a pas découvert."

Le journaliste Taha Bouhafs, habitué à couvrir les manifestations et les violences policières qui en résultent, a également apporté sa voix au débat, estimant que "le mec devrait être poursuivi, en plus de ne pas avoir porté assistance à un gamin victime d’une agression raciste". A en croire le communiqué de la préfecture de police, il pourrait l'être. Paradoxe de la situation : pour avoir révélé le fonctionnement interne d'une machine à absoudre, Gendrot pourrait rejoindre les rangs des rares policiers condamnés pour leurs actes. Joint par ASI, Bouhafs détaille : "[Il] devait défendre une personne victime d'agression raciste. Ça n'aurait pas gâché son livre, il aurait pu raconter comment il a été placardisé, comme un flic se fait lâcher par ses collègues. L'infiltration ne veut pas dire enfreindre les lois et la morale. A quel moment on pense au gamin? Si ça se trouve, il aurait pu perdre la vie. On considère que cette info est si primordiale que ça? Je pose la question : qu'est-ce qu'on apprend de nouveau ? Rien. Il dit "la police est raciste et violente." Ça veut dire que tout le travail qui a été fait avant par les militants, les victimes et par quelques journalistes ne compte pas?" Dans le reste du monde journalistique, tous ne partagent pas, en effet, les éloges de Philippe Broussard, et certains se rallient à la position de Taha Bouhafs, jugeant l'ouvrage à la fois complaisant et sensationnaliste.

"Je me convainc d'une chose amorale"

La question posée, en filigrane, est celle de la valeur intrinsèque des informations révélées par le travail de Gendrot et, question encore plus large, de leur valeur relative aux concessions éthiques effectuées pour les obtenir (ici, la non-assistance à personne en danger). Des questions que l'intéressé se pose clairement dans les chapitres qui suivent immédiatement la description du passage à tabac du mineur de seize ans. "Le plus effarant, n'est-ce pas mon attitude passive et, pire encore, celle, mutique des autres collègues plus capés que moi?" s'interroge ainsi le journaliste (p. 180). Plus loin, au moment de témoigner lors de l'enquête interne (p. 187), il expose son raisonnement éthique, tente de balancer le pour et le contre et conclut: "Je me convaincs d'une chose amorale : prioriser ma place d'insider. Je raconterai cette bavure sans omettre un détail. En demeurant dans mon rôle de sous-marin, je pourrai raconter ce à quoi nous n'avons jamais accès d'habitude : comment les policiers s'en sortent-ils ? Enterrent-ils l'affaire ? Si oui, le font-ils avec difficulté ou avec l'appui de leur hiérarchie ? Que se passe-t-il exactement ? Couvrir cette bavure me permettra peut-être d'en dénoncer mille."

Dans les pages suivantes (p 191-194), le journaliste raconte la réaction des rares amis au courant de son infiltration à qui il raconte : tous l'enfoncent, sans exception. Un an plus tard, après deux années marquées d'innombrables témoignages de victimes, de reconstitution de bavures (Le Monde), d'immersions dans la parole raciste de la police (Streetpress) et de données de l'IGPN compilées (Mediapart), son livre éclaire cependant d'une manière inédite la manière dont la police maquille sa violence avec la complicité intime de ses agents. Complaisante pour les uns, à charge pour les autres, son enquête répond à la question qu'elle pose dès les premières pages : "Ils vivent quoi, les flics? C'est quoi les conditions de travail insoutenables dont ils se plaignent?" Jusqu'ici, aucun journaliste ne pouvait y répondre de cette manière, l'institution se barricadant derrière un esprit de corps et une bureaucratie impénétrable. C'est désormais chose faite. Aux scènes de violence et et de racisme, déjà abondamment décrites par les victimes et les observateurs, succèdent les tableaux d'un quotidien délabré. Chacun se fera son idée de la valeur de ce témoignage dans le débat public, maintenant qu'il est disponible.

L'infiltration, toujours polémique

Si le but recherché par le journaliste semble atteint, la méthode utilisée -l'infiltration- provoque des réactions enflammées. Comme elle l'a toujours fait. Depuis les années 70, le journaliste allemand Günther Wallraff est devenu l'incarnation de cette méthode de travestissement, allant jusqu'à subir une opération de coloration de la peau pour incarner un travailleur turc et dénoncer le racisme ambiant de la société allemande. Plus proche de nous, l'infiltration gêne tout autant. En 2008, France 2 lançait Les infiltrés, un magazine d'investigation en sept épisodes où des journalistes enquêtaient en caméra cachée dans des lieux impénétrables aux cartes de presse, tels que les réseaux de faux papiers.

Dès le premier numéro, c'est le scandale : le journaliste, grimé en aide-soignant d'Ehpad, filme des mauvais traitements infligés aux résidents. Sans remuer le petit doigt. Le SNJ de France 2 demande l'arrêt de l'émission, qui sera également attaquée en diffamation en 2014. D'un côté, on brandit la charte de déontologie, qui stipule que les journalistes ont "le devoir de ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents", et celle du Syndicat national des journalistes (SNJ), dont le dernier article stipule explicitement que le journaliste "ne confond pas son rôle avec celui du policier ou du juge". De l'autre, on brandit la nécessité impérieuse d'informer l'opinion et les résultats que ces récits, souvent choquants, obtiennent, rappelle Télérama.  

Plus récemment encore, trois livres salués par la profession ont utilisé cette méthode d'enquête. Steak Machine, de Geoffrey le Guilcher (également éditeur du livre de Valentin Gendrot), paru en 2017, qui relate quarante jours d'infiltration dans un abattoir breton. Plus proche du travail de Gendrot, Dans la peau d'un maton d'Arthur Frayer, paru en 2011, voyait le journaliste s'infiltrer à Fleury-Mérogis pendant plusieurs mois. Enfin, en 2015, le même journaliste publiait Dans la peau d'un migrant, une enquête sur les filières de passage clandestin. Dans les trois cas, aucune polémique à l'horizon, alors que les journalistes sont témoins d'actes illégaux (torture animale, racisme et mauvais traitements des prisonniers, reconduites illégales de migrants à la frontière) sous couverture. Interrogé par Les Inrocks, Arthur Frayer estimait que  "l’immersion est nécessaire quand il n’y a pas d’autre moyen d’obtenir une information, et que celle-ci est d’intérêt public." Julien Lecomte, du blog Philomedia, distinguait en décembre 2019 deux approches : le déontologisme - "l’acte est bon ou mauvais en soi, en regard d’un devoir ou d’un interdit moraux"- et le conséquentialisme -"l’acte peut se justifier ou pas en fonction de ses conséquences"-, qui fait intervenir la notion de bien commun pour justifier la transgression. Une définition qui colle à la majorité du  travail de Gendrot, lorsque celui-ci nous décrit le quotidien des flics. Dommage, alors, que la scène à l'origine de la polémique soit finalement la n-ième version d'un refrain de violence policière déjà tristement célèbre.

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