Siné Madame, ou la quintessence du féminisme bourgeois
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Siné Madame, ou la quintessence du féminisme bourgeois

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En cet après-midi d'été, notre stagiaire Oumy Diallo n'avait rien d’autre à faire que de débourser 4 euros 40 pour s’offrir Siné Madame, "le journal qui ne simule pas", lancé le 17 avril dernier par Catherine Weil Sinet, directrice de Siné Mensuel et veuve du fondateur Maurice Sinet. Voici son adresse à la directrice.

Che.è.r.e. Siné Madame,

C’est avec curiosité que j’ai ouvert et parcouru attentivement les 16 pages de ton numéro double de l’été 2019. Tu m’as été recommandé par un ami Facebook. J’ai trouvé le projet séduisant, quoique quelque peu opportuniste. Sortir un mensuel satirique "écrit et dessiné par des femmes qui s’adresse aux femmes et aux hommes", soit. Sauf que #MeToo est passé par là avec pour conséquence un féminisme washing sans précédent. 

"Imaginez que les femmes, le 8 mars, se mettent en grève. Imaginez qu’au lieu de bosser, elles descendent massivement dans les rues… Des femmes de tous âges, de toutes conditions", rêve la romancière et cofondatrice de l’association Les chiennes de garde, Isabelle Alonso, en prenant l’exemple des manifestations féministes espagnoles pour la journée internationale des droits de la femme (p.13). Les femmes, cette masse informe dans laquelle l’individualité, les différences culturelles, sociales et économiques sont diluées ? Je ne m’y reconnais pas. Prétendre parler de nous, en notre nom, est pour le moins présomptueux. Moi, je me contenterai donc de parler pour moi. Et quelques proches.

Moi ? Vingt-neuf ans, française, métisse et apprentie journaliste. Grandie dans une famille monoparentale de huit enfants (cinq filles, trois garçons), avec les allocs pour ressource unique. Aînée de ma fratrie. Toujours vécu en province jusqu’à ma montée triomphale à Paris fin 2009. Bref, ni victime, ni héroïne. Voilà pour les présentations.

Je baise donc je suis

D'abord, ta couverture. "L’été des 3 "C", Consentement, Capotes et Cunni". Elle annonce honnêtement la couleur : pour s’adresser aux femmes, il faut parler principalement de cul -"Plaisir féminin, avec ma main droite, c’est toujours bingo" (p.5)-, de contraception -"La contraception pour les nulles" (pp.8 et 9) - dans un dossier où les jeunes femmes dénonçant les effets néfastes de la pilule sur la santé sont culpabilisées ("Les nouvelles générations vont-elles effacer les années de combat qu’il a fallu à leurs aînées pour révolutionner leur vie ?"). Et encore de cul, "J’aime le cul et je vous emmerde"... Les illustrations sont à l'unisson, voir ce dessin de Lou, un clito rose géant et des cornets de glaces deux boules au sol, vaincus. Conseil d'été : "Cet été lâchez les boules, léchez clito". 

Ton édito m’informe que pour la première fois, un homme écrit dans tes colonnes. Jean-Pierre Bouyxou (tiens, c'est le gendre de la directrice), nous parle de "l’orgasme masculin" et m’apprend que les hommes, ces êtres sensibles, simulent aussi. Bonne conscience oblige, une page est consacrée à l’écologie, plus précisément à l’écoféminisme (un courant apparu à la fin des années 70 qui compare la destruction de la planète avec les violences subies par les femmes) au titre évocateur :"Sauver la planète, un truc de gonzesses ?" La promesse était pourtant belle. Parler de "tout ce qui fait société" confiait Catherine Weil Sinet, 77 ans, dans Stratégies.fr en avril dernier.

Si tu fais, et c’est légitime, la part belle à des femmes qui refusent la maternité, comme la journaliste Laure Noualhat qui consacre un livre enquête à la PMA, pourquoi dépeindre la grossesse sous l’angle hygiéniste et dégradant typique de la presse féminine la plus rétrograde ? "Le périnée, un ami qui te veut du bien", "Le marché des couches pour incontinence a de beaux jours devant lui", "J’ai eu le droit à une espèce de sonde électrique fichée dans mon vagin" (p. 3).   

Et sinon, quelle place offres-tu aux ménagères ? Cette majorité invisible que ton féminisme bourgeois ne saurait voir. Doivent-elles avoir honte de privilégier parfois leur foyer à une carrière professionnelle aliénante et précaire ? Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un job passion sur France Inter comme tes plumes Charline Vanhoenacker, Juliette Arnaud, ou Constance. Ou Roukiata Ouedraogo, qui aborde la symbolique des morceaux de poulet dans l’organisation familiale de son pays (non précisé d’ailleurs. Serait-ce ce grand pays qui s'appelle l’Afrique ?) "Plein le dos, du dos de poulet". Et à bas les clichés bien sûr.

Tiens, autour de moi par exemple, les sujets ne manquent pas :  "Mère célibataire de 48 ans cherche un stage". Ou encore, "Métro, boulot, dodo : prise en sandwich entre le RER B et C". Ou encore : "Je me convertis à l'Islam, comment l'annoncer à mes parents portugais" ? Ou encore, en vrac : Grâce à #balancetonporc, les hommes me respectent tellement qu'ils passent leur chemin ; avec mon bac +5 je peux enfin prétendre à un smic ;  belle, intelligente avec des gros seins, je vis l'enfer du harcèlement féminin au bureau... Bref, du contenu qui me parle de ma vraie réalité à moi. Suis-je toute seule ? 

Entre-soi et déconstruction

Tu sembles empêtré (e), Siné Madame, dans un morcellement identitaire infini (dérivés féministes ethniques, non binaires, gender fluids, etc). Toutes ces cases, et je ne rentre dans aucune ! Au secours ! Suis-je normale ? Peut-être tout simplement pas parisienne, comme le chantait Marie-Paule Belle en 76. 

Celles qui n’utilisent pas de "gel orgasme intense", testé par Juliette Arnaud, ou qui ne souhaitent pas "devenir lesbienne", comme on choisit d’être prof de yoga ou bénévole au resto du coeur. La journaliste Sarah Masson n’ironise qu’à moitié quand elle raconte sa tentative pour "sortir de l’hétérosexualité", prenant exemple sur Viriginie Despentes, présentée comme "Notre maîtresse à toutes en matière de féminisme" (moi c’est plutôt Yourcenar, désolée). 

Bisexualité -"toutes des bi, toutes des bonobos"-, indifférenciation des genres -"je me suis dit que ce ne serait pas mal que tout le monde puisse l’envisager, de devenir lesbienne...Même les mecs, tiens, pourquoi pas ! Qu’ils arrêtent de se représenter en tant qu’individus hétérosexuels dominants"-, mépris du mâle hétéro mais obsession de la "bite" (huit occurrences au total, j'ai compté). Sous couvert de détruire des diktats, tu en ériges de nouveaux. Malaise. Malaise quand, pour mon bien, les gardiennes de ce nouvel ordre moral me signifient ce que je dois penser. Pire : si je discute ta doxa, me voilà taxée de "traîtresse soumise au patriarcat", moi qui crois plus que jamais à la sororité et la puissance de mon sexe. 

Il me faudra arriver à l’avant-dernière page du journal, la 15 (je m’abstiendrai de commenter "L’horreurscope" du grand final) pour reprendre espoir. En découvrant l’histoire de La Fronde, premier journal entièrement féminin, fondé par l’actrice et journaliste dreyfusarde Marguerite Durand. Il faut dire que la ligne éditoriale laisse effectivement songeuse au vu de la médiocrité du féminisme occidental actuel : "La croisade des intelligences et des coeurs contre les ennemis de l’humanité toute entière". C'était en 1897.

Bien à toi, 

Oumy Diallo

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