Russie : offensive contre une télé trop libre
Brève

Russie : offensive contre une télé trop libre

A la veille du début des JO d'hiver de Sotchi, l'un des principaux médias anti-Poutine, la chaîne de télévision indépendante Dojd se trouve au bord du gouffre. Un sondage maladroit sur leur site Internet a permis une mise au ban de cette chaîne un peu trop critique. Un timing... opportun.

"Aurait-il fallu livrer Leningrad pour éviter des centaines de milliers de morts?" Ce sondage, faisant référence à la bataille de Leningrad durant la seconde guerre mondiale ayant causé la mort de plus d'un million de personnes, a été proposé par la chaîne Dojd sur son site Internet. La question n'est pas restée plus de douze minutes en ligne, mais cela a suffi pour attirer les foudres des parlementaires russes sur la chaîne privée. Il faut dire que le sujet de la guerre contre le nazisme ne souffre aucune critique en Russie.

Le site Internet de la chaine russe Dojd picto

Le site internet de la chaîne Dojd

"De tels actes doivent être considérés comme des crimes de réhabilitation du fascisme", a tempêté la députée de la Douma Irina Iarovaïa, comme le rapporte Courrier International. D'autres ont crié au blasphème antipatriotique et ont sommé le parquet de Saint-Pétersbourg d'ouvrir une enquête pour "extrémisme", comportement puni par l'article 282 du code pénal russe. Si celle-ci n'a rien donné, cela n'a pas empêché la chaîne, uniquement diffusée sur le câble, par satellite et sur le web, de voir ses sept principaux opérateurs, Akado, Dom.ru, ER-Telecom, NTV+, RosTelecom, VimpelCom et TriColorTV, couper la diffusion de Dojd, les uns après les autres. En quelques jours le nombre de foyers pouvant recevoir la chaîne est passé de 18 à 2 millions sapant, dans le même temps, ses revenus publicitaires qui représentent 80% du budget de la chaîne. Mardi 4 février, Natalie Sindeeva, directrice générale et Alexandre Vinokourov, co-fondateur et investisseur principal, ont confirmé leur volonté de poursuivre leur travail avec les 252 petits opérateurs régionaux qui continuent à diffuser Dojd.

Une mise au ban qui tombe à pic

Ces réactions sont si disproportionnées qu'elles ne peuvent paraître tout à fait sincères. "Nous sommes convaincus que les décisions des opérateurs ne sont pas de leur propre chef mais qu'elles viennent de plus haut" confie Alexandre Vinokourov à la Süddeutshce Zeitung. Dans les hautes sphères du pouvoir russe, la chaîne énerve. Elle a fait de son esprit critique sa marque de fabrique allant là où les autres journalistes ne vont jamais, c'est à dire avant tout à la rencontre des opposants à Poutine, comme le montre un reportage diffusé dans l'émission Yourope sur Arte, il y a un an. Et dans le paysage médiatique russe, ce n'est pas si courant.

"Les journalistes russes peuvent critiquer le Kremlin à l'envi tant qu'ils restent dans les journaux. (…) Car les journaux politiques ne sont lus pratiquement que dans la capitale et n'ont presque pas d'influence sur l'opinion publique du pays" estime Julian Hans, le correspondant de la Süddeutsche Zeitung à Moscou. Mais dans l'audiovisuel, la chanson est différente. Lancée en 2010 par l'entrepreneur Alexandre Vinokourov, elle est l'une des seules chaînes qui n'est financée ni par l’État russe, ni par la holding pro-gouvernementale GazProm Media. Après les bons résultats de l'an passé, 2014 s'annonçait rentable. Ses programmes étant surtout regardés par la classe moyenne ayant les moyens de consommer en Russie, les annonceurs y trouvaient jusqu'à présent leur meilleur cœur de cible.

Les JO de Sotchi: ambiance pesante pour les journalistes

Le communiqué de RSF sur Sotchi

Au delà de cette affaire, Reporters Sans Frontières a publié aujourd'hui à l'occasion du début des Jeux Olympiques un communiqué dans lequel elle s'inquiète des atteintes au travail des journalistes dans la fédération. "Derrière la façade rutilante exposée à Sotchi, une image complète de la Russie ne saurait faire l’impasse sur le combat opiniâtre des journalistes indépendants russes, confrontés à une censure et une volonté de contrôle croissantes" souligne Christophe Deloire, secrétaire général de RSF.

Le tableau dépeint par l'organisation des différentes atteintes à la liberté de la presse est particulièrement éloquent: "Les autorités disposent désormais d’un arsenal liberticide prêt à être employé le moment venu. Une liste noire de sites Internet bloqués sans décision de justice a été constituée, sur des critères qui ne cessent de s’élargir et qui incluent aujourd’hui les appels à participer à des manifestations non autorisées. La diffamation a fait son retour dans le code pénal, les notions de «secret d’Etat» et de «haute trahison» ont été élargies de façon menaçante, l’expression d’opinions séparatistes dans les médias est passible de cinq ans de prison. Au nom de la morale et de la protection de l’enfance, l’Etat définit toujours plus étroitement le périmètre de ce qu’il est possible de dire: pénalisation de la «propagande homosexuelle», de «l’offense aux convictions religieuses»... " ajoute l'ONG.

Dans le cadre des Jeux, l'ambiance ne s'annonce pas moins pesante. L'association anglaise historique de lutte contre la censure Index On Censorship, présente sur place, remarque que les journalistes locaux ont été écartés de la couverture de certains événements.

Par Antoine Tricot

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