Ruffin contre "20 Minutes" : les fact-checkeurs fact-checkés
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Ruffin contre "20 Minutes" : les fact-checkeurs fact-checkés

Le média "s’est pris les pieds dans le tapis"

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En voulant vérifier des propos du député Nupes François Ruffin, "20 Minutes" s'est en fait lui-même perdu dans ses explications. Une erreur qui a abouti à la dépublication de l'article pendant plusieurs jours. Le sujet ? La réforme des retraites.

Nous sommes le mercredi 28 septembre. Invité sur le plateau de Franceinfo pour parler de la réforme des retraites, François Ruffin, député La France insoumise de la Somme dénonce :  "Ce que s'apprête à faire le président de la République est une folie". Pour lui, cette réforme, qui prévoit de faire passer l'âge légal de départ à la retraite de 62 à 65 ans, "installe du ressentiment dans le cœur des gens, qui se demandent déjà comment ils vont bosser jusqu'à 60 ans". Et de poursuivre : "À 60 ans, un Français sur deux n'est plus au travail, pourquoi ? Parce qu'un Français sur deux a une santé altérée à 60 ans". Hors caméra, les téléspectateurs peuvent alors entendre un "euh" d'hésitation, voire de désapprobation de la journaliste en plateau qui coanime le 8.30 Franceinfo, Salhia Brakhlia. François Ruffin s'interrompt et lance : "Ah mais vous pouvez vérifier". Et la journaliste de rétorquer "Non mais parce que le départ moyen du départ à la retraite c'est 62 ans". "Vous irez vérifier", insiste Ruffin, vérification, fact-checking."

Il n'en fallait pas plus au service fact-checking de 20 Minutes pour prendre le député au mot. "Nos oreilles ont sifflé à ce moment-là et nous avons décidé de nous pencher sur le sujet. Enquête", écrit donc le journal dans un article publié le 29 septembre. Le titre : "Réforme des retraites : Une personne de 60 ans sur deux ne travaille-t-elle plus, comme l'affirme Ruffin ? Prudence", prévient d'emblée 20 Minutes. "De nombreuses enquêtes affirment une tendance plus ou moins similaire, mais aucune ne présente cette conclusion", écrit Lina Fourneau, la journaliste de cet article de la rubrique Fake off. Et pourtant, c'est bien le cas. 

"Ce que dit François Ruffin me parait correct"

Une étude publiée en 2018 par le bureau des statistiques du Ministère du travail, la Dares, confirme en effet les propos du député. L'économiste de l'université Paris Panthéon Sorbonne Michael Zemmour a ressorti un tableau il y a quelques mois issu de cette étude qui détaille la situation d'activité et retraite par âge. "On voit bien qu'à 60 ans, le taux de personnes en emploi est d'environ 50 %. Ce que dit François Ruffin me parait correct", analyse l'économiste pour ASI

20 Minutes a bien cité une étude, plus récente, de la Dares, mais elle ne détaille pas le taux d'activité à l'âge de 60 ans. La journaliste écrit d'ailleurs : "Au mois de décembre 2021, le taux d'emploi s'élève à 35,5 % chez les 60-64 ans, contre 56 % chez les 55-64 ans. Seulement, comme nous l'explique le Dares, ces tranches d'âge s'avèrent bien trop larges pour en dessiner la moindre conclusion. Difficile donc d'être aussi précis que le député interrogé par Franceinfo". Effectivement, le taux d'emploi à 60 ans n'est pas donné dans l'étude citée. Mais il est faux d'affirmer qu'aucune "enquête" ne présente des conclusions similaires à celles de François Ruffin, comme c'est écrit dans l'introduction de l'article.

"Un contresens complet"

D'autant que la confusion ne s'arrête pas là. Dans le paragraphe suivant, 20 Minutes cite un rapport de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Le journal publie cet extrait de l'étude : "Les taux d'emploi des seniors augmentent à tous les âges entre 2006 et 2016, mais l'essentiel de la hausse concerne les personnes de 57 à 61 ans. À 60 ans par exemple, il atteint 38 %, soit le double de ce qu'il était en 2006". Et conclut : "Si on suit la logique de l'Insee, les travailleurs seraient un peu plus nombreux que ce qu'affirme François Ruffin. Un écart de 12 points environ." Or c'est exactement l'inverse que l'Insee note dans son étude. Le taux d'activité des personnes de 60 ans est seulement de 38 % quand le média comprend qu'il est de 62 %. "20 Minutes s'est pris les pieds dans le tapis", confirme auprès d'ASI Michael Zemmour. 

Quant à François Ruffin, il dénonce auprès d'ASI un "contresens complet" de la part de 20 Minutes tout en reconnaissant que  "l'erreur est humaine, et même journalistique". Et de poursuivre à propos du ton d'infirmation de l'article : "C'est le principe des fact-checking, on ne peut pas dire que le gars qui l'a dit a franchement raison, c'est pas possible ça". Alors, il n'a pas hésité à interpeller 20 Minutes sur Twitter. Deux jours après la parution de l'article, il écrit : "Si le taux d'emploi est de 38 %, c'est donc que 62% des Français ne travaillent plus à 60 ans. L'écart est bien de 12 points… mais 12 points en plus ! C'est presque 2 Français sur 3 qui ne travaillent plus à 60 ans. Merci donc pour votre fact-checking qui renforce mon argument !"

"Nous le dépublions en attendant de revérifier les chiffres"

Trois heures plus tard, réponse de 20 Minutes sur Twitter : "Monsieur François Ruffin, nous avons pris en compte vos remarques et il semble, en effet que certaines informations soient mal retranscrites dans notre article. Nous le dépublions en attendant de revérifier les chiffres."

Armelle Le Goff, la directrice de la rédaction reconnaît une "erreur" auprès d'ASI. "On a vérifié l'article et on s'est rendu compte qu'en effet il y avait une erreur sur la façon dont c'était tourné dans l'article, donc on a dépublié et on a republié l'article avec un «édit» sur ce chiffre qui était mal retranscrit dans l'article, commente-t-elle. C'est très rare qu'on dépublie un article, là il y avait une erreur. On ne transige pas sur ce principe de transparence, comme nous l'avons expliqué aux lecteurs."

Le 3 octobre à 13 h 37, l'article est republié avec un titre différent qui précise que le fact-checking concerne désormais seulement les personnes de 60 ans qui ne travaillent plus "en raison de problèmes de santé". Un avertissement figure en haut du texte : "Une modification a été apportée au paragraphe 5 après une erreur de calcul où les pourcentages avaient été inversés lorsque nous évoquons les chiffres de l'Insee. Nous nous en excusons." 

À peine 10 minutes plus tard, à 13 h 44, le titre change à nouveau. Retour à la case départ. 

Plutôt que de titrer sur le fait que le fact-checking confirme globalement les propos tenus par le député, dont la photo illustre l'article, 20 Minutes préfère s'en tenir au titre initial. Et n'a pas modifié, lors de ces allers-retours, l'introduction "De nombreuses enquêtes affirment une tendance plus ou moins similaire, mais aucune ne présente cette conclusion", appelée chapeau (ou chapô) en jargon de journaliste.  "Je les trouve de mauvaise foi : l'article dit bien que j'ai raison mais ils maintiennent le même chapeau. Faut toujours qu'ils fassent les malins", écrit à ASI François Ruffin.

La réforme des retraites dans le brouillard

Ce n'est pas la première fois que la réforme des retraites est plongée dans le brouillard. En juillet 2019, ASI avait passé au crible les 132 pages de préconisations du rapport Delevoye qui allait poser les bases de la future réforme des retraites (qui a changé depuis le nouveau quinquennat). Chiffres truqués, absences de simulation pour se projeter… ASI avait fait le point. Rebelote en janvier 2020, ASI avait décrypté les entourloupes sémantiques d'Édouard Philippe dans la presse concernant des supposés "concessions" du gouvernement qui "lâcherait du lest".

Pourtant, selon l'économiste Michael Zemmour, le passage de la retraite de 60 à 62 ans a déjà eu des effets délétères : "On peut vraiment craindre qu'avec le passage à 65 ans, ce soit pire", dit-il. Dans son viseur : le "sas de précarité", période d'inactivité forcée avant le départ à la retraite. "Aujourd'hui quatre personnes sur dix ne passent pas de l'emploi à la retraite à 62 ans parce qu'une bonne partie n'avait déjà plus d'emploi. Ces personnes sont soit au chômage, soit en invalidité, soit inactif, soit en maladie, analyse l'économiste. C'est la conjonction du fait qu'il y ait des personnes qui ne sont plus en situation de travailler, qui sont abimées par le travail. On voit ça très fortement chez les personnes en seconde ligne, nettoyage, service à la personne, il y a un taux d'emploi qui s'écroule autour de 45 ans. Et le fait que les employeurs n'embauchent plus voire encouragent les départs passés 55 ans." L'économiste confirme donc en grande partie la teneur du propos de Ruffin sur les raisons de l'inactivité avant la retraite – là où 20 Minutes s'en tenait à la seule incapacité légale évaluée à 23 % lors  de la première année de retraite par le Conseil d'orientation des retraites. Et la période "sans emploi ni retraite" a eu tendance à s'allonger avec le départ de l'âge légal de la retraite à 62 ans, essentiellement pour les ouvriers et les ouvrières.

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