"Makers", couturières : ces héros devenus indésirables
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"Makers", couturières : ces héros devenus indésirables

Des lauriers en avril... aux menaces en mai

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Héros du récit médiatique pendant la pénurie de matériel de protection, les couturières et les "Makers" bénévoles ont été remerciés de leurs efforts par l'introduction de nouvelles normes qui encadrent strictement leur activité et font planer le risque de poursuites. De quoi décourager les bénévoles.

C'est l'une des belles histoires du confinement. Fin mars, alors que le corps médical ne sait plus à quel saint se vouer pour dénicher suffisamment de masques (et que, le 25, Sibeth NDiaye déclare qu' "il n’y a pas besoin d’un masque quand on respecte la distance de protection vis-à-vis des autres"), un réseau de confection se met en place, alternatif, spontané... et efficace : les couturières solidaires. Né sur plusieurs groupes Facebook et repéré par les premiers médias autour du 23 mars, le mouvement fait tache d'huile et rassemble bientôt des milliers de couturières qui confectionnent et distribuent gratuitement des dizaines de milliers de masques en tissu, dits "alternatifs", au personnel soignant non-exposé au Covid-19, au personnel des Ehpad, aux infirmières libérales, caissiers, chauffeurs de bus, etc.

Le 3 avril, volte-face total du gouvernement : le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, recommande désormais le port du masque généralisé. Toute la presse s'empare du sujet. En presse quotidienne régionale, d'abord : de l'Indépendant de l'Aude à La Montagne du Puy-de-Dôme, de France Bleu Franche-Comté à France 3 Bretagne, journaux, radios et chaînes d'actualité en continu font l'éloge de leurs héroïnes locales et renchérissent de superlatifs pour vanter leurs initiatives. La presse nationale relaie le mouvement, qui met le gouvernement face à ses carences. La presse féminine y trouve aussi son compte. Durant tout le mois d'avril, alors que l'État s'enlise dans une pénurie de matériel largement évitable, les couturières solidaires deviennent, comme d'autres femmes ouvrières avant elles, le symbole de la résilience d'un pays "en guerre" et d'une société civile capable de se retrousser les manches pour participer à l'effort national. Telles les "munitionnettes" de 14-18. 

Le "maker", un petit génie près de chez vous

En parallèle, un autre mythe va s'ériger, plus contemporain, conforme à l'époque et aux aspirations "start-up nation" du pays : celui des "Makers" à la rescousse. Les Makers, ce sont celles et ceux qui, individuellement ou en groupe (dans des ateliers appelés "fablabs"), conçoivent et fabriquent des objets sur mesure à l'aide d'imprimantes 3D à différentes échelles. Comme les couturières, la communauté des Makers, fédérée autour de quelques groupes Facebook créés pour l'occasion, se mobilise spontanément, mi-mars, pour pallier les pénuries de matériel. D'abord, des valves sur mesure pour les respirateurs, puis des respirateurs tout entiers, pour finir par fabriquer des visières de protection en masse pour les soignants. L'urgence, alors, ne s'embarrasse pas de certifications.

Si Le Parisien est l'un des premiers médias nationaux à traiter le sujet, le 23 mars puis le 10 avril, la couverture médiatique ne s'emballe que courant avril. La presse spécialisée ouvre le bal. Le site Maddyness fait l'éloge, le 11 avril, de cet archipel de start-ups et de fablabs français capable de produire à la chaîne. 01Net couvre "l'incroyable mobilisation des Makers" dix jours plus tard. Fin avril, la presse régionale les couvre d'honneurs : France 3 Hauts de France le 23, Le Télégramme le 26 avril, La Provence le 27... La presse nationale n'est pas en reste : L'Express s'enthousiasme pour une "usine géante et solidaire", Le Monde leur tire son chapeau au passage des 250 000 visières distribuées, et Franceinfo nous imagine "tous Makers!" Oui, tous, même les enfants. La presse régionale se découvre de petits génies locaux qui fabriquent, seuls dans leurs chambres d'ados, des visières pour sauver l'hôpital. Ils s'appellent Florian (16 ans) et Mani (14 ans) pour Ouest-France, François (14 ans) pour la Voix du Nord, Alann (17 ans) pour Le Télégramme, Lucas (16 ans) pour L'Indépendant, ils sont bénévoles, ravis de donner un coup de main, et ils incarnent l'avenir - geek, indépendant, disruptif- du pays.

Des couturières aux "couturières en colère"

Ces deux récits médiatiques, celui des couturières et celui des Makers, reposent sur les mêmes piliers : le recours à un outil de production emblématique- l'imprimante 3D pour les uns, la machine à coudre pour les autres-, un réseau de structures coopératives locales et autonomes -fablabs ou associations-, une impulsion venue des réseaux sociaux et un écosystème de création libre, délivré des régulateurs. Mais la célébration de la culture do-it-yourself (DIY), qui s'exprime également dans l'omniprésence des tutoriels en temps de confinement, analyse le maître de conférence en sciences de l'information Olivier Ertzscheid début mai, masque mal la réalité : partout où l'on doit fabriquer du matériel médical soi-même, c'est que l'État a failli ou abandonné. Sauf que le DIY ne saurait remplacer une politique de santé publique. Et rapidement, le mythe (médiatique) d'une société civile joyeusement productive dès 14 ans commence à se fissurer.

Passées les premières semaines de frénésie, la matière première vient à manquer : le tissu pour les unes, le fil de plastique PLA (qui sert d' "encre" aux imprimantes 3D) pour les autres. Les héros et héroïnes d'avril, victimes de leur succès, sont sur-sollicités par des collectivités laissées pour compte par l'État. Les cadences prennent l'allure de chaînes de montage, le tissu et le matériel investis représentent des centaines d'euros de manque à gagner, et le bénévolat provisoire s'éternise. Le 28 avril, des créatrices excédées créent le collectif Bas les Masques, et lancent une pétition pour réclamer une compensation financière et une revalorisation des centaines d'heures effectuées bénévolement. Début mai, le récit médiatique change : les artisans, comme le décrit Le Parisien, sont désormais "en colère". Les témoignages de couturières épuisées et désabusées s'empilent jusqu'en presse régionale.

Pas de test, pas de logo

Le 6 mai, Ouest-France relaie une nouvelle polémique : selon une note d’information de la Direction générale des entreprises (DGE) à l'intention des ministères de la Santé, de l’Économie et des Finances et du Travail, éditée le 26 avril, les couturières devraient faire certifier leurs masques par une série de tests... dont le coût s'élève à 1110 euros. L'encadrement passe mal : certaines couturières, rapporte LCI le 6 mai, redoutent des poursuites. Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie, tente de rassurer les bénévoles : pas de tests obligatoires pour elles... mais pas de logo du gouvernement non plus. Les industriels vont pouvoir prendre le relais avec des produits certifiés par l’Institut français du textile et de l’habillement (IFTH) et le laboratoire de la Direction générale de l’armement (DGA), maintenant que la vente des masques est autorisée.

Les derniers élans de solidarité s'éteignent, alors que les collectifs de couturières ont jusqu'ici scrupuleusement observé les règles éditées par l'Association française de normalisation (Afnor) dans un référentiel fin mars. Pour Reporterre, avec cette soudaine volonté de normalisation de la production, "l'État méprise l'organisation spontanée des couturières." Et met complètement de côté les héroïnes du mois d'avril : les couturières qui souhaitent faire certifier leur production en payant les tests de leur poche se voient priées d'attendre par la DGE, qui priorise "en fonction des volumes de production visés", révèle Ouest-France le 18 mai. Une semaine plus tôt, "Couturières solidaires de France", qui regroupait et coordonnait les efforts de 3000 membres, s'était mis en sommeil. Adulées début avril, les couturières sont indésirables en mai.

Makers, la norme de la discorde

Au même moment, une histoire similaire se joue dans la communauté des Makers. Le 12 mai, la direction générale des entreprises (DGE) et la direction générale du travail (DGT) révèlent dans un communiqué que "les conditions de mise sur le marché des visières de protection, à destination des professionnels, sont adaptées par une instruction interministérielle" éditée le 23 avril, elle-même "relative à la mise en œuvre de la recommandation (UE) 2020/403de la Commission européenne du 13 mars 2020".

Le communiqué des directions étant lapidaire, les Makers en font leur propre interprétation. Dont acte : le 15 mai, Covid3D.fr, l'une des plus importantes plateformes de mise en relation avec  10 000  Makers, ferme boutique après avoir fabriqué près de 200 000 visières. Argument invoqué : "Les visières doivent désormais répondre à une norme technique que nous ne sommes pas en mesure de contrôler. Nous ne souhaitons pas que les Makers bénévoles qui font vivre cette plateforme soient poursuivis pour le non-respect de cette nouvelle règlementation." Bis repetita : dans la presse régionale, l'enthousiasme laisse place à la "colère" et aux témoignages de créateurs amers. D'autres décident de continuer, rassurés par leurs préfectures : la production peut continuer, à condition de préciser que la visière n'est pas un équipement de protection individuelle (EPI), mais un simple équipement anti-postillon (EAP). Comme avec les couturières, pas de test, pas de certification, pas de logo. La certification EPI n'est pas gratuite.

La start-up nation n'est pas pour demain

Après une analyse juridique minutieuse de la directive, le collectif FabriCommuns tente de dissiper les doutes vis-à-vis d'autres risques identifiés par la communauté : la requalification en "concurrence déloyale" de la vente de visières, même à prix coûtant, voire une requalification en "travail déguisé", même quand la visière est fabriquée par des bénévoles. Conclusions de l'analyse: "Le risque d’être considéré à tort comme "concurrence déloyale" n’est pas à exclure", car "la notion de "mise sur le marché" est susceptible de constituer un flou juridique pour les Makers". Quant aux risques de poursuites en cas de visière défectueuse, ils sont peu probables mais réels, et le collectif recommande de faire signer une décharge lors de la vente ou du don. Le 19 mai, la DGE assure à 20 Minutes que "contrairement à [ce qui a été dit sur les réseaux sociaux], le don ou la vente à prix coûtant d'une visière ne peuvent pas être requalifiés en concurrence déloyale. De même, la réalisation d'une visière gratuitement, même par un bénévole, ne sera pas requalifiée en travail dissimulé." Trop tard : la situation est devenue trop complexe.

Comme l'explique posément Olivier Ertzscheid dans un article de blog daté du 17 mai, la question n'est pas tant de savoir à qui bénéficie le réveil soudain de l'État régulateur, qui fait "en sorte que tous ces acteurs bénévoles ou associatifs n'aient d'autre choix que de se retirer ou d'accepter de fonctionner en arrière plan et en mode dégradé", qu'ils soient devant une machine à coudre ou une imprimante 3D, mais de sa capacité à intégrer la participation citoyenne, articulée autour de la notion de biens communs, dans le tissu économique dominé par le modèle industriel. Dans les deux cas, la régulation et la sur-sollicitation ont maté un élan de solidarité populaire et spontanée, pourtant porté aux nues par le gouvernement au plus fort de la crise sanitaire. "Une réponse territoriale de microfabrication, souvent vers des demandes invisibles et ultra-locales" que les pouvoirs publics ne savent pas traiter efficacement, comme l'écrit sur Twitter Benoît Vallauri, responsable d'un laboratoire d'innovation publique. Une réponse que l'État, pourtant "start-up nation" autoproclamée, n'a pas su intégrer à sa stratégie de lutte contre l'épidémie. Il faut croire que tous les secteurs ne sont pas faits pour être disruptés.


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