La grève "inopinée" à laquelle la SNCF se préparait la veille
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La grève "inopinée" à laquelle la SNCF se préparait la veille

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Alors que les conducteurs de train de plusieurs régions avaient annoncé dès jeudi après-midi leur intention de faire valoir leur "droit de retrait" suite à un accident en Champagne-Ardennes, la direction de la SNCF a fait mine de découvrir, vendredi matin, une "grève surprise".

Pour une surprise, c'est une surprise. "Suite à une grève sans préavis, les circulations sont perturbées ce matin dans plusieurs régions depuis le début du service", annonçait vendredi matin sur Twitter la SNCF.  Une information que tous les médias ont retransmise telle quelle, à quelques synonymes près, à propos de ces très importantes perturbations sur tous les réseaux TER, certains titrant sur "un mouvement social inopiné", d'autres sur une "grève surprise".  Dans tous les cas, les voyageurs auraient été "pris de court", en cette veille de départs pour les vacances de la Toussaint, insiste-t-on sur RTL. 

Et si "la SNCF n'est pas en mesure de donner des prévisions de trafic pour la journée" c'est "en raison de la nature inopinée de ce mouvement", explique France TV Info

En manque d'inspiration, Valérie Pécresse a convoqué l'indémodable image de la "prise d'otage" pour dépeindre  la "détresse" des voyageurs sur Twitter. La présidente de la région Ile-de-France, qui se bat pour instaurer un service garanti dans les transports aux heures de pointe en cas de grève et pour allonger le préavis  à 72 heures, a également indiqué dans un autre tweet que le service SNCF non assuré ne serait "pas payé par Ile-de-France Mobilités".

Seul problème : il ne s'agit ni d'une grève, ni d'une surprise. Plusieurs conducteurs ont en réalité exercé leur droit de retrait, à cause d’un accident survenu mercredi près de Charleville-Mézières dans les Ardennes.  Un train a déraillé après avoir percuté un convoi exceptionnel à un passage à niveau, blessant légèrement onze personnes et obligeant le conducteur, touché à la jambe, à gérer seul la situation.  Concrètement, "le choc ayant rendu inopérant  le déclenchement du signal d'alerte radio qui avertit tous les autres trains circulant dans le secteur, le conducteur blessé dû quitter le train et marcher trois kilomètres aller-retour pour arrêter manuellement le train croiseur qui arrivait en face et éviter un drame. Les 70 voyageurs se sont retrouvés seuls, juste après avoir subi un choc violent, et sans aucun contrôleur à bord pour organiser l’évacuation de la rame", détaille pour ASI Axel Persson, conducteur sur la ligne N et syndicaliste CGT, qui a lancé l'appel à débrayer.

Cette situation dangereuse est la conséquence de la suppression progressive des contrôleurs SNCF à bord des trains.  "Les TGV ont encore l'obligation d'avoir un contrôleur à bord sur l'intégralité du trajet, mais 90% des TER transiliens n'en ont plus, précise-t-il. Sur ces lignes, les contrôleurs sont soit à quai, soit ils passent d'un train à l'autre."   

"Le sujet va s'éteindre"

Le jour de l'accident, les conducteurs de Champagne-Ardennes ont donc exercé leur droit de retrait. Et dès le  lendemain, le jeudi 17 octobre, "les conducteurs d'autres régions ont prévenu à 17h la direction qu'ils allaient débrayer", affirme Persson. De fait, dans le communiqué diffusé à 17h30 par la CGT  exigeant "le retour de contrôleurs sur l'ensemble de ces circulations afin de permettre aux agents de conduite de se concentrer uniquement sur la gestion de la sécurité ferroviaire", on peut également lire :"Au moment où s'écrivent ces lignes, plusieurs régions ont décidé de débrayer massivement." 

Or la SNCF a décidé de ne pas communiquer sur le sujet, en espérant que le mouvement resterait cantonné en Champagne-Ardennes et s'éteindrait de lui-même. C'est ce que révèlent les échanges du fil "Durandal", une application interne à l'entreprise qui signale en temps réel tous les incidents en cours ainsi que les remèdes qu'y apporte la direction, et qu'ASI a pu consulter. La Direction nationale de la communication ("DNCOM") écrit ainsi : "Pas de prise de parole ni ce soir ni demain, sauf polémique, le sujet va s'éteindre. Message aux élus factuels, sans photo".

Si la plupart des médias ont fini par corriger le tir en cours de matinée, évoquant "le droit de retrait" au moins dans le corps des articles, la direction de la SNCF n'en démord pas. Le directeur des relations médias persistait encore à parler de "grève sans préavis" à midi sur Twitter.

"Détournement"

"Aucun voyageur n'a été en situation de danger. On est bien dans le cas d'une grève sans préavis qui n'est pas acceptable", a déclaré Franck Lacroix, le directeur général de la SNCF lors d'une conférence de presse."C’est un usage abusif et inadmissible du "droit de retrait" qui est un usage détourné du droit de grève. Il s’agit en réalité d’une grève sauvage, organisée sans aucun respect de la loi et des passagers, sans préavis ni mise en œuvre d’un service minimum", ont déclaré conjointement le président de la région PACA Renaud Muselier et le maire de Nice Christian Estrosi, qui appliqueront par conséquent "les pénalités financières maximum prévues dans la convention TER avec la SNCF".

Interrogé sur BFM TV,  le secrétaire d'État aux Transports Jean-Baptiste Djebbari a quant à lui reproché à la CGT "d'instrumentaliser un événement de sécurité pour faire valoir ses positions politiques"  (...) "La CGT conteste que les conducteurs conduisent seuls. Or, ils conduisent seuls depuis dix ans sur les réseaux franciliens." Selon lui, le mouvement de ce vendredi ne relève donc pas du droit de retrait mais bien de la "grève-surprise, hors du cadre légal".

Qu'en est-il? Régi par l'article L 4 131-1 du Code du Travail, le droit de retrait permet à tout salarié d'arrêter son travail si la situation présente un danger "grave et imminent" pour la vie ou la santé du salarié, ou s'il constate "toute défectuosité dans les systèmes de protection", ce qui semble être le cas : "Les contrôleurs ne font pas que contrôler les billets, ils ont aussi une mission de sécurité, ils sont formés pour assister le conducteur en cas d'accident. C'est d'ailleurs pour ça que dans la boîte on ne les appelle pas 'contrôleurs' mais 'agents d'accompagnement'", précise Axel Persson, qui distingue bien la grève du droit de retrait : "Les grèves, c'est quand on a des revendications professionnelles, liées par exemple aux salaires. Le droit de retrait, c'est uniquement pour les questions de sécurité", explique-t-il. 

Si, depuis une dizaine d'années, il n'y a quasiment plus de contrôleurs sur les trains franciliens, cette absence risque de poser de plus en plus de problèmes,  notamment en raison de la mauvaise qualité des nouveaux trains de banlieue Regio 2N circulant en Ile de France. "On a un taux de pannes et un taux d'incidents beaucoup plus élevé qu'ailleurs" avait alerté la CGT en août dernier. Outre les défaillances liées aux fortes chaleurs de l'été, le syndicat a relevé deux incidents provoqués dans l'année par des suicides sur la voie, où le choc, pourtant moins violent que celui d'un convoi exceptionnel, avait provoqué un court-circuit empêchant l'émission du signal d'alerte radio avertissant les autres trains dans le secteur.  Là encore, le conducteur était "seul et isolé" pour "gérer les usagers", déplore la CGT . Reste que pour la direction de la SNCF,  "cette grève n'est d'aucune utilité".


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