Illustrer les guerres par une photo de cuisine sanguinolante ?
Brève

Illustrer les guerres par une photo de cuisine sanguinolante ?

Peut-on, faut-il, créer une image léchée et imaginative pour illustrer les horreurs de la guerre ?

C'est le choix qu'a fait un des journalistes d'Owni, Nicolas Kayser-Bril. Dans une magnifique photo, montrant une table de cuisine pleine de bocaux et de divers contenants remplis de sang, il a tenté de représenter 25 conflits qui ont marqué l'histoire mondiale depuis un siècle.

"Alors que l’on tend à juger les conflits au nombre de leurs victimes, le cérémonial dépassionné qui entoure leur comptage rend caduc tout sens des proportions, écrit le journaliste. Pour redonner du sens à ces chiffres, le projet 100 Years of World Cuisine, dont je fais partie, a voulu les recontextualiser en offrant une échelle", et apporter "un autre regard, porteur de sens".

"38 litres de sang dans une cuisine pour une datavisualisation! 25 conflits
représentés dans une photo... sanglante."

L'initiative n'a pas plu, c'est le moins que l'on puisse dire, au site Reflets.info, animé par le blogueur Bluetouff et par Kitetoa, journaliste spécialisé des sujets internet et du "hacking". Le site se veut notamment un "point de rencontre" entre journalistes et hackers.

Aujourd'hui, dans un billet sévère, le site critique la photo publiée sur Owni,

"Heureusement, le meilleur journaliste du moment et quelques amis ont décidé de mettre de la couleur!, raille l'article. Ben oui, Paulo, c’est bien connu, est un peu con. Une dépêche froide et blanche comme un hôpital, c’est triste. Alors qu’une cuisine pleine de sang, c’est mieux. C’est du journalisme « augmenté » coco! (…) Attends, la cuisine, on va pas la faire à la Saw, lépreuse, non, on va la faire façon magazine féminin de qualité. Du léché, de la cuisine qu’on verrait dans un magazine féminin, avec des photos faites par de grands photographes."

Une démarche qui "remplit de honte" Kitetoa : "La guerre, justement, ce n’est pas une image de mode. Avec de belles couleurs léchées, de beaux éclairages structurants (…) A force de la rendre invisible ou de la transformer en image de magazine papier glacé, on la rend virtuelle. Désincarnée. Inenvisageable. Représenter ces morts sous la forme de sang dans un bocal de confiture… C’est juste choquant, indécent. (…) Il y a quelque temps, nous avions publié sur Reflets de vraies images de massacres. C’était un choix compliqué. Cela n’a d’ailleurs pas manqué, des lecteurs ont été choqués. Ce qui se comprend."

L'auteur canarde aussi le positionnement quelque peu arrogant des tenants du "journalisme augmenté", cher à Owni. Il assure, avec un brin de mauvaise foi, que cette photo n'invente rien puisque les journaux utilisent les infographies depuis belle lurette : "Observez la cuisine ensanglantée façon Vogue, que voyez-vous? Du journalisme augmenté? Un nouveau concept révolutionnaire qui va radicalement changer le journalisme? Je n’y vois rien d’autre qu’une illustration permettant de «simplifier» l’approche d’une information pour le lecteur. Le Parisien fait cela depuis toujours pour Paulo qui, au Bar des Amis, après quelques tournées, a besoin de simplification pour que ça rentre profond dans son cerveau. Et puis comme ça, quand il ressortira l’info demain au cours d’une autre tournée, elle ne sera que moyennement déformée."

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