[Exclusif] Gilets jaunes, les résultats du "Vrai débat"
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[Exclusif] Gilets jaunes, les résultats du "Vrai débat"

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Le Vrai débat, concurrent non gouvernemental du Grand débat, s'est clôturé le 8 mars. Depuis, les chercheurs d'un laboratoire de sciences sociales de Toulouse ont analysé les 25 000 propositions, 92 000 arguments et 900 000 votes provenant des 45 000 participants de ce débat en ligne. Interview exclusive de Pascal Marchand, directeur du laboratoire toulousain.

Des propositions argumentées, des échanges sans invectives, une volonté de changer le cadre démocratique sans "foutre en l'air" le système. Les résultats du Vrai débat, sorte de Grand débat alternatif monté par des Gilets jaunes (nous vous expliquions en quoi il laissait de plus grandes opportunités pour s'exprimer que son concurrent gouvernemental) ont été analysés par le Laboratoire d'études et de recherches appliquées en sciences sociales (Lerass) de Toulouse (voir encadré). Arrêt sur images avait déjà publié les précédents rapports du laboratoire, lequel avait analysé les propos tenus sur les pages Facebook de Gilets jaunes (ici et ici). Les résultats de l'étude sur le Vrai débat renvoient une image des Gilets jaunes loin de celle de "factieux" et d'extrémistes qui leur est souvent accolée. Même si, comme le soulignent les rédacteurs du rapport, nous n'avons que peu d'éléments sur les contributeurs, et qu'il n'est donc pas possible de tirer de ces résultats des conclusions sur l'ensemble des Gilets jaunes. Pascal Marchand, directeur du Lerass, analyse pour ASI le rapport de son labo publié ici en exclusivité (voir en fin d'article). 

ASI : - Quelles grandes différences voyez-vous entre le Vrai débat et le Grand débat, dont votre laboratoire analyse également les résultats ?

Pascal Marchand : - Ce sont deux modèles tout à fait différents. Dans les questionnaires du Grand débat, il s'agit de questions fermées, accompagnées d'une question ouverte. C'est la méthode traditionnelle des sondages d'opinion, ce qui n'est d'ailleurs pas étonnant, puisque c'est Opinion Way qui s'en occupe. De notre point de vue, le Vrai débat répond mieux aux habitudes des internautes : on peut y poster des propositions, commenter celles des autres, mettre des likes sur les arguments des autres, etc. Ni l'un ni l'autre ne sont en fait des "débats", puisque même dans le Vrai débat, les arguments ne se répondent pas forcément les uns les autres. Nous sommes plutôt face à un sondage dans le cas du Grand débat, et une consultation dans celui du Vrai débat. Dans le premier cas, il s'agit pour le gouvernement de clore le débat, alors que dans le second, les organisateurs voient la consultation en ligne comme une étape, une plateforme pour faire ressortir des propositions qui seront ensuite débattues lors d'assemblées. 

ASI : - Dans votre rapport, vous expliquez que dans le cadre du Vrai débat, "l’objectif n’est plus de formuler des doléances, mais les termes de la négociation à venir". Vous remarquez aussi l'absence de posture "dégagiste"... 

Pascal Marchand : - Les personnes qui ont répondu au Vrai débat ne sont pas dans une optique de cahier de doléances, mais ils veulent créer un rapport de négociations avec le gouvernement. Ils ne disent pas "on veut tout casser", ils estiment que les bases du "système" ne sont pas forcément mauvaises, mais qu'il est gangrené, qu'il faut l'assainir. Ils ne veulent plus de politiciens qui trahissent leurs promesses, ils ne veulent plus voter utile, ils veulent reprendre en main la politique, pour reprendre confiance dans le système. 

un mouvement à la fois réformiste et révolutionnaire

Nous avons passé beaucoup de temps, au Lerass, à se demander si nous avions affaire à un mouvement réformiste ou révolutionnaire, mais en réalité le mouvement se situe entre les deux. La "réforme" n'est pas bien vue, d'autant qu'on a l'impression que depuis des années, les réformes vont toujours dans le même sens, celui de la suppression de l'ISF, du recul de l'âge de la retraite, etc. Mais quand ils proposent le RIC, par exemple [Référendum d'initiative citoyenne, auquel nous avons consacré une émission, NDLR], ils ne le voient pas comme quelque chose de révolutionnaire, mais plutôt comme un moyen de s'opposer à des lois qui n'avaient pas été annoncées lors des campagnes, et de démettre des politiciens qui ne font pas ce qu'ils avaient dit. Ce n'est pas adossé à une demande de 6e République. On voit d'ailleurs que la rhétorique radicale, dont notre laboratoire est habitué à détecter les éléments, est absente du Vrai débat. 

ASI : - Quelles questions ont suscité le plus de débat, le plus de controverses ? 

Pascal Marchand : - Il y a globalement une grande homogénéité dans les réponses. Cela est dû notamment à la communication autour du Vrai débat. Pour le Grand débat, il y a eu une très large couverture presse, alors que pour le Vrai débat, c'est surtout passé par les groupes de Gilets jaunes. On peut donc penser que les contributeurs sont pour la plupart des sympathisants Gilets jaunes, ce qui n'est pas forcément le cas pour le Grand débat. Sur le RIC, sur la prise en compte du vote blanc, le contrôle de l'Assemblée et des institutions, il y a une grande convergence des points de vue, avec toutefois quelques divergences, comme sur le fait de savoir s'il faut ou non supprimer le Sénat. Sur l'écologie et l'économie aussi, il y a une demande très majoritaire de circuits courts, d'agriculture biologique, d'une fiscalité plus juste, du retour de l'ISF. 

C'était d'ailleurs le but : faire la synthèse des demandes des Gilets jaunes, pour ensuite en débattre lors des assemblées. Un sujet toutefois est plus hétérogène, celui de l'Europe. Il y a sur ce point une méfiance générale, mais certains sont pour le Frexit, c'est-à-dire la sortie de l'Union européenne, et d'autres pensent qu'il faut plutôt la refonder de l'intérieur, parce que nous en avons besoin pour peser dans le monde.

ASI : - Vous notez aussi dans vos conclusions que les thématiques de l'extrême droite, notamment le retour de la peine de mort et la suppression du Mariage pour tous, ont été proposées, provenant "sans doute d’opérations d’infiltration du débat par des groupes constitués", et ont été majoritairement rejetées.

Pascal Marchand : - A un moment donné, nous avons noté un afflux massif d'opinions pour la peine de mort, dans un temps très court, ce qui pourrait laisser penser à une opération coordonnée. Les participants ont vu arriver un flot de questions sur le thème, et ils ont massivement voté contre. Mais attention, on ne sait pas qui sont les contributeurs. Il ne s'agit pas d'une enquête sociologique. On ne peut donc pas monter en généralité, et attribuer les opinions exprimées à l'ensemble des Gilets jaunes, ni, à fortiori, à l'ensemble des Français. 

ASI : - Vous notez également que les noms des principales figures Gilets jaunes, comme Maxime Nicolle, Eric Drouet ou Priscillia Ludosky, souvent présentées comme les leaders du mouvement, sont en fait très peu cités dans le Vrai débat.

Pascal Marchand : - Effectivement, tout comme d'ailleurs les noms de politiques. Cela montre que le mouvement ne veut pas d'homme providentiel, qu'il y a une volonté de fonctionnement collectif. 

le mouvement des gilets jaunes, une université populaire? 

ASI : - Ce qui ressort enfin de vos conclusions, c'est la grande technicité des arguments, la bonne connaissance des dossiers dont parlent les contributeurs. Le mouvement des Gilets jaunes aurait-il agi comme une sorte d'université populaire pour ses militants ? 

Pascal Marchand : - C'est une hypothèse. C'est vrai que les Gilets jaunes se sont réappropriés les thématiques politiques, c'est d'ailleurs quelque chose que l'on voyait déjà sur Facebook. Le fait de se rencontrer sur les ronds-points, de parler, d'écouter les discours sur les Gilets jaunes et de devoir préparer ses arguments pour y répondre, tout cela pousse à s'investir dans les thématiques politiques. 

Un débat en trois étapes

Les contributeurs du Vrai débat ont pu, du 30 janvier au 3 mars, poster les propositions dans huit catégories (transition écologique et solidaire, démocratie et institutions etc.), ainsi que dans une catégorie "expression libre". Ils pouvaient également voter pour ou contre les propositions des autres contributeurs, et argumenter leur vote. A la clôture des votes, 44 576 personnes avaient participé, postant 25 229 propositions, 92 289 arguments qui ont généré 898 790 votes. C'est nettement moins que le Grand débat, qui cumule 1.9 millions de contributions de 450 000 participants (même si une "contribution" pouvait se résumer à remplir un simple QCM, comme nous vous le racontions). Ce sont ces contributions que les organisateurs du Vrai débat ont demandé au Lerass d'étudier grâce à un logiciel de textométrie, analysant automatiquement la fréquence et le contexte des mots et expressions utilisées. Deux autres laboratoires, l'un du CNRS, l'autre de Lyon, se sont également penchés sur le rapport. Les trois équipes ont travaillé selon des méthodes différentes, "mais pour l'instant, nous arrivons aux mêmes interprétations", indique Pascal Marchand. Pour le Vrai débat, la fermeture des votes ne signifie pas celle du débat : les propositions ressortant des contributions doivent maintenant être débattues lors de "conférences citoyennes délibératives" organisées partout en France. Une synthèse des revendications doit ensuite être portée au gouvernement.

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