Destruction de la cité antique d'Hatra par l'EI : poudre aux yeux ?
Brève Vidéo

Destruction de la cité antique d'Hatra par l'EI : poudre aux yeux ?

Depuis quelques jours circule sur le ouèbe une vidéo postée par l'EI nous montrant la destruction à coups de marteau et de pioche de la cité antique d'Hatra, en Irak. Faut-il vraiment y croire ? S'agit-il, là encore, d'une mise en scène telle celle qui eut lieu en février dernier à Mossoul (@si vous en parlait par là) ? Un jeune archéologue s'est penché sur la question…


Clément Salviani est un jeune archéologue qui s'illustra récemment en dressant un Inventaire non exhaustif des âneries du Métronome, célèbre bouquin crétin signé Lorant Deutsch que vous a offert belle-maman et qui s'empoussière depuis des mois sur la table basse du salon, quand vous déciderez-vous à le jeter ? Clément Salviani, donc, a regardé avec attention la toute récente vidéo de l'EI illustrant la destruction du site arabo-parthe de Hatra, en Irak. Une vidéo dont la presse a remarqué la mise en scène professionnelle et les images du générique semblant issues d'un jeu vidéo…


… en oubliant d'examiner le contenu desdites images. «Nos médias se sont largement occupés de [les]diffuser, écrit le jeune archéologue, sans vraiment d’autre commentaires que "c’est horrible, ce sont des barbares", et sans vraiment prendre le temps du recul, et de l’analyse. (…) De fait, on sert exactement le projet et le but recherché par l’EI ».

Aussi, penchons-nous avec lui sur quelques vues arrêtées de cette fameuse vidéo (pour plus de lisibilité, les captures d'écran ont été refaites par nos services et classées dans l'ordre chronologique).

Les premières images ci-dessous nous montrent la destruction d'un aigle romain…

2'30"


…magnifique moulage en plâtre dont on aperçoit soudain les renforts métalliques :

2'38"


Voici maintenant un autre réseau d'armatures aux pieds d'une statue, « en smecta modifié », écrit ce sympathique archéologue un tantinet irrespectueux envers ses aînés, patients auteurs de ce lent travail de restauration :

3'18"


Dans les images suivantes, « le caméraman ne se donne même pas la peine de ne pas montrer la différence MANIFESTE de texture entre le pied en plâtre et la statue posée dessus. On s’acharne donc pendant 30 secondes sur ça, c’est cool, Kévin fait de la poussière [oui oui, le jeune archéologue a attribué au djihadiste destructeur le seyant prénom de Kévin] et on l’entend presque dire "tieeeens crève putain de statue" mais en fait il n’égratigne ni ne touche jamais la pierre de la statue. Il ne la touche presque pas. Probablement parce qu’avec son coup de pioche un peu pourri il ne pourrait rien lui faire, gageons qu’il a dû essayer avant de se rendre compte que si elles ont déjà tenu 1800 ans c’est pas pour rien. »

3'31"

3'51"


Et voici qu'au pied de cette même statue apparaît, là encore, un montant métallique :

4'20"


Notre sémillant spécialiste-des-civilisations-humaines-passées-à-partir-des-monuments-et-objets-qui-en-subsistent oublie toutefois de préciser qu'à l'issue de la destruction de ses pieds en plâtre, ladite sculpture s'écroulera probablement en vertu du principe selon lequel la capacité de résistance d'une chaîne est égale à celle de son maillon le plus faible et badaboum. «Sur celle-ci, on y croit PRESQUE », écrit-il :

4'32"


«Mais en fait… Nooooon. Gros crampon en métal, plâtre un peu plus solide, mais plâtre probable quand même. *musique de game over* » :

5'04"


« La palme revient à Kévin 2, qui fatigué de piocher, tire 2 ou 3 coups à l’AK-47 sur un mur de 8m de haut en pierres de taille. On lui souhaite bien du courage pour faire croire que son chargeur de 30 balles aura l’efficacité d’un bulldozer de 10 tonnes (parce que c’est bien ce qu’il faudrait pour raser un mur d’une telle ampleur) » :

6'49"


Sauf qu'en vérité Kévin n'avait pas l'intention de détruire la muraille, il ne visait là que des représentations de visages :


Cela dit, que penser de ces destructions essentiellement plâtrières ?

«Si on détruit l’intransportable et l’invendable, c’est parce que derrière, l’EI s’occupe gentiment de piller les réserves des musées, y compris les œuvres idolâtres et païennes (Kévin se contredit parfois), pour les revendre à prix d’or. (…) Le nombre de monnaies antiques issues des sites syriens sur le marché noir a d’ailleurs explosé depuis 2011. »

Mais ce n'est pas tout : « on s’occupe de tronçonner les bas-reliefs pour les découper et les vendre eux aussi. Plus communs, moins documentés, ils sont plus facilement écoulés sur le marché suisse notamment ».

Enfin, l'EI n'oublie pas de laisser sa petite part de butin aux populations locales - dont elle veut s'attirer la sympathie - en laissant globalement intact le site, «réservoir à mobilier archéologique qu’elles pourront vider progressivement pour se faire quelques dollars ».

«Loin de moi, conclut notre juvénile archéologue, l’idée de relativiser totalement l’ampleur de ces destructions qui sont irréversibles et inacceptables, loin de moi l’idée de retirer aux moulages leur intérêt historique propre, loin de moi l’idée de dire "laissons couler", ce petit article cherchait d’abord à rappeler qu’il faut se méfier des contrefaçons, et surtout, éviter de se fier à la livraison interprétative de nos chers médias français qui n’ont pas vraiment eu le réflexe d’appeler des spécialistes pour parler de ces questions. Je cherche peut-être aussi à me rassurer moi-même, mais globalement, il ne fait aucun doute : malgré quelques réels dommages causés au patrimoine antique, on est surtout face à une propagande en toc. »

Et l'auteur, de rappeler enfin qu'en France ce sont environ 500 000 objets archéologiques qui sont pillés chaque année, l’UNESCO estimant à 5% le nombre de lieux archéologiques demeurant inviolés. Certes. Mais cela ne diminue en rien l'importance du trafic organisé par l'EI.

La vidéo de l'EI montrant la pseudo-destruction de la cité antique d'Hatra a été ôtée de Youtube. Il est toutefois important de la laisser accessible à tous afin d'en examiner le contenu, de démontrer qu'elle n'est que poudre aux yeux. La voici :


L'occasion de lire ma chronique intitulée Les capsules temporelles de Warhol, ou l'archéologie du quotidien d'hier.



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