Désobéissance civile : des journalistes confondus avec les militants
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Désobéissance civile : des journalistes confondus avec les militants

Gardes à vue, convocations, condamnation...

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Ces derniers temps, la police et parfois la justice ont tendance à confondre les militants écologistes pratiquant des actions illégales, et les journalistes qui les couvrent. Un journaliste de Reporterre a été placé en garde à vue, des journalistes locaux ont été convoqués pour avoir suivi des décrocheurs de portraits de Macron... Et Konbini vient d'être condamné pour avoir suivi des militants animalistes à l'intérieur d'un élevage de poulets. Enquête.

Couvrir une action illégale, pour un journaliste, est-ce se rendre complice de l'action ? Et quand la couverture de l'action nécessite pour le journaliste de pénétrer dans des lieux interdits, doit-il y renoncer ? Vendredi 26 juin, Alexandre-Reza Kokabi, journaliste à Reporterre, était arrêté sur le tarmac de l'aéroport d'Orly. Il suivait des militants écologistes d'Extinction Rebellion, venus dans cette zone interdite au public bloquer le décollage d'un avion, et ainsi dénoncer les aides apportées par l'État au secteur de l'aviation dans le cadre de la crise sanitaire. L'action de désobéissance civile était à la fois dans la veine de ce que fait habituellement XR (Exctinction Rebellion), c'est-à-dire hors-la-loi mais sans violence, et d'une audace inédite.

Seul Reporterre répond présent

Chez les journalistes, seul Alexandre-Reza Kokabi avait fait le déplacement pour couvrir cette action. D'autres journalistes avaient pourtant été informés de l'événement, explique à Arrêt sur images Franck, responsable des relations médias d'XR. "J'avais prévenu une dizaine de journalistes en lesquels nous avons confiance". Pourtant, seul Alexandre-Reza Kokabi était présent le vendredi 26. Il avait reçu par message le lieu du rendez-vous ainsi qu'un schéma lui indiquant la nature de l'opération. "Je savais que l'action avait un lien avec l'industrie aéroportuaire. On en a discuté avec la rédaction, on s'est dit que c'était important d'y être", raconte le journaliste à Arrêt sur images

Pour XR, la présence de journalistes sur les actions de désobéissance civile est primordiale, explique Franck à ASI : "Nous avions une équipe pour faire des images, mais nous savions qu'elle irait en garde à vue, donc les images risquaient de ne pas sortir, ou en tout cas pas assez tôt. Et puis le témoignage du journaliste, ça compte pour nous, on ne veut pas être les seuls à communiquer sur nos actions, on ne veut pas faire de propagande." 

Pour Alexandre-Reza Kokabi, la présence de Reporterre était naturelle sur ce type d'action. "Couvrir les luttes écologistes, les actions de désobéissance civile, ça a toujours fait partie de notre ligne éditoriale. Ce sont des actions qui correspondent à des débats importants dans la société." Et les couvrir, pour le journaliste, c'est être présent sur place, même si l'accès au tarmac de l'aéroport est interdit. "Si Reporterre n'avait pas été là, le récit de l'action aurait été fait par XR et Aéroports de Paris. Pour moi, le devoir d'informer prend le dessus sur les autres considérations. Je sais très bien que quand l'action va commencer, XR va publier un communiqué, l'AFP va faire une dépêche, et les médias vont couvrir l'information en regardant les vidéos publiées par XR. Mais nous, ça ne nous convient pas." Kokabi regrette d'ailleurs l'absence d'autres médias. "C'est important qu'il y ait une pluralité de regards, de lignes éditoriales, qui se penchent sur l'action."

"Un journaliste ne peut plus couvrir une émeute ?"

À l'arrivée des gendarmes, de la sécurité de l'aéroport et de la police sur le tarmac de l'aéroport, le journaliste est placé en garde à vue, au même titre que les militants. Il avait pourtant à plusieurs reprises décliné sa qualité de journaliste, et montré sa carte de presse, explique-t-il. Pendant ses dix heures de garde à vue (Reporterre en a retracé la chronologie précise), le journaliste est auditionné deux fois. "J'ai eu tout le loisir d'expliquer aux gendarmes que j'étais là uniquement pour couvrir l'événement. Ils m'ont répondu que si je continuais à couvrir ce type d'action, je risquais d'avoir des problèmes. Ce n'était pas une menace, pour eux c'était plutôt un conseil. Ils ne me semblaient pas très au courant du rôle social des journalistes."

Alexandre-Reza Kokabi attend désormais de savoir si le parquet émettra ou non une citation à comparaître à son encontre pour "entrave à la circulation aérienne". Pour Alexandre Faro, l'avocat de Reporterre, cette perspective est inquiétante : "D'un point de vue purement légaliste, on peut dire « il était sur la piste, donc il entravait la circulation », précise-t-il à ASI. Mais c'est une façon de voir les choses très dangereuse. A ce compte-là, un journaliste ne peut plus, par exemple, couvrir des émeutes durant un couvre-feu. Ça veut dire qu'on souhaite que les journalistes couvrent les événements depuis chez eux." Pour lui, la tendance à embarquer des journalistes couvrant des actions de désobéissance civile comme s'ils étaient complices des militants est récente, et s'amplifie. 

Journalistes et décrocheurs, même combat ?

En 2019, une série d'épisodes montrait bien ce basculement. Dans de nombreuses communes de France, des militants écologistes pénètrent dans les mairies et volent les portraits d'Emmanuel Macron pour dénoncer le manque d'action du président concernant l'urgence climatique. La presse, notamment locale, couvre largement ces actions, symboliques mais illégales, représentatives d'une prise de conscience écologique dans l'opinion. Plusieurs journalistes et correspondants de presse, suite à ces actions, ont la surprise de recevoir une convocation de la main des gendarmes. C'est le cas d'un journaliste du Maine Libre et d'un correspondant de Ouest-France, soupçonnés "d’avoir commis ou tenté de commettre l’infraction de vol en réunion", indique Le Monde

Le journal les décrit d'ailleurs comme "deux journalistes", ce qui est inexact : le convoqué de Ouest-France est un correspondant local de presse, n'a donc pas le statut de journaliste, et ne bénéficie donc théoriquement pas du secret des sources, comme vous l'expliquait ASI. Une nuance tout sauf anodine dans ce type de situation. Finalement, le parquet du Mans fait marche arrière et indique que les deux convoqués le sont en tant que simples témoins. Bruno Mortier, le journaliste du Maine Libre, ne s'était pas franchement félicité de la nouvelle : "Je trouve que c'est presque pire. On va convoquer les journalistes comme témoins pour qu'ils dénoncent leurs sources ? Évidemment, je n'ai pas donné de nom", réagissait-il auprès de L'Express.  

Pour les mêmes raisons, le youtubeur lyonnais Vincent Verzat (aka Partager c'est sympa), passait en procès en septembre 2019 pour avoir filmé une action similaire dans la mairie du 5e arrondissement de Paris. Si le youtubeur affiche son militantisme et ne cache pas sa sympathie à l'égard des militants décrocheurs, il assure à la barre : "Juridiquement, je suis journaliste, puisque je recueille des informations, les vérifie et les rend accessibles au public, à titre régulier et rétribué." Il est finalement relaxé, quand les sept militants d'Alternatiba jugés pour le décrochage sont condamnés à 500 euros d'amende. 

En 2012, un photographe sur le tarmac

Alexandre-Reza Kokabi n'est pas le premier journaliste à suivre des militants tenter de bloquer des avions sur un tarmac. Ancien salarié de Greenpeace, Pierre-Emmanuel Neurohr a plusieurs fois, dans les années 2010, surgi sur des pistes d'aéroports pour tenter d'empêcher des avions de décoller. En 2012, un photographe de presse indépendant, Martin Leers, le suit sur une action, et capture la scène. Il vend par la suite ses photos à l'AFP. "À ce moment-là, je n'avais pas été placé en garde à vue, tout simplement parce que j'avais quitté le tarmac avant l'arrivée de la police", explique à ASI le spécialiste des questions environnementales, aujourd'hui à la tête du site Le Journal de l'énergie. Le photojournaliste craignait en effet, s'il était arrêté, de voir son travail disparaître avant même d'avoir été diffusé. 

Dans le cadre de l'enquête ouverte à l'encontre de Pierre-Emmanuel Neurohr, Martin Leers est entendu par les gendarmes, en tant que simple témoin. "Mais la juge avait laissé entendre que j'étais complice dans cette affaire, se souvient le journaliste auprès d'ASI. Le fait d'avoir vendu mes photos à l'AFP m'a aidé à légitimer mon travail en tant que journaliste", ajoute celui qui a toujours travaillé sans carte de presse. Pour lui comme pour Alexandre-Reza Kokabi, l'importance de couvrir l'action est supérieure aux risques encourus. "Neurohr est un militant écologiste de longue date, très investi sur ces questions. Le fait qu'il se mette à bloquer des avions est significatif. Je sentais que c'était quelque chose qui allait se reproduire." Pour lui, "à l'époque, la répression envers les journalistes n'était pas aussi forte qu'aujourd'hui"

Hervé Kempf, rédacteur en chef de Reporterre, explique en tout cas à ASI qu'Alexandre-Reza Kokabi est le premier journaliste du site à se retrouver en garde à vue pour avoir couvert une action de désobéissance civile. Et qu'à l'époque où lui-même couvrait les luttes écologistes, par exemple celles des faucheurs volontaires qui détruisaient des champs de maïs OGM, ou des militants qui bloquaient des trains chargés de déchets nucléaires, "les policiers avaient un respect pour les journalistes dès lors qu'ils montraient leur carte de presse. Alexandre-Reza, lui, a été traité comme un militant parmi les autres par les gendarmes"

Konbini condamné pour un reportage dans un élevage

Un cas légèrement différent est celui de la récente condamnation de Konbini. Le journaliste Hugo Clément, qui a depuis quitté Konbini, s'était, en 2019, introduit avec des militants de l'association animaliste DxE France dans un élevage de poulets destinés à être transformés en nuggets pour McDonald's. L'Opinion a révélé  le 1er juillet que l'association (depuis devenue Red Pill) et Konbini ont été condamnés à 500 euros d'amende chacun pour "trouble manifestement illicite" par le tribunal de Saint-Malo - pas pour effraction, les portes de l'élevage étant ouvertes. Les images tournées lors de l'intrusion ont dû en outre être retirées d'Internet, sous peine de 5000 euros d'amende par infraction constatée. Konbini s'est plié au jugement en retirant le reportage de son site, tout en faisant appel de la condamnation, indique L'Opinion

Cette décision constitue peut-être un tournant dans la jurisprudence de ce type de dossier. Sur sept procès, les militants de Red Pill en ont gagné cinq, explique William Burkha, président de l'association, à ASI. Mais dans ce dernier verdict, le tribunal de Saint-Malo s'appuie sur une décision précédente de la Cour d'appel de Rennes. Celle-ci ne concernait que les militants et non des journalistes, mais considérait que la diffusion d'images de l'intrusion dans un élevage faisait perdurer le trouble causé par l'intrusion elle-même. Une décision qui sert aujourd'hui, donc, à faire condamner des journalistes. Le plus inquiétant, dans cette condamnation, est peut-être que le tribunal a ordonné la saisie des images. "Si ça veut dire que les rushes sont saisis, ça peut permettre d'identifier des sources", s'indigne Céline Astolfe, l'avocate de Konbini, qui dénonce une tentative de museler la presse. L'information de la condamnation de Konbini a été reprise et déformée par Valeurs Actuelles, qui a écrit dans un tweet qu'Hugo Clément avait lui-même été condamné, ce que l'intéressé a démenti

L'industrie agroalimentaire finance la défense de l'élevage

Contacté par ASI, le journaliste nous a écrit par mail qu'il ignorait qu'une procédure était en cours concernant son reportage, et qu'il voit ce jugement comme "une grave entorse à la liberté de la presse". "Je suis fier d’avoir réalisé ce reportage et je le referai autant de fois que nécessaire", poursuit le journaliste. Il pointe la volonté du "lobby de la viande" qui "fait tout pour que le consommateur ne sache pas ce qu’il se passe dans les élevages intensifs"Des documents consultés par ASI montrent en effet qu'au moins une partie des frais liés à la procédure entamée par l'éleveur visité par Konbini a été payé par le groupe Avril, spécialisé notamment dans l'alimentation des bêtes d'élevage. Et Fabienne Combot-Madec, directrice de la FRSEA de Bretagne, branche régionale du syndicat agricole FNSEA, se félicite auprès d'ASI de la condamnation de Konbini. "On considère que même venant d'un média, l'intrusion n'avait rien de légal. Pour nous, ils sont complices de l’intrusion, et ils lui donnent une aura plus importante en communiquant dessus, et en laissant croire que c’est normal de faire de telles intrusions." Le syndicat agricole incite ouvertement les éleveurs "visités" par des militants à porter l'affaire en justice.

Si le cas de Konbini est légèrement différent de ceux précédemment décrits, c'est que la prise d'images était l'objectif de l'action. L'action des militants consistait à faire entrer Hugo Clément dans l'élevage pour lui permettre de filmer. William Burkha, président de Red Pill, indique en revanche à ASI qu'il serait entré dans l'élevage avec ou sans Hugo Clément. "Nous voulons montrer ce qu'il se passe à l'intérieur des élevages. Mais c'est toujours plus fort si nous sommes accompagnés d'un journaliste, d'un député, d'un youtubeur. C'est plus facile si la vidéo est réalisée par un journaliste, surtout s'il est habitué à ces sujets. Nous avions proposé à plusieurs journalistes de nous accompagner dans l'élevage de poulets McDonald's, mais seul Hugo Clément a accepté. Les autres ont dit « c'est illégal, on ne peut pas le faire »." Si policiers et tribunaux continuent de confondre journalistes et militants - sur les tarmacs, dans les élevages intensifs et ailleurs - les rédactions pourraient ne plus couvrir ce type d'actions. Et c'est l'information du public qui en pâtira. 

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