Cyril Payen à Kaboul : "On croise les talibans au buffet de l'hôtel"
interview

Cyril Payen à Kaboul : "On croise les talibans au buffet de l'hôtel"

ASI a parlé avec Cyril Payen de France 24 et RFI, l'un des rares journalistes occidentaux encore à Kaboul. Il raconte une ville désertée par les journalistes occidentaux, la peur des attentats, et sa visite du tarmac de l'aéroport quelques heures après le départ des Américains, entouré des forces spéciales talibanes.

Arrêt sur images - On vous a vu cet après-midi du 31 août 2021 sur le tarmac vide de l'aéroport de Kaboul, entouré d'une troupe de talibans et du tout nouveau chef de l'aéroport, au milieu des hélicoptères américains sabotés... Comment ce tournage s'est-il passé ? 

Cyril Payen : - C'était une sorte de "taliban tour"! Je voulais voir l'aéroport après le départ des derniers soldats américains. On a passé deux heures sur le tarmac avec eux, entourés par les forces spéciales. Ils ont refait le monde, déployé leurs éléments de langage sur la paix et l'indépendance du pays, et sur les infidèles - les Américains - qu'ils ont fait partir. 

ASI : - Combien de journalistes internationaux sont encore à Kaboul, et dans quelles conditions ? 

Cyril Payen : - Nous ne sommes plus très nombreux ! Il ne reste plus que la BBC, TF1, Al Jazeera, et des journalistes pakistanais...    tout le monde est parti. Nous avons obtenu un laissez-passer du nouvel Émirat islamique d'Afghanistan et nous sommes installés dans le seul hôtel qui fonctionne, là où sont aussi installées les forces spéciales talibanes - on les croise au buffet. On est complètement au milieu des talibans ! L'hôtel héberge aussi l'ambassade du Qatar, il y a des réunions de mollahs... On sent leur volonté d'apparaître comme responsables, capables d'assurer la sécurité. Et les Qataris leur conseillent d'accueillir les médias : il est possible que des journalistes arrivent dans les prochains jours. 

ASI : - Votre rédaction a souhaité que votre équipe rentre à Paris et vous avez décidé de rester... Qui collabore avec vous ? Qui assure votre sécurité ? 

Cyril Payen : - Ma direction voulait que j'évacue, j'ai proposé de rester seul. Je n'ai pas de sécurité, je n'ai pas d'escorte armée, j'ai trois collaborateurs afghans - je n'aime pas le terme "fixeurs". Le danger, c'est l'État islamique du Khorassan, l'antenne afghane de l'État islamique, qui ont revendiqué l'attentat de l'aéroport. Je m'habille en khamis (tunique traditionnelle) avec un foulard pour passer inaperçu, et je change de voiture tous les jours, j'alterne entre plusieurs voitures. 

Le portrait de l'ex-président était posé à l'envers, derrière un fauteuil.

Certains de mes collaborateurs sont des journalistes professionnels. Je filme moi-même mais ils filment aussi avec des i-phones que j'ai apportés, ils contribuent aux reportages, ils montent, traduisent, font les intermédiaires avec toutes sortes d'interlocuteurs. Ils ont une vigilance énorme ; on a tout un protocole quand je dois sortir de l'hôtel. Ils ne sont pas armés, les talibans l'ont interdit. Ils n'ont pas pour l'instant de problèmes avec les autorités talibanes, mais souhaiteraient quitter l'Afghanistan, être évacués. Je les aide à se constituer un dossier. Mais je ne sais pas comment ils peuvent partir... Moi-même, je ne sais pas quand et comment je vais pouvoir rentrer. 

ASI : - Vous avez rencontré plusieurs ex-auxiliaires de l'armée française qui n'ont pas été évacués...

Cyril Payen : - La manière dont la France lâche ceux qui l'ont aidée, franchement, c'est au-delà du déshonneur. 

ASI : - Vous avez pu interviewer le porte-parole des talibans à Kaboul, Zabihullah Mujahid. Il parle depuis un canapé confortable avec une bibliothèque derrière lui, et tacle calmement les Américains, "pas capables de garantir leur [propre] sécurité" et qui envoient les évacués afghans "dans des pays au hasard, en Amérique ou ailleurs, sans se préoccuper de leur avenir". Où sommes-nous ?

 Cyril Payen : - Ça s'est passé au ministère de la Culture, voisin de mon hôtel, et le portrait de l'ex-président, Ashraf Ghani, était posé à l'envers, derrière un fauteuil... Ce moment est incroyable à vivre, tout est en devenir. Pour Mujahid, faire cette interview, c'était un billard à trois bandes ; il s'adressait autant aux téléspectateurs qu'aux chancelleries occidentales. Il ne parle pas anglais. Ceux qui parlent anglais, chez les talibans, sont souvent ceux qui sont proches du Pakistan et des réseaux Haqqani, soit les plus radicaux, qui ont des liens avec l'État islamique. 


Partager cet article Commenter

 

Cet article est libre d’accès
En vous abonnant, vous contribuez
à une information sur les médias
indépendante et sans pub.

Déjà abonné.e ?

Lire aussi

Voir aussi

Ne pas manquer

Abonnez-vous

En vous abonnant, vous contribuez à une information sur les médias indépendante et sans pub.