Au Chili : "la télé ment" et les Chiliens le voient
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Au Chili : "la télé ment" et les Chiliens le voient

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A mesure que le mouvement social gagne du terrain au Chili, les grandes chaînes de télévision, propriété de conglomérats industriels et financiers, se retrouvent sous le feu des critiques, accusées d’occulter les exactions militaires et policières.

"Digan la verdad ! Digan la verdad !" En d’autres termes, "Dites la vérité !" C’est le slogan scandé par les Chiliens venus protester par centaines sous les fenêtres du siège de TVN, la télévision publique, lundi 21 octobre à Santiago. Au même moment, après une troisième nuit de couvre-feu, dans un pays en état d’urgence, des manifestants convergent au son des casseroles vers le siège de Mega, la principale télé privée du pays, protégée par des gardiens en armes.


La veille, Carlos Astudillo, un étudiant de Talca a été blessé par balles par des militaires lors d’une manifestation à la Colina, dans la région de Santiago. Les images du jeune homme, en sang, traîné inanimé sur le bitume par des militaires ont fait le tour des réseaux sociaux. Mais sur l’antenne de Mega : rien. Au même moment, la chaîne passait et repassait en boucle les mêmes images de supermarchés dévalisés, de bus et de métro en flammes.

Des stations de métro incendiées ? Dans un pays où le coût du transport peut représenter jusqu’à un quart du budget d’un foyer, c’est la hausse du ticket de métro qui a allumé la mèche. Mais le combustible était déjà là. Le Chili est l’un des pays les plus inégalitaires du continent sud-américain. C’est le premier Etat où, sous la dictature de Augusto Pinochet (1973-1990), furent appliquées les recettes de la doctrine néolibérale héritée de l’économiste américain Milton Friedman. Un pays où l’accès à la santé, à une pension de retraite, à l’éducation, à l’eau ou encore à l’électricité, reste, pour la majorité, hors de prix, du fait d’une libéralisation quasi complète de l’économie, sur fond de services publics réduits à peau de chagrin. Dans ce contexte, a surgi un soulèvement social qui se manifeste à la fois par des manifestations et des émeutes.

Un traitement médiatique "extrêmement dangereux"

Face à la situation, la première réaction du président Sebastián Piñera a été de marteler que l’Etat était "en guerre contre un ennemi puissant". Tollé. Beaucoup y ont vu une façon de mieux justifier l’Etat d’urgence, le déploiement des blindés à travers le pays et le recours aux tirs à balles réelles. 

En réponse à cette stratégie du choc, sur les réseaux sociaux et dans les manifestations un contre-slogan est né « Nous ne sommes pas en guerre ». Malgré cela, Mega, Canal 13 ou encore TVN n’ont eu de cesse de braquer leur caméra sur les flammes et les pillages de magasins de la grande distribution, alors qu’au même moment à travers tout un pays se multipliaient aussi les appels à la grève, les assemblées spontanées et les manifestations exigeant la démission du président et de son gouvernement. "Ce traitement médiatique est extrêmement dangereux. Parce qu’on fait croire aux Chiliens que nous sommes en état de guerre, une thèse que le président a voulu défendre dans un point presse malheureux, en brandissant la menace de l'ennemi intérieur", déplore le professeur Enrique Núñez, de l'école de communication de l'Université catholique, auprès du quotidien en ligne El Mostrador

Ce média, l’un des rares à ne pas dépendre de grands groupes financiers, a publié un article fustigeant le traitement des chaînes d’info. El Mostrador écrit : "Les chaînes de télévision concourent à donner l’impression que la crise sociale est avant tout une question d’ordre public. Comme si les images de rames de métro incendiées suffisaient à raconter ce qui se passait."

A mesure que le mouvement gagne du terrain, les grandes chaînes, propriété de conglomérats industriels et financiers, se retrouvent sous le feu des critiques. De fait, prenant la mesure de la situation, outre les sites de la presse indépendante (El Desconcierto, Gamba, El Mostrador…), plusieurs voix se sont élevées au sein même de la profession pour dénoncer "un traitement biaisé" de l’information. C’est le cas de l'Association des journalistes du Chili qui estime que la couverture des chaînes "ne peut être centrée sur le vandalisme, le pillage et des choses marginales en comparaison au sens énorme et profond de la mobilisation citoyenne". De son côté, l’ICEI la plus ancienne et réputée des écoles de journalisme du pays, fait part de son "malaise face à la couverture médiatique et au traitement des chaînes de télévision".

"inadaptés" et "antisociaux"

On ne compte plus les reportages de Mega et de Canal 13 qui zooment sur les stations service en flammes, et les magasins pillés, alors qu’au même moment à quelques mètres parfois des manifestations pacifiques sont réprimées, parfois à balles réelles, par les forces armées. "Les télés ont abondamment utilisé des expressions telles que «inadaptés» et «antisociaux» pour qualifier ceux qui manifestent dans les rues, reprenant en cela sans distance la rhétorique des autorités", constate la journaliste Montserrat Rollano sur le site d’info DiarioUChile. Dans des villes en ébullition sociale, face à un déploiement de blindés et de forces armées inédit depuis la dictature, les télés accourent au chevet des enseignes de la grande distribution menacées par les "vandales" et font de l’info-service sur l’état du trafic routier et les files d’attente devant les supérettes.

Des télés qui tendent leur micro pour recueillir à chaud les premières réactions, et émotions des riverains "au milieu du chaos". Devant un supermarché, une reporter de la chaîne privée Canal 13 tend son micro a un badaud dont on suppose qu’il vient d’accourir pour faire des stocks. Sa première réaction au micro ? Soutenir le mouvement et expliquer que Piñera est le premier responsable du désordre. "D’accord, d’accord, vous êtes en colère…" l’interrompt aussitôt la reporter qui s'éloigne et tend son micro dans une autre direction. "Ce traitement paternaliste, c’est précisément ce qui fait que nous en sommes là aujourd'hui : avec une crise sociale gigantesque", pointe la journaliste chilienne Claudia Aldana dans un billet publié sur le site du journal de l’Université du Chili.

"Le jour où le public s'est fatigué de la télé"

Comme en France lors du mouvement des Gilets jaunes, c'est sur les réseaux sociaux, que de nombreux extraits des chaînes d’info sont devenus viraux. On y voit des passants saisir les quelques fractions de seconde que la télé veut bien leur accorder pour tenter de faire passer un message : expliquer que tout ceci ne peut être réduit à un problème d’insécurité, rappeler qu’il s’agit d’un problème social plus profond… ou encore mettre en cause plus directement le traitement des chaînes d’info.

Dimanche 21 octobre au moins deux chaînes de télévision ont diffusé simultanément et pendant de longues minutes le travail des "gilets jaunes". A ne pas confondre avec nos Gilets jaunes, il s’agit de voisins, munis de gilets réfléchissants, qui s’organisent pour protéger leurs quartiers dans différents secteurs de la capitale contre d’éventuels pillages. Ce soir-là, Canal 13 est arrivé sur les lieux, dans un quartier périphérique et populaire de Santiago pour filmer une séquence sur ces riverains qui "s’organisent pour faire face au vandalisme". Sur place, contre toute attente, une habitante interpelle en direct le reporter : "Moi, j’aimerais que les médias ne montrent pas seulement ce qui se passe ici. Oui, c’est très bien, on est des voisins unis qui protégeons ce qui nous appartient... Mais j’aimerais que la télévision montre réellement ce qui se passe : les militaires qui répriment des gens qui manifestent pacifiquement avec leurs casseroles." Malaise du journaliste. 

L’intervention de cette habitante a fait le tour des réseaux sociaux chiliens. Le lendemain, El Mostrador titrait :"Le jour où le public s’est fatigué de la télé". Fatigue, lassitude, c’est le mot. Déjà lors des mobilisations étudiantes de 2011, comme lors des vastes manifestations pour les retraites en 2017, le traitement des chaînes d’info avait été pointé du doigt pour sa partialité. 

Des médias aux mains de quelques groupes privés 

Rien d’étonnant quand l’on sait que le secteur des médias au Chili est à l'image de la plupart des autres secteurs de l'économie : concentré entre les mains de quelques groupes privés et de grandes familles, enrichis sous la dictature. A ce jour, le pays n’a toujours pas de réglementation limitant la concentration de la propriété des médias et est l’un des rares à autoriser leur contrôle par des capitaux étrangers. Par exemple, la chaîne Chile Vision est propriété du groupe d’affaires nord-américain Time Warner. 

Pour sa part, Canal 13 est une émanation du groupe Luksic, consortium chilien d’entreprises qui compte de nombreuses filiales dans les secteurs de l’industrie, de l’extraction minière ou encore de la finance. Le groupe Mega ? Il appartient en partie à l’Américain Discovery Channel, et pour l'autre part à la famille chilienne Heller Solari. Une famille qui, outre ses investissement dans le secteur pharmaceutique, est surtout à la tête de Falabella, l’une des plus grosses enseignes de grande distribution du pays, qui se targuait il y a peu encore d’avoir écoulé plus de 2,8 millions de cartes de crédit, dans un pays où les foyers s’endettent à vie pour subvenir à leurs besoins.

Monopole idéologique

Côte presse écrite, le tableau n’est pas plus rayonnant. Deux grands groupes, El Mercurio et Copesa, possèdent à eux seuls 95% des titres de presse en circulation dans le pays. 

Avec un historique que les Chiliens ne sont pas près d'oublier. Durant les années 1970, leurs deux journaux phare, El Mercurio (groupe du même nom) et La Tercera (groupe Copesa) se sont illustrés par une propagande anti-Allende et ont pris une part active à l’installation du régime de Pinochet, par la diffusion de fausses nouvelles et de mises en scène médiatiques. Durant les dix-sept ans de dictature, ces deux organes de presse ont tu les crimes du régime, les tortures, les disparitions. Comme le note le site indépendant Gamba, ces deux organes de presse forment un duopole commercial qui dans les faits impose un quasi monopole idéologique sur la presse chilienne : celui d'une droite économiquement libérale et socialement conservatrice.

Sans surprise, depuis le début du soulèvement, El Mercurio a multiplié les Unes catastrophées sur un pays "en proie aux violences", au "chaos", aux "destructions", au "vandalisme" et aux flammes.  Le 18 octobre à Valparaiso, au premier soir de l'état d'urgence, l'antique siège d'El Mercurio est parti en flammes, tout un symbole. 


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