À Commercy, des Gilets jaunes pour le "communalisme libertaire"
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À Commercy, des Gilets jaunes pour le "communalisme libertaire"

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À Commercy (Meuse), les Gilets Jaunes locaux se sont organisés en assemblée populaire, prenant chaque décision après un vote des militants présents. Un mode d'organisation politique marqué à gauche, même si les militants refusent de se définir politiquement.

Loin des constitutions de listes en vue des européennes, loin des désignations de représentants nationaux ou même régionaux pour porter leur parole, et loin aussi des plateaux des télévisions nationales, les Gilets jaunes de Commercy, dans la Meuse, ont décidé de s'organiser en "assemblées populaires quotidiennes". Objectif, se doter de lieux "où la parole se libère, où on ose s’exprimer, s’entraîner, s’entraider", comme l'expliquait leur premier appel, mis en ligne le 30 novembre sur Youtube et repris notamment par le site d'information de gauche radicale Lundi Matin

Les assemblées populaires de Commercy, dont ce premier appel souhaite voir la généralisation partout en France, se voulaient une alternative à la désignation de représentants nationaux pour négocier avec le gouvernement, comme ce dernier le réclamait alors. Cette délégation de la parole des Gilets jaunes à une poignée de négociateurs désignés était alors jugée comme un piège tendu par le gouvernement pour les "encadrer" et les "enterrer", par les militants de Commercy. Alors, "ici à Commercy, en Meuse, nous fonctionnons depuis le début avec des assemblées populaires quotidiennes, où chaque personne participe à égalité", indique l'appel. Dans ces assemblées, qui se tiennent dans une cabane montée spécialement par les Gilets jaunes commerciens, se prennent les décisions concernant l'organisation du mouvement et les choix d'actions. "Si délégués il doit y avoir, c’est au niveau de chaque comité populaire local de gilets jaunes, au plus près de la parole du peuple. Avec des mandats impératifs, révocables, et tournants. Avec de la transparence. Avec de la confiance", note enfin l'appel. 

Les thèses d'un anarchiste américain

Dans un reportage de Reporterre, une militante locale expliquait qu'il y a dans le groupe "des gens très à droite, d’autres très à gauche, d’autres qui ne votent pas"

Pourtant, leur mode d'organisation rappelle franchement celui de la gauche de la gauche. On remarque par exemple de nombreuses similitudes avec Nuit Debout. Dans le journal de gauche radicale CQFD, des Gilets jaunes de Commercy se revendiquent même du municipalisme libertaire. Cette théorie politique, inventée par l'intellectuel anarchiste américain Murray Bookchin, a notamment été reprise à son compte par Abdullah Ocalan, le leader du PKK turc (revoir notre émission sur le Rojava, cette région du Nord de la Syrie qui tente aussi de s'organiser selon les principes du municipalisme libertaire). Et quand les Gilets jaunes de Commercy revisitent le Chant des partisans, c'est pour fustiger "le vol noir de la finance sur nos payes", et pas pour reprendre la chanson de la quenelle de Dieudonné

L'apparition dans cette localité de la Meuse de ce groupe atypique n'est pas spontanée. Bien avant le début du mouvement, il y a un an, s'est montée à Commercy une association, "Là qu'on vive". Claude, l'un des fondateurs, raconte à Arrêt sur images : "Nous étions une quarantaine environ, de militants politiques et syndicaux, mais majoritairement de gens qui n'étaient engagés nulle part. Le projet avait deux volets : nous voulions d'abord créer du lien dans la ville, avec un bar associatif, une chorale, des cours de théâtre. Ensuite, nous avions le projet de créer une assemblée populaire, pour essayer à l'échelle de Commercy le municipalisme libertaire [consistant notamment à prendre les décisions de la vie de la cité dans des assemblées, à l'échelle de petites communautés, ndlr]" Si le premier volet se met en place immédiatement ou presque, le deuxième est un projet de long terme. "Nous ne voyions pas le municipalisme libertaire instauré avant 10 ans, poursuit Claude. Mais en attendant, nous avons organisé quelques conférences sur ce système politique." 

Et pourtant, ce ne sont pas les militants associatifs de "Là qu'on vive" qui ont mis ce thème sur le tapis au début du mouvement des Gilets jaunes. "Le 10 novembre, il  y a eu une réunion à Commercy en vue de préparer la première journée de mobilisation, la semaine suivante, détaille Claude. Nous y sommes allés avec quelques membres de "Là qu'on vive", pour voir à quoi ça allait ressembler." La poignée d'adhérents de l'association arrivent alors dans un bistro bondé, où sont réunies près de 200 personnes. "Les gens prennent la parole, parlent d'abord des revendications, bien plus larges que le refus de l'augmentation du prix des carburants. Puis en viennent aux solutions. Ça parle alors de manifestations, de constituante, de RIC, et quelqu'un évoque alors le municipalisme libertaire." Claude et les membres de "Là qu'on vive" réalisent alors que l'auteur cette proposition avait assisté à l'une de leurs conférences sur le sujet. Et le thème prend. "Dès le 17 novembre, il y avait un grand drapeau marqué "communalisme libertaire" au principal rond-point de Commercy." Et dès le 17 novembre, des assemblées populaires se tiennent chaque jour pour organiser la lutte. Le rêve des membres de "Là qu'on vive", celui qu'ils ne voyaient pas advenir avant 10 ans s'est concrétisé en une semaine grâce à la vague jaune. Enfin presque. "Il s'agit pour l'instant d'assemblées de lutte, pas de gestion" de l'ensemble de la vie de la cité, précise Claude.

"Les couleurs politiques, la gauche, on s'en fout"

Le fait que ce projet politique vienne de l'extrême gauche n'intéresse d'ailleurs pas vraiment les Gilets jaunes de Commercy. Ils ont trouvé, avec les assemblées populaires, un cadre pour s'organiser efficacement, et c'est ce qui compte. "Les gens se revendiquent apolitiques. Les couleurs politiques, la gauche, on s'en fout", note Guy, pourtant aussi encarté à la CGT. Concrètement, ces assemblées décident des actions à mener. "Par exemple ce soir, nous venons de voter une action à Ligny-en-Barrois, et de rejoindre une mobilisation régionale à Épinal." La décision de parler à tel ou tel média se prend aussi collectivement. L'article de CQFD indique d'ailleurs que les Gilets jaunes de Commercy se sont "offert le luxe" de refuser de recevoir une équipe d'Envoyé spécial (France 2). Guy en a effectivement entendu parler. "Mais je n'étais pas là le jour où on a pris cette décision, on n'est pas de toutes les assemblées, ça tourne."

S'ils s'organisent au niveau local, les militants de Commercy  ne renoncent pas pour autant à travailler au niveau national. Après leur premier appel de fin novembre, ils en ont lancé un deuxième.  

Après avoir à nouveau appelé à créer des assemblées populaires partout en France pour porter leurs "revendications populaires égalitaires, sociales et écologiques", "les Commercy" y invitent tous les comités locaux de Gilets jaunes à les rejoindre pour une grande "Assemblée des assemblées, la Commune des communes". L'événement est prévu pour le 26 janvier, d'après Guy, et les militants de la ville travaillent avec acharnement pour préparer cette grande rencontre. "Pour l'instant, une quinzaine de délégations doivent faire le déplacement", indique Guy. Et toutes les questions devraient être abordées. "Par exemple, sur la participation aux élections. Ici la tendance est plutôt de ne pas y aller, mais c'est une chose dont on doit discuter avec tout le monde."

Quel que soit le débouché de l'assemblée populaire de Commercy, ou même de l'Assemblée des assemblées, restera pour ceux qui y ont participé une période d'échange et de solidarité que Guy comme Claude qualifient de "magique". "Pour le 31, on a fait un réveillon à la cabane, chacun a ramené quelque chose, ça s'est terminé à 4 h du matin, c'était incroyable", sourit Guy. Claude, lui, en est à remettre en question tout le militantisme "classique", dans lequel il baigne pourtant depuis des années. "Dans ma vie, j'ai été à la CGT, à la CNT, à SUD, au NPA, chez les Verts. Mais depuis le premier jour des Gilets jaunes, j'ai laissé tomber tout ça, et je ne pense pas y revenir un jour. Chez les Gilets jaunes, on passe notre temps à parler avec des gens avec qui nous ne sommes pas d'accord, c'est génial. Aujourd'hui, je me demande à quoi je servais dans les partis politiques." 

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