"Ce plan est étonnant : il viole les dogmes européens" [Avent2020]

Arrêt sur images

Lordon et Berruyer décortiquent le plan d'aide à Chypre

Objet économique auréolé de mystères, le plan de sauvetage élaboré par l’Eurogroupe pour sauver le secteur bancaire chypriote apparaît comme sans précédent. Il est sans précédent par exemple de voir les clients des banques mis directement à contribution. Chypre est-elle un cas à part ou, demain, ce modèle chypriote pourra-t-il s’appliquer à d’autres pays ? Une question que nous posons à Frédéric Lordon, économiste, auteur intermittent du blog La pompe à phynances, et à Olivier Berruyer, actuaire, animateur du blog les-crises.fr et auteur du livre paru aux éditions les Arènes, Les faits sont têtus.

 Making-of par Anne-Sophie Jacques

Je ne sais pas vous mais moi, à l’annonce du nouveau plan de sauvetage conclu entre Chypre et Bruxelles, je suis restée coite. Que fallait-il en penser ? Petit résumé de la situation : en juillet, Chypre appelle l’Europe à l’aide. L’île a besoin de 17 milliards d’euros pour sauver son secteur bancaire qui n’arrive pas à se remettre du défaut sur la dette grecque. Niet – ou nein plutôt – répond l’Union, 17 milliards c’est l’équivalent de votre PIB. Si vous trouvez 7 milliards alors d’accord, l’Union européenne, la BCE et le FMI, connus sous le nom de Troïka, allongeront sous forme de prêt 10 milliards d’euros en échange, ne l’oublions pas, de mesures d’austérité, cette austérité pourtant décriée par le FMI et même l’OCDE, c’est dire.

Trouver 7 milliards, oui, mais comment ? Dans un premier temps, les ministres des finances de la zone euro – autrement dit l’Eurogroupe – imaginent une taxe sur tous les comptes bancaires chypriotes. Emoi de la population comme nous le racontions ici et rejet de ce plan par le Parlement à l’unanimité. Chypre est priée de trouver un plan B: on décide alors de sacrifier deux banques de l’île et de mettre à contribution, attention nouveauté, les actionnaires, les créanciers et les dépôts de plus de 100 000 euros. Les petits épargnants sont ainsi épargnés et pour une fois, ce sont les investisseurs et les riches déposants qui vont se faire rincer.

On devrait être contents mais, bizarrement, on n’arrive pas à se réjouir. La complexité de la situation exige de démêler les éléments en jeu. Et le format idéal, c’est à l’évidence une émission précédée d’un article en chantier histoire d’ajouter vos questions aux nôtres. Je sollicite alors deux interlocuteurs : Frédéric Lordon et Olivier Berruyer. Tous deux acceptent immédiatement, ravis à l’idée de débattre ensemble. Lordon s’était exprimé dans Marianne à l’occasion du premier plan de sauvetage et souhaitait revenir sur la nouvelle mouture. Quant à Berruyer, après avoir traduit les trois pages de l’accord (oui, seulement trois pages pour 17 milliards d’euros) il estime que ce plan est un grand progrès comparé à la première version, un grand progrès qui atomise cela dit l’économie chypriote. Alors messieurs ? Est-ce un bon ou un mauvais accord ? C’est un accord étonnant répond Lordon, et pour plusieurs raisons. Pour les connaître, ces raisons, il vous suffit de regarder l’émission, étonnante elle aussi.

Pourquoi étonnante ? Parce qu’elle donne naissance à un débat dans le débat, une parenthèse totalement impromptue suite à la chronique de Sébastien Bohler. Il venait de nous expliquer que la succession de mots comme crainte, crise, inquiet, message terrible, etc., crée chez le téléspectateur un sentiment de panique. Ces mots, même prononcés à voix basse, sont enregistrés par le cerveau et déclenchent le système automatique de traitement des mots liés à la peur situés dans l'amygdale cérébrale. Las, à mes côtés, je sens Lordon bouillir. Et voilà pourquoi : il se désespère de l’envahissement des neurosciences dans les sciences sociales. Sans nier l’intérêt d’étudier ce qu’il se passe dans le cerveau, il estime que ces études ne donnent pas la moindre intelligence des phénomènes sociaux. Il craint également les dérives possibles liées à la surexploitation de cette biologisation. Je découvre ainsi qu’il existe tout un courant de neuroéconomie qui lui aussi gagne en importance. Tout de suite Daniel et moi y voyons un très bon sujet de future chronique. La parenthèse dure un bon quart d’heure et se joue entre Lordon et Bohler mais on suit leur confrontation avec délices – même si Berruyer m’avoue ne pas tout comprendre à la discussion.

A-t-on démêlé les mystères du cas chypriote ? Il me semble que oui même si, on le sait bien, on aurait pu continuer encore longtemps. D’ailleurs on joue les prolongations sur le plateau une fois le générique lancé. J’adore ces moments où, encore en ébullition, on rechigne à devoir se séparer. D’autant que Sébastien pose la question qui brûle les lèvres : si nous revivons vraiment la crise de 1929, pourquoi n’a-t-on pas su la prévenir ? Lordon cite alors Hegel qui considère que les gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire. Plus prosaïquement, l’économiste rappelle que les intérêts privés et publics se confondent. Berruyer embraye : "savez-vous que nos quatre principales banques en France comptent au total une promo entière d’énarques, soit quatre-vingt hauts fonctionnaires de l’Etat ?" Lordon sourit : "c'est sûr que les diplômés des grandes écoles sont tous dans la finance, et sûrement pas dans la recherche en sciences sociales". On se remémore alors le discours du président islandais qui louait l’effondrement de leur système bancaire, ne serait-ce que pour le retour des ingénieurs et des informaticiens vers les secteurs innovants, donnant ainsi un coup de fouet à la croissance.

Les lumières du plateau s’éteignent peu à peu, et nous sommes toujours à table. On revient sur le point de désaccord entre Lordon et Berruyer – autre grand moment de l’émission – qu’on pourrait résumer par "nous ne sommes plus en démocratie" contre "oui mais nous ne sommes pas en dictature". Lordon soupire sur le fait que nous n’avons pas d’autres choix que Sarkozy/Royal, Sarkozy/Hollande, et que l’exercice démocratique est fortement limité. Daniel nuance en rappelant qu’il y avait un bulletin Mélenchon au premier tour mais que les Français ne s’en sont pas saisis. Lordon plaide à son tour : "une proposition politique qui a tout juste quelques années ne peut pas encore combattre à armes égales avec le bourrage de crâne néo-social-libéral qui a trente ans derrière lui". Mais tout de même, pourquoi n’a-t-on pas fait le choix de cette alternative si vraiment tout va mal ? Peut-être aussi parce que, paradoxalement, notre système social protecteur masque la violence de l’effondrement de notre économie et donne l’impression qu’on pourra passer entre les gouttes. Selon Berruyer, certains conseillers à l'Elysée assurent, de façon très cynique, que même à 100 000 chômeurs de plus par mois le système n’implose pas. Puis Lordon d'évoquer, un peu désespéré, l'hypothèse que "peut-être le corps social n'a pas encore assez souffert."

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