"Au XVIIIe siècle, on aurait tous été illuminati"

Arrêt sur images

La vraie histoire des complots, 1er épisode

L'émission
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C'est le plus grand et, peut-être, le plus vieux complot du monde, le complot des complots, celui qui explique tous les autres : une société secrète créée au XVIIIe siècle, dissoute mais reconstituée officieusement, et qui s'appliquerait depuis à construire un nouvel ordre mondial dans le plus grand secret. Son nom ? Les Illuminati. Quelle est exactement la base de ce récit ? Comment la croyance dans leur omnipotence s'est-elle perpétrée à travers les siècles ? Pour répondre, un invité unique : Yves Pagès, écrivain, responsable des Editions Verticales (groupe Gallimard) et auteur d'une longue enquête, intitulée "Le pseudo complot illuminati" dans le premier numéro de la Revue du Crieur.

Le résumé de l'émission, par Robin Andraca :

[Acte1] Notre émission commence par une première révélation : les Illuminati, ça existe ! Ou plutôt, la société secrète a bien été créée au milieu du XVIIIe siècle, en Bavière. A quoi ressemblait alors cette confrérie, accusée aujourd'hui de dominer secrètement le monde ? A un petit groupe de cinq personnes, de type maçonnique, comme il en existait des centaines à l'époque. "La franc-maconnerie du XVIIIe, dans un ordre d'ancien régime, où il est interdit de professer quelque opinion que ce soit divergente de celle imposée par l'obscurantisme chrétien", resitue Pagès. Si ces gens se cachent donc, ce n'est pas tellement pour mettre au point un plan machiavélique, mais plutôt pour discuter sans être arrêtés. Parmi ces Illuminati, des athées, des croyants, mais surtout ceux que l'on n'appelle pas encore des intellectuels, gagnés par les Lumières. Le mythe s'effondrerait-il ?

Cinq personnes, puis quelques centaines, ce qui commence à inquiéter Charles Théodore de Bavière, qui décide de dissoudre toutes ces confréries. La fin des Illuminati, quelques années seulement après leur création ? Même pas ! La société secrète revient quelques années après la Révolution française. 1797 : en Angleterre et en Ecosse, des membres intégristes du clergé commencent à propager la rumeur : "La révolution française, c'est la faute des Illuminati". "C'est le début du délire conspiratif" pour Pagès. Au XIXe, le "délire" illuminati mute et devient... un complot juif. "Au XIXe, en France, le truc des illuminati rentre en semi-sommeil, mais il y a une jonction entre maçonnique et juif (...) Dans La France juive de Drumont, les illuminati, c'est une page. C'est pas central. Mais d'un coup, on commence à dire que Adam Weishaupt [fondateur des illuminati] est juif, ce qui est complètement faux", raconte l'écrivain.

Mutation toujours : la croyance dans l'omnipotence de la société secrète, croyance plutôt située à l'extrême-droite jusque là, se retrouve à la fin du XXe siècle dans des milieux plutôt situés à l'extrême-gauche, notamment chez les Noirs américains. "C'était le but de mon travail. Comprendre comment ça a pu rentrer dans la culture hip-hop." Comment ? L'éditeur émet une hypothèse : "Il y a au milieu des années 70 une défaite du mouvement noir américain, une défaite extrêmement violente. Les Black Panthers ont été décimés, massacrés, en prison, tués dans les rues etc. Dans ces milieux-là, encore une fois de façon ultra-minoritaire, il commence à venir le venin de «On est dirigés par des judéo-maçonniques» etc.", ce qui n'est absolument pas le discours que tenaient les Black Panthers."

[Acte 2] "Nouvel ordre mondial." Ces sont les mots prononcés par Georges Bush (père) en mars 1991 devant le Congrès américain, au lendemain de la victoire militaire de la coalition rassemblée derrière les Nations Unies contre l'Irak de Saddam Hussein. Bush veut alors instaurer un "nouvel ordre mondial". 25 ans plus tard, ces mots résonnent en boucle dans toutes les vidéos illuminati.

Sans parler de ce fameux oeil maçonnique sur le billet de 1 dollar américain, preuve ultime d'un complot à grande échelle. En plateau, Pagès démonte minutieusement cette légende urbaine : "Les Etats-Unis sont fiers, depuis leur déclaration d'indépendance, ils n'ont aucune tradition de secret sur le maçonnisme aux Etats-Unis, contrairement à la France. La pyramide, l'oeil, la connaissance, ce sont des signes positifs, des signes de reconnaissance de la sagesse du savoir, de l'humanisme qui sont totalement assumés !".

Rien de très secret donc. Aujourd'hui pourtant, sur Youtube, des dizaines de vidéos, réalisées par des amateurs, détournent les clips de stars du hip-hop ou du rap américain pour démontrer que Rihanna, Jay-Z ou encore Beyoncé font en fait partie de la secte illuminati. Des vidéos vues parfois des millions de fois, qui interrogent. Faut-il les prendre au sérieux ? A quel degré les regarder ? "Les gamins y croient à 80%, comme pour tout à l'adolescence", estime Pagès. "C'est une façon pour eux de dire «Je ne crois pas à votre monde». Ils voient, dans ces vidéos, une sorte de message subversif. Epouvantable, faux mais subversif". Epouvantable et pas simple à décrypter, d'autant que ces mêmes artistes, accusés d'être illuminatis, récupèrent ces mêmes codes dans leurs clips pour faire quelques millions de vues supplémentaires (illustration en plateau avec un clip de Katy Perry datant de 2013, Dark Horses).

[Acte 3] En France, c'est la rappeuse française d'origine argentine Kenny Arkana qui sème le trouble. Altermondialiste, la chanteuse filait le thème du complot illuminati dans sa chanson "Imagine" en 2007. Les illuminatis classés à l'extrême-gauche en France ? "Elle a un vécu hyper lourd, un côté spiritualiste et elle a un des plus beaux phrasés du rap français. Mais elle est dans cette zone d'ambivalence", estime Pagès à propos de Keny Arkana. Dans ces paroles, on retrouve parfois "un discours porteur d'un résidu immonde de toutes les phobies, les raclures phobiques du XXe siècle", souligne l'écrivain.

Régulièrement de passage, place de la République, pour soutenir le mouvement Nuit Debout, l'écrivain se montre tout aussi féroce avec les soutiens (parfois masqués) de Mélenchon, qui s'expriment dans les AG. "Quand on entend à longueur de soirée «L'oligarchie qui domine le monde», moi je dis «y a de la merde dans vos têtes» parce que le mot oligarchie employé comme ça, c'était, dans les années 30, dans le discours de l'action française". "Les 500 familles les plus riches, c'est pas quand on aura pillé leur appartement qu'on arrivera à mieux vivre." Comment lutter, dès lors, contre ce que Pagès nomme une "pensée faible" ? S'en moquer ? C'est le choix de l'humoriste Kevin Razy qui, sur sa chaîne Youtube, a imaginé le quotidien des illuminati. Efficace ? "Oui, mais ce qui marche, c'est de grandir", répond Pagès. "Mon fils, maintenant, il en rigole."

Une farce ou un esprit critique qui pousse parfois des jeunes Français à partir en Syrie, comme l'affirme quelques minutes plus tard l'écrivain ? "Je ne sais pas. Moi j'ai 52 ans, j'ai vécu la chute du mur de Berlin, fin de l'histoire, fin des idéologies. A un moment donné, ce type d'idéologie produit de la frustration. Ça produit de la connerie. Et moi je suis attentif à la connerie de la pensée critique à la gauche de la gauche de la gauche."

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